dimanche 26 mars 2017

Quatrième dimanche de Carême / A


Jean 9, 1-41

26/03/17

Après la rencontre avec la samaritaine, l’Evangile de ce dimanche de carême nous fait méditer la guérison de l’aveugle de naissance. Saint Jean consacre très peu de lignes au récit de la guérison. Il s’intéresse davantage à la polémique que cette guérison suscite parmi les pharisiens. Dans ce récit deux enseignements principaux nous sont donnés. Le premier concerne la question du mal physique (pourquoi cet homme est-il né aveugle ?). Le second traite de la foi et de son contraire, le refus de croire, assimilable dans le récit à un aveuglement volontaire.

Pourquoi donc cet homme est-il né aveugle ? Confrontés au scandale du mal, nous cherchons forcément des explications. La réponse donnée par Jésus et par les pharisiens est radicalement différente. Pour ces derniers, partisans de la théorie traditionnelle, c’est le péché qui expliquerait le handicap de cet homme, sa condition d’aveugle étant en quelque sorte une punition divine… Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance… Relevons au passage la dureté et le mépris avec lesquels les pharisiens considèrent cet homme guéri par Jésus. Pour le Seigneur au contraire le péché n’explique rien. Ni cet homme, ni ses parents ne sont responsables du fait qu’il soit né aveugle. Cet état n’est donc pas une punition du péché… mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Nous le constatons, Jésus ne répond pas à la question de l’origine du mal physique. Ce scandale reste dans le domaine du mystère. Notre intelligence n’a pas accès à une explication rationnelle satisfaisante, et elle doit donc l’accepter plutôt que de donner de fausses réponses. Par contre Jésus semble dire que Dieu peut tirer un bien de ce mal en manifestant sa bonté et sa puissance à l’égard de cet homme. Cela signifie que le mal physique (pensons à tous les malades) exige des membres de l’Eglise un surcroit de charité et de dévouement. Les premiers hôpitaux d’Europe ont été créés et gérés par des congrégations religieuses, ils se nommaient Hôtel-Dieu.

L’autre enseignement de ce récit porte sur l’endurcissement de cœur des pharisiens et leur refus obstiné de croire en Jésus malgré l’évidence. Le signe de la guérison est clair et indiscutable… mais Jésus a eu le tort de faire du bien à cet aveugle le jour du sabbat ! C’est la raison pour laquelle ils se mettent à persécuter l’homme ayant retrouvé la vue ainsi que ses parents. Les pharisiens eux-mêmes sont divisés, puisque certains ouvrent tout de même leur cœur : Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? Mais le groupe des incrédules l’emporte. Pour eux l’infraction de la loi du Sabbat est plus importante que la guérison de l’aveugle de naissance. Leur culte de la loi de Moïse ferme finalement leur cœur en la foi en Jésus, et ils préfèrent par conséquent ne pas se prononcer sur l’identité de Jésus : nous ne savons pas d’où il est. La réaction du miraculé contraste par sa simplicité avec les raisonnements tortueux des pharisiens :

Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

Face à l’évidence des faits, ils s’enferment dans leur condamnation morale de Jésus : nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.

La conclusion de cette page évangélique nous fait passer de la lumière naturelle à la lumière de la foi. Et Jésus fait remarquer aux pharisiens la gravité de leur propre péché, eux qui s’empressent de dénoncer le péché chez les autres…

Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.


Le pire des aveuglements, celui de l’orgueil, consiste à ne pas voir que nous ne voyons pas, à nous croire justes alors que nous sommes pécheurs. Le pire des aveuglements, c’est celui qui est volontaire et qui nous enferme dans nos préjugés, nous empêchant de découvrir dans nos vies la nouveauté de l’action de Dieu. L’humilité nous recommande, au contraire, de reconnaître notre lenteur à croire, notre manque de foi, afin d’être guéris par l’amour du Christ. Au chapitre 9 de l’évangile selon saint Marc, nous voyons le père d’un enfant possédé dire à Jésus : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! Cette prière paradoxale résume bien notre situation personnelle. La foi étant un chemin jamais terminé, nous portons toujours en nous simultanément une part de foi et une part d’incroyance. Au cœur de cette eucharistie, disons à Jésus ressuscité notre besoin de guérison et d’illumination : viens au secours de mon manque de foi !

dimanche 19 mars 2017

Troisième dimanche de Carême / Année A



19/03/2017

Jean 4, 5-42

Du troisième au cinquième dimanche de Carême, l’année liturgique A propose à notre méditation les Evangiles qui, dans l’Eglise primitive, accompagnaient les catéchumènes dans leur marche vers le baptême : aujourd’hui la samaritaine, dimanche prochain l’aveugle de naissance et enfin la résurrection de Lazare.

La rencontre de Jésus avec la femme de Samarie est un exemple saisissant de la pédagogie du Seigneur. Son but est bien de nous amener à la foi et de nous faire progresser dans notre vie de disciples. Regardons comment il procède avec la samaritaine. Il commence par une demande très matérielle : donne-moi à boire. Jésus a réellement soif. Il a beaucoup marché et il fait chaud à l’heure de midi. Sa demande suscite l’étonnement, donc la curiosité de la femme. Comment se fait-il qu’un homme Juif m’adresse la parole et me demande quelque chose ? Jésus montre ainsi que les barrières édifiées par les hommes entre eux n’ont aucune valeur, et s’opposent même à la volonté de Dieu, créateur et Père de tous les hommes. Ce que saint Paul a parfaitement traduit dans sa lettre aux Galates :

Car tous, dans le Christ Jésus, vous êtes fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.

Vient ensuite le moment du quiproquo :

Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? »

Jésus parle d’une eau spirituelle, celle de l’Esprit Saint, mais la femme ne comprend pas et en reste à l’eau matérielle… pensant que ce serait très agréable de ne plus avoir à venir au puits chaque jour si Jésus lui donnait cette eau vive qui désaltère pour toujours… On retrouve une situation de quiproquo plus loin dans le récit lorsque les disciples, revenus de la ville avec de la nourriture, ne comprennent pas les paroles de leur Maître :

« Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. »

Pour sortir la samaritaine de son incompréhension, Jésus lui demande d’appeler son mari… ce qui lui permet de révéler avec délicatesse sa connaissance de la situation compliquée de cette femme… A partir de ce moment où elle le reconnaît comme un prophète et pas seulement comme un Juif original qui a soif, elle-même élève la conversation en abordant un thème spirituel, celui de l’adoration de Dieu. Il est vrai que sa question demeure marquée par le matériel : où faut-il adorer Dieu et non pas comment adorer Dieu ? Une fois de plus Jésus rectifie en lui enseignant que l’essentiel n’est pas le lieu de notre adoration mais la manière que nous avons d’adorer Dieu et d’observer ainsi le premier de tous les commandements, l’amour envers Dieu :

Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer.

Le Père de Jésus n’est pas une chose, un objet, une idole ou encore un dieu fait à l’image de l’homme. Il est Esprit, d’où l’interdiction de le représenter par une image. La seule image possible de Dieu étant justement son Fils dans le mystère de l’incarnation. Jésus nous fait ainsi comprendre le danger d’une religion sans spiritualité qui attacherait davantage d’importance aux aspects extérieurs du culte qu’au culte lui-même. Dans le culte que nous rendons à Dieu, ce qui est premier et essentiel c’est l’amour sincère que nous lui portons dans notre cœur et notre désir de vivre selon sa volonté en suivant les inspirations de l’Esprit. C’est cela adorer Dieu en esprit et en vérité. Mais si le Seigneur souligne l’importance de la spiritualité dans notre foi, il ne nous fait pas tomber pour autant dans un spiritualisme désincarné. Puisque tout son enseignement ne cesse de nous répéter que c’est à travers le critère de notre amour concret pour le prochain que nous pouvons savoir si nous adorons vraiment Dieu en esprit et en vérité. Un passage du prophète Michée faisait déjà le lien entre une authentique spiritualité et la justice sociale qui en découle :

Homme, répond le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu. » La voix du Seigneur appelle la cité : « Écoutez... Puis-je supporter une mesure fausse, des biens acquis par fraude et un boisseau honteusement réduit ? Puis-je tenir pour innocents ceux qui utilisent des balances fausses, et des sacoches de poids truqués ? Les riches sont pleins de violence. Les habitants profèrent le mensonge, leur langage n’est que tromperie.
En ce temps de Carême, l’adoration en esprit et en vérité nous permet donc de faire le lien entre notre vie de prière et notre engagement personnel pour que règnent le droit et la justice dans nos relations sociales, d’où le rappel qui nous est fait du devoir de solidarité et de partage.


dimanche 5 mars 2017

Premier dimanche de Carême / année A


5 mars 2017

Genèse 2, 7-9 ; 3, 1-7

La liturgie de ce premier dimanche de Carême met en parallèle la tentation de la femme dans le jardin d’Eden et la tentation de Jésus dans le désert. Dans la deuxième lecture, saint Paul nous parle d’Adam comme celui qui préfigurait Jésus, et il nous donne le sens spirituel de ce parallélisme :
En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

Avant de regarder le mécanisme de la tentation et comment la femme et Jésus se comportent dans cette situation, il est intéressant de revenir brièvement au début de la première lecture, c’est-à-dire à la création de l’homme :

Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.

Dieu nous crée à partir de deux éléments distincts : la poussière et le souffle de vie. Nous sommes à la fois fragiles et humbles, reliés à la terre et à toutes les autres créatures, et rendus vivants par le don du souffle de vie, ce que la tradition philosophique appelle l’âme. Nous sommes en même temps matière et esprit, corps et âme.

Regardons maintenant comment le serpent tentateur s’y prend pour faire tomber la femme et avec elle son mari. Il commence par utiliser le mensonge, mais sous une forme interrogative, donc dissimulée :
« Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? »

Face à la réaction de la femme qui détecte le piège et rétablit la vérité, le tentateur, menteur et père du mensonge (Jean 8,44), accuse Dieu de mensonge :

« Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Il présente l’image redoutable d’un Dieu jaloux de ses privilèges et qui veut maintenir l’homme dans l’ignorance. Ce faisant il fait miroiter aux yeux de la femme l’espérance d’un changement de condition : passer de la condition de créatures à celle d’êtres de rang divin. Cette tentation originelle n’a qu’un seul but : faire tomber dans le péché capital d’orgueil la femme et son mari. Le message du serpent les invite à s’élever par eux-mêmes au niveau de Dieu en mangeant du fruit défendu. Sous-entendu, c’est en désobéissant à Dieu que vous lui serez semblables… La suite du récit est très importante pour nous faire comprendre le mécanisme psychologique de la tentation :

La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence.

Ce fruit interdit par Dieu a en effet un aspect savoureux, agréable et désirable… Le mal et le péché se présentent toujours à nous comme des réalités agréables et désirables. Nous ne faisons pas le mal pour le mal. Si nous succombons si facilement à la tentation, c’est bien parce que le mal se présente toujours à nous déguisé en bien. Ce n’est qu’une fois que nous avons succombé que nos yeux s’ouvrent en effet, non pas pour nous rendre compte que nous sommes devenus des dieux, mais pour découvrir au contraire que nous sommes nus, c’est-à-dire faibles.

Si la femme et son mari se sont laissés trompés par le serpent, Jésus, lui, sort victorieux des trois tentations. De quelle manière ? En s’appuyant sur la parole de Dieu : il est écrit… Dans la tentation, il est toujours dangereux de se fier à notre seul sentiment et jugement, car la tentation trouble justement notre capacité de discernement. En se référant à l’objectivité de la parole de Dieu, Jésus se met hors d’atteinte et n’offre ainsi aucune prise au démon. Dans la deuxième tentation, le tentateur affine sa méthode en citant lui-même la parole de Dieu. Cela signifie que certaines tentations peuvent se présenter à nous sous l’aspect de la piété et de l’obéissance à Dieu.

Le temps du Carême nous met devant les yeux ce choix fondamental : l’humilité ou l’orgueil, la vie ou la mort. A travers la prière, le jeûne et le partage, nous demandons à Dieu notre Père la grâce de l’humilité chrétienne. Nous demandons la grâce de comprendre que notre véritable grandeur, notre dignité de fils de Dieu n’est pas une conquête de notre intelligence mais un don de Jésus. Les jours qui nous acheminent vers Pâques et nous préparent à cette solennité nous invitent à vivre de l’intérieur la vérité de l’Evangile, vérité dont nous trouvons une réalisation parfaite en Jésus et en Marie :


Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé !

dimanche 19 février 2017

Septième dimanche du temps ordinaire / A

Matthieu 5, 38-48

19/02/17

Dimanche dernier, nous avons vu comment Jésus, après avoir proclamé les Béatitudes, a enseigné à ses disciples la justice supérieure de la Nouvelle Alliance. Dans l’Evangile de ce dimanche il continue à nous montrer comment il accomplit la Loi et les Prophètes à travers deux exemples : la vengeance et l’amour du prochain. L’accomplissement de la Loi dans l’Evangile aboutit à la sainteté des chrétiens. A la parole du Seigneur adressée autrefois à Moïse, soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint, correspond la conclusion de notre page évangélique : vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Jésus interdit à ses disciples toute forme de vengeance et leur demande aussi la vertu de générosité. Le thème de la vengeance est intéressant car, à partir de lui, nous pouvons constater la progression de la révélation divine qui s’adapte en quelque sorte à la progression de l’humanité. En ce sens la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent) représente un énorme progrès sur le chemin de la perfection car elle limite et encadre la vengeance. Pour nous en convaincre écoutons ce que dit Lamek à ses femmes dans le livre de la Genèse :

Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois !

C’est d’ailleurs par rapport à la vengeance disproportionnée et remplie de violence, celle de Lamek, que prend tout son sens l’enseignement que Jésus donne à Pierre sur le pardon :

Alors Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.

Bref il s’agit toujours d’être vainqueurs du mal par le bien. La nouvelle humanité voulue par Jésus s’oppose à la fausse sagesse de ce monde selon laquelle si tu veux la paix, prépare la guerre. L’histoire ininterrompue des guerres et des conflits nous démontre que l’accumulation d’armes, loin de favoriser la paix, installe au contraire la méfiance et la peur, donc l’agressivité entre les peuples et les nations. C’est le cycle infernal de la course aux armements. C’est la logique mortifère des provocations et des ripostes. Notre monde soi-disant civilisé n’est même pas capable de respecter la loi du talion. Hiroshima et Nagasaki sont des exemples significatifs, parmi tant d’autres, de la défaite morale d’une humanité se situant en-deçà de la loi du talion tout en se prétendant chrétienne. Mais c’est à chacun d’entre nous que Jésus confie la loi nouvelle interdisant toute vengeance.

L’enseignement sur l’amour des ennemis s’appuie sur l’exemple de Dieu lui-même. Jusqu’au jour du jugement, Dieu s’abstient en quelque sorte de punir les méchants car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Au centre de notre foi chrétienne il y a le mystère de l’incarnation, mystère qui se déploie jusqu’à la croix et à la résurrection. Dieu s’est fait homme pour que nous soyons divinisés. L’amour des ennemis n’est pas d’abord une injonction morale. Pour Jésus la motivation est claire : il s’agit pour les fils de Dieu que nous sommes d’imiter l’attitude de leur Père du ciel. Il n’est pas question ici de sentiment : nul ne peut aimer de cette manière celui qui le fait souffrir ou lui fait du mal. Il s’agit plutôt d’un amour de volonté qui renonce à la vengeance et à la spirale sans fin de la haine. C’est en exerçant cet amour de volonté envers nos ennemis que nous sommes divins, rendus ainsi semblables à Jésus et à Dieu. Sur la croix le Fils de Dieu nous montre que cet amour des ennemis s’exerce d’abord par la prière : Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. Lui-même a mis en pratique ce qu’il avait enseigné à ses disciples : priez pour ceux qui vous persécutent. La mort d’Etienne, le premier saint martyr de l’Eglise, nous est décrite par saint Luc comme une imitation de la mort de Jésus, Etienne reprenant deux des paroles de son Maître et Seigneur crucifié :

Reçois mon esprit.
Seigneur, ne leur tiens pas compte de ce péché !


dimanche 12 février 2017

Sixième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 5, 17-37

12/02/17

Après avoir proclamé les béatitudes Jésus enseigne à ses disciples la justice du Royaume des cieux. Dans le Nouveau Testament justice et sainteté sont des réalités quasiment équivalentes. Cet enseignement nous présente la sainteté chrétienne comme supérieure à celle des scribes et des pharisiens. Le Seigneur vient donc pour accomplir la Loi et les prophètes en mettant en pleine lumière toutes les exigences cachées qui s’y trouvaient. Il n’en reste pas à la lettre des commandements mais il manifeste à partir de la lettre l’esprit qui les anime. La structure de son enseignement est en elle-même révélatrice de cet accomplissement, de ce surpassement de la loi ancienne dans la loi évangélique :

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens…
Eh bien moi, je vous dis…

Le Seigneur ne dit pas le contraire de ce que Moïse a enseigné au peuple. Il montre toutes les exigences contenues dans la loi. Si bien que la sainteté chrétienne ne consiste pas seulement en une observance formelle de la lettre du commandement mais dans une adhésion intérieure à l’esprit qui l’anime.

Regardons cet accomplissement à l’œuvre à propos du commandement interdisant de tuer.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! Moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu.

Le chrétien comme le juif est tenu de respecter la lettre du commandement : le meurtre est un péché grave et mortel. Ce que l’on s’empresse d’oublier en cas de guerre… L’esprit de ce commandement va plus loin encore et nous fait comprendre que nous pouvons tuer notre prochain sans lui ôter la vie. Au début de la messe nous reconnaissons que nous avons péché en pensée et en parole. Jésus nous rappelle d’abord que la colère est un péché capital. Nous le savons : la colère peut conduire un homme à commettre l’irréparable ou bien à frapper ou blesser son prochain. De la même manière la colère entretient en nous des pensées homicides et produit des paroles d’insulte. Il est inévitable que telle ou telle personne nous déplaise, nous semble désagréable, manquant de politesse et d’éducation etc. Ce n’est pourtant pas une raison pour déverser sur celui qui me semble antipathique ou mal élevé des flots d’injures. Le commentaire que Jésus fait du commandement sur l’homicide nous ramène donc à ce qu’il affirmera plus loin sur l’amour des ennemis. Car pour me garder de penser du mal de mon prochain, pour ne pas l’insulter, même s’il le mériterait en raison de ses mauvaises actions, je dois avoir en moi la force de l’amour, donc celle du pardon, de la miséricorde et de la patience. Si la colère est un péché capital, la patience est une vertu capitale dans ce domaine. Les textes du Nouveau Testament qui abordent cette question des péchés que nous commettons par la parole sont trop nombreux pour pouvoir être tous mentionnés ici. Saint Jacques insiste particulièrement sur la gravité des péchés que nous commettons avec notre langue, une langue qui peut en effet tuer notre prochain : avec elle nous bénissons notre Seigneur et Père ; avec elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. Et Paul nous invite à bénir ceux qui nous persécutent, à ne pas les maudire mais à prier pour eux. Le même enseignement est présent dans la première lettre de saint Pierre :

Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l’insulte pour l’insulte ; au contraire, invoquez sur les autres la bénédiction, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin de recevoir en héritage cette bénédiction.

Bénir notre prochain qui nous irrite et nous dérange quand notre colère intérieure nous pousse à l’insulter, telle est la force de la justice évangélique. Celui qui a en lui la douceur des Béatitudes parvient même à éteindre en lui le feu de la colère intérieure. Je laisserai le dernier mot à l’apôtre Paul qui nous montre bien ce lien entre colère et péchés en paroles :


Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ; mais, s’il en est besoin, que ce soit une parole bonne et constructive, profitable à ceux qui vous écoutent… Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.

dimanche 29 janvier 2017

Quatrième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 5, 1-12

29/01/17

Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !

Chacune des Béatitudes s’adresse aux hommes et aux femmes de notre temps pour leur indiquer les chemins du bonheur avec Dieu. J’ai choisi pour vous la béatitude de la douceur car elle me semble particulièrement significative pour notre société. Les sociétés européennes, même si, pour la plupart, elles connaissent une certaine paix (toute relative, n’oublions pas les conflits sociaux), sont pourtant des sociétés dures. Nous n’avons pas besoin d’avoir fait des études de sociologie pour constater chaque jour la tristesse qui habite nos sociétés. De nombreuses raisons peuvent expliquer le mal être existentiel de l’homme européen. Nous vivons dans une société paradoxale, mais en apparence seulement : malgré le bien-être matériel de la plupart, c’est la tristesse qui règne. Il existe un phénomène encore plus grave : c’est la dureté des lois économiques qui met en concurrence impitoyable les membres de la société, qui les isole les uns des autres et même les oppose. Nous sommes gouvernés non pas par ceux que nous élisons mais par le dieu Argent qui impose les lois implacables et inhumaines du marché. Notre société est donc fondamentalement marquée par la dureté, imposant à beaucoup le travail du dimanche, le travail de nuit, l’ubérisation et la précarité des emplois, alors que les inégalités ne cessent d’augmenter. Notre société est dure parce qu’elle tend ainsi à détruire toutes les relations humaines au profit de la seule compétition économique. La famille est malmenée mais aussi toutes les relations amicales et sociales. Tout cela isole de plus en plus les personnes. Il suffit de constater à quel point l’habitude d’écouter de la musique en permanence dans la rue et les transports en commun s’est répandue tel un virus à cause de l’addiction aux smartphones. L’homme filaire s’est renfermé sur son petit univers personnel, dépendant d’une machine et il souffre en silence. Il pourrait se débrancher, couper le fil de son smartphone et retrouver sa liberté… pour vivre au rythme des autres et de la réalité environnante. 

C’est dans ce contexte de dureté et de manque de bonheur que Jésus nous propose le baume de la douceur pour panser nos plaies et nos blessures. Il se présente lui-même à nous comme doux et humble de cœur. Oui, bienheureux sont les doux, car ils entrent en résistance pacifique par leurs comportements et leurs choix de vie, radicalement opposés à la dureté de l’homme réduit à son travail et à son rôle économique. Dans la Bible douceur et humilité sont presque des synonymes, et saint Paul associe souvent l’humilité, la douceur et la patience. La source de la vraie joie et de la libération est en effet un cœur à l’image de celui de Jésus, un cœur doux et humble. Seule la puissance de l’Esprit Saint peut former en nous un tel cœur. Car le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. Le pape François affirmait qu’un chrétien, s’il n’est pas un révolutionnaire en ce temps, n’est pas chrétien. Jésus nous confie la révolution de la douceur pour remettre un peu de joie et de lumière au cœur d’un monde assoiffé de bonheur mais esclave. Et il nous promet la terre promise, la terre en héritage. Non pas bien sûr un territoire physique à posséder, mais une terre spirituelle à recevoir dans la gratitude de la main du Père. Cette révolution de la douceur implique aussi notre douceur envers la Terre qui nous porte et nous nourrit. C’est l’urgence écologique. Nous nous sommes blessés nous-mêmes à cause de notre cupidité, mais nous avons également blessé la Terre. Cette révolution de la douceur exige que nous reconsidérions aussi nos relations avec les autres vivants que sont les animaux. En tant que chrétiens nous ne pouvons pas nous permettre de traiter les créatures vivantes comme des objets à produire de la viande et de la richesse. Si nous entrons dans cette dynamique de la douceur et de l’humilité, alors nous connaîtrons la joie d’habiter la terre promise. Le psaume 94 en nous parlant du repos nous fait percevoir ce qu’est cette terre promise. Entrer dans le repos promis par Dieu, c’est accueillir dans la terre de notre cœur sa joie et sa paix, indissociables de la présence du Ressuscité dans nos vies.


Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. 

dimanche 22 janvier 2017

Troisième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 4, 12-23

22/01/17

Nous avons commencé le temps ordinaire dimanche dernier avec l’évocation du baptême de Jésus par Jean. Lorsque Jean est emprisonné, Jésus commence sa mission. L’évangéliste saint Matthieu donne de l’importance au lieu choisi par le Seigneur au tout début de sa prédication : le nord de la Galilée et la ville de Capharnaüm. Au lieu de s’installer à Jérusalem, la capitale religieuse d’Israël, Jésus choisit comme base missionnaire le carrefour des païens. Ce choix est en lui-même tout un programme missionnaire. Pour reprendre une expression chère au pape François, Jésus choisit de s’installer aux périphéries d’Israël, annonçant dès le départ son ouverture à tous et la portée universelle de sa mission.

Sa première prédication, proclamée d’abord dans les synagogues de Galilée, est très simple et directe : convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. Oui, en son Fils Jésus, Dieu se fait tout proche de chacun d’entre nous, Il nous offre la paix et la joie de son Royaume. Le message par lequel Jésus a commencé sa mission est toujours valable pour nous qui sommes ses disciples aujourd’hui. L’Evangile est une parole qui nous invite à ne pas faire du sur place mais à avancer dans notre vie spirituelle. Se convertir, c’est se laisser toucher et interpeller par l’Evangile du Christ, c’est toujours vouloir faire correspondre notre vie à son contenu. Nous n’aurons jamais fini d’ajuster nos attitudes, nos pensées, nos paroles à la Parole du Christ. Dans ce contexte, le péché, ce n’est pas d’être faibles et imparfaits, le péché consiste plutôt à refuser d’avancer, à refuser de se laisser remettre en question par la Parole de Dieu.

Dès le début, le Seigneur a le souci de s’associer des hommes dans sa mission. Il ne veut pas être un prédicateur solitaire, mais il veut former autour de sa personne une communauté qui sera la première image de l’Eglise. D’où l’appel des quatre premiers disciples et leur réponse généreuse et immédiate : aussitôt, laissant leurs filets, leur barque et leur père, ils le suivirent.

L’appel au changement de vie va de pair avec l’appel des disciples. D’un côté, convertissez-vous, de l’autre, venez derrière moi. Cette correspondance nous enseigne au moins deux vérités sur notre vie chrétienne. La première, c’est que se convertir et suivre Jésus sont une seule et même chose. Les chrétiens sont appelés disciples, parce qu’ils veulent suivre le Christ. Se convertir, c’est toujours d’une manière ou d’une autre imiter Jésus : penser, parler et agir comme lui. Il est l’unique modèle fiable. En le contemplant et en le suivant, nous sommes certains d’être sur le chemin qui mène au Royaume des cieux. L’autre vérité, c’est que nous avons besoin les uns des autres, de la communauté Eglise pour nous convertir et répondre ainsi à l’appel du Seigneur. Dans la deuxième lecture, nous voyons comment l’apôtre Paul interpelle les chrétiens de Corinthe menacés par la division. L’apôtre explicite d’une manière admirable dans sa lettre aux Romains le premier message de Jésus qui a résonné en Galilée, donnant ainsi chair au mot de conversion :


Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait… Que votre amour soit sans hypocrisie. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres. Ne ralentissez pas votre élan, restez dans la ferveur de l’Esprit, servez le Seigneur, ayez la joie de l’espérance, tenez bon dans l’épreuve, soyez assidus à la prière… Soyez bien d’accord les uns avec les autres ; n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous fiez pas à votre propre jugement. Ne rendez à personne le mal pour le mal, appliquez-vous à bien agir aux yeux de tous les hommes. Autant que possible, pour ce qui dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes… Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.