dimanche 14 juillet 2019

15ème dimanche du temps ordinaire / année C



14/07/19

Luc 10, 25-37

La parabole du bon samaritain est bien connue de tous. L’Evangile de ce dimanche la replace dans son contexte. C’est en effet à partir d’une question d’un docteur de la Loi que Jésus précise ce qu’est l’amour pour le prochain. A la première question sur le chemin qui conduit à la vie éternelle, Jésus répond par une autre question renvoyant son interlocuteur mal intentionné à la Loi de Moïse. Le docteur de la Loi trouve lui-même la réponse à la question qu’il posait à Jésus pour le mettre à l’épreuve : c’est le double commandement de l’amour envers Dieu et envers le prochain. Mais, pour ne pas perdre la face, pour se justifier, il pose une seconde question : qui est mon prochain ? Et c’est par la parabole du bon samaritain que Jésus répond à cette question. Ce n’est pas par hasard que Jésus donne en exemple un samaritain, un étranger honni par les bons juifs de Jérusalem, un étranger qui met en pratique la Loi de Moïse contrairement aux spécialistes de la religion que sont le prêtre et le lévite. Ici il n’est pas d’abord question de connaître les commandements de Dieu. Il s’agit de leur mise en pratique dans la vie quotidienne. Quelle est la différence essentielle entre le samaritain et les autres qui passent de l’autre côté de la route ? Son cœur rempli de compassion : il le vit et fut saisi de compassion. D’ailleurs à la fin de la parabole, le docteur de la Loi répond ainsi à la question posée par Jésus : celui qui a fait preuve de pitié envers lui. Bref l’amour pour le prochain requiert de notre part cette capacité de compassion, cette ouverture du cœur aux souffrances et aux besoins du prochain qui fait que l’on est saisi de pitié pour lui. Tout le contraire de l’indifférence. La question finale du Seigneur renverse la perspective donnée par le docteur de la Loi au début. Non plus Qui est mon prochain ?, mais : lequel des trois a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? La perspective du docteur de la Loi impliquait une espèce de classement ou de tri dans lequel certains pouvaient considérés comme le prochain et d’autres exclus de cette catégorie. Jésus universalise la perspective puisque c’est moi qui dois me faire le prochain de tous sans exception. C’est ce que Charles de Foucauld a essayé d’incarner en vivant comme le frère universel. En ce jour de fête nationale pour la France, il n’est pas inopportun de rappeler que notre devise prône la fraternité. Cette notion de fraternité est d’origine chrétienne : Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères. Jésus insiste dans son enseignement sur ce point. Tous les hommes ont une seule et même origine : le Père créateur. Tous sont donc frères les uns des autres. Cette notion de fraternité nous permet de mieux comprendre ce qu’est l’amour du prochain. A six reprises, le Nouveau Testament affirme que Dieu ne fait pas acception des personnes ou pour le dire autrement avec saint Paul, Dieu est impartial envers les personnes. Que nous soyons pauvres ou riches, puissants ou faibles, méprisés ou estimés, célèbres ou inconnus, tout cela n’a aucune importance aux yeux de Dieu car lui seul nous connaît vraiment : Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. Saint Paul a parfaitement compris les conséquences de cette impartialité de Dieu et de la fraternité universelle instaurée par le Christ : vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Se faire le prochain de tous, vivre en frère universel, c’est permettre à Dieu de refaire l’unité du genre humain, unité sans cesse compromise par nos péchés et les divisions qu’ils provoquent entre nous.

dimanche 7 juillet 2019

14ème dimanche du temps ordinaire / année C



7/07/19

Luc 10, 1-12/17-20

Au commencement de la montée de Jésus vers Jérusalem, celui-ci décide d’envoyer en mission 72 disciples comme il avait envoyé en mission les 12 apôtres. Les consignes missionnaires que Jésus donne aux disciples sont à peu près les mêmes que celles données aux apôtres, et c’est la première partie de notre Evangile. Le Seigneur ne leur cache pas la difficulté de leur mission en employant l’image des agneaux envoyés parmi les loups. Il prévoie aussi que ses disciples seront parfois rejetés. On refusera d’accueillir leur message de paix. Dans ce cas ils ne doivent ni s’imposer ni insister mais partir plus loin pour poursuivre leur mission. Ils doivent acquérir la liberté chrétienne qui leur permettra d’accepter sereinement les échecs comme les succès, l’essentiel étant leur fidélité à Jésus et à son Evangile. Comme le disait, avec la même liberté spirituelle, Bernadette au curé de Lourdes : « je ne suis pas chargée de vous le faire croire, je suis chargée de vous le dire ». C’est Dieu et lui seul qui jugera ceux qui refusent d’accueillir l’annonce du règne de Dieu.

La seconde partie de cette page évangélique nous montre le retour des disciples après leur première expérience missionnaire qui semble avoir été un succès. D’où leur joie en constatant que les démons leur sont soumis lorsqu’ils invoquent le nom de Jésus. Le commentaire que le Seigneur fait met en avant le pouvoir divin des disciples sur les forces du mal. Chaque fois qu’un chrétien témoigne de sa foi et annonce l’Evangile, Satan tombe du ciel comme l’éclair. Ce qui signifie que tout œuvre d’évangélisation authentique qui édifie le royaume de Dieu cause par la même occasion la chute de Satan, prince de ce monde. Et Jésus de les confirmer dans leur mission en leur disant : absolument rien ne pourra vous nuire, pas même les loups dont il parlait plus haut… Comment alors interpréter les nombreuses persécutions que les chrétiens ont endurées et endurent encore aujourd’hui ? La persécution, bien sûr, cause un certain mal, fait souffrir, torture et parfois tue, mais elle est impuissante à faire disparaître l’Evangile et le nom de Jésus pour toujours. Prise en elle-même, elle semble mettre en échec les promesses de Jésus, mais, comprise dans le long temps de l’histoire humaine et de la Providence divine, la persécution ne remet pas en cause l’Eglise. Parfois même elle la multiplie en la rendant encore plus forte et plus sainte. La promesse faite aux disciples rejoint celle faite à Pierre, le premier parmi les apôtres : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Tant que durera ce monde, l’Eglise subsistera, même si une éventuelle apostasie générale, signe de la fin des temps, pourra la ramener à ses dimensions des origines, un tout petit reste, comme celui d’Israël autrefois. Si la Mort ne l’emportera pas sur l’Eglise du Christ, c’est bien parce que Jésus a les paroles de la vie éternelle.

Le verset conclusif de cet Evangile est très important : Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. Ce que l’on pourrait traduire ainsi : ne vous réjouissez pas du pouvoir spirituel que je remets en vos mains, encore moins de la puissance temporelle de l’Eglise, mais réjouissez-vous plutôt de votre condition de disciples aimés de Dieu et sauvés par moi. Ce n’est jamais le pouvoir, fut-il spirituel, qui caractérise en premier lieu la communauté des croyants qu’est l’Eglise, mais la joie de se savoir en communion avec Dieu. Ce qui signifie aussi que le pouvoir spirituel des apôtres et des disciples est un moyen au service de la réconciliation du genre humain avec Dieu dans l’Eglise. Ce pouvoir sur les forces du mal est orienté vers l’accomplissent de notre vocation éternelle pour que les noms du plus grand nombre se trouvent inscrits dans les cieux.

dimanche 30 juin 2019

13ème dimanche du temps ordinaire / année C



30/06/19

Luc 9, 51-62

Nous reprenons en ce dimanche la lecture suivie de l’Evangile selon saint Luc après le temps pascal. Le début de notre page évangélique marque un tournant décisif dans le ministère public du Seigneur : Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Luc nous signale qu’à ce moment précis Jésus, en marchant vers Jérusalem, entre déjà dans le mystère de sa Passion. Une traduction littérale du texte grec donnerait : Jésus durcit son visage en direction de Jérusalem. Ce qui constitue une allusion au troisième chant du Serviteur du Seigneur en Isaïe : Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. Le contexte est donc dramatique. Pour rejoindre Jérusalem depuis la Galilée, il fallait traverser la Samarie. Les Samaritains entretenaient de très mauvaises relations avec les Juifs et vice-versa. Ils avaient même construit sur le mont Garizim un temple concurrent de celui de Jérusalem, ce qui en faisait de parfaits hérétiques aux yeux des Juifs pour lesquels le temple ne pouvait être qu’unique. Nous savons par la parabole du bon samaritain, dans le chapitre suivant de l’Evangile, que Jésus, bien que Juif, n’entretenait aucune inimitié envers les Samaritains. En témoigne aussi la longue conversation qu’il a avec la Samaritaine au début de l’Evangile selon saint Jean. Or voici que les Samaritains d’un village refusent d’accorder l’hospitalité à Jésus et à ses disciples pour la simple raison qu’ils se dirigent vers Jérusalem ! La réaction de Jacques et de Jean est, elle aussi, une allusion à un épisode de l’Ancien Testament, faisant partie de l’histoire du prophète Elie en butte à la persécution du roi de Samarie : Okozias envoya vers Élie un officier avec ses cinquante hommes. Celui-ci monta vers Élie, le trouva assis au sommet de la montagne et lui dit : « Homme de Dieu, par ordre du roi : Descends ! » Élie répondit à l’officier : « Si je suis un homme de Dieu, qu’un feu du ciel descende et te dévore, toi et tes cinquante hommes ! » Et un feu du ciel descendit et le dévora, lui et ses cinquante hommes. Il est intéressant de noter la grande différence entre les deux références aux Ecritures. Par son attitude Jésus renvoie à la figure du Serviteur souffrant du Seigneur tandis que ses disciples renvoient à l’attitude du prophète Elie qui fait tomber sur ses ennemis le feu du ciel ! Jésus prend le chemin sur lequel il se fera condamner à mort et tuer, Jacques et Jean veulent condamner à mort les Samaritains qui refusent d’accueillir leur Maître… ce fossé spirituel qui sépare encore les disciples de Jésus est une illustration parfaite de ce que Paul affirme dans la deuxième lecture : les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. C’est bien parce qu’ils sont encore charnels que Jésus les réprimande et leur fait comprendre que leur attitude violente et vengeresse n’est pas digne de lui. Lui, le Maître, respecte la liberté des Samaritains tout en condamnant le fanatisme de ses propres disciples qui veulent mettre Dieu au service de leurs propres intérêts et de leur inimitié envers un autre peuple. Malheureusement cette attitude s’est répétée de très nombreuses fois au cours de l’histoire du christianisme. Si l’on n’est pas accueilli dans tel village, plutôt que de tuer les habitants, on va tout simplement tenter sa chance ailleurs : puis ils partirent pour un autre village. C’est cette attitude de suprême liberté que Jésus enseignera aux 72 disciples qu’il enverra en mission dans le chapitre suivant. Il prévoie en effet la situation de rejet à laquelle peuvent être confrontés les missionnaires de l’Evangile. Que faire dans ce cas ? Tout simplement passer son chemin et aller ailleurs… Dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.”

Ayant médité la première partie de l’Evangile de ce dimanche, cet antagonisme entre les tendances de la chair et celles de l’Esprit, nous comprenons mieux ce que nous fait demander la prière d’ouverture de cette messe :

Tu as voulu, Seigneur, qu'en recevant ta grâce nous devenions des fils de lumière ; ne permets pas que l'erreur nous plonge dans la nuit, mais accorde-nous d'être toujours rayonnants de ta vérité.


dimanche 23 juin 2019

LE SAINT SACREMENT / Année C



2 Corinthiens 11, 23-26

23/06/19

Après la fête de la Pentecôte, sommet et accomplissement du mystère de Pâques, la liturgie nous fait célébrer deux solennités du Seigneur insérées dans le temps ordinaire. La Sainte Trinité, c’était dimanche dernier, et le Saint Sacrement du corps et du sang du Christ en ce dimanche. Parmi les sept sacrements, l’eucharistie est le seul à être célébré par une fête qui lui est exclusivement consacré. Sans oublier bien sûr la célébration du Jeudi Saint qui fait mémoire de l’institution de ce sacrement. Le nom même de cette solennité souligne la place unique et éminente que le sacrement de la messe tient parmi les sept sacrements : il est le Saint Sacrement, c’est-à-dire le sacrement par excellence. La célébration de ce jour comme le nom donné à l’eucharistie mettent donc en lumière, de la part de l’Eglise, l’importance de ce sacrement pour notre vie chrétienne.

Je voudrais commenter la deuxième lecture de cette messe qui constitue probablement le témoignage le plus ancien que nous ayons sur l’eucharistie dans le Nouveau Testament, et cela sous la plume de l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens. Comme souvent Paul part d’un fait vécu dans la communauté et en profite pour donner un enseignement de portée plus générale ensuite. Dans les versets qui précèdent notre lecture, l’apôtre reproche aux Corinthiens leur manière de célébrer la Cène du Seigneur : Je ne vous félicite pas pour vos réunions : elles vous font plus de mal que de bien. Tout d’abord, quand votre Église se réunit, j’entends dire que, parmi vous, il existe des divisions. Il semblerait même que les chrétiens de Corinthe aient pris leur repas ordinaire au sein de la célébration eucharistique ou bien immédiatement avant ou après ! Lorsque vous vous réunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez ; en effet, chacun se précipite pour prendre son propre repas, et l’un reste affamé, tandis que l’autre a trop bu.

Face à ces divisions et à ces désordres, Paul rappelle donc la tradition reçue du Seigneur. Et il commence par le contexte historique de l’eucharistie, le soir du jeudi saint : la nuit où il était livré… Cette expression évoque en même temps la trahison de Judas et l’entrée volontaire du Christ dans sa Passion. C’est dans ce contexte qu’il prit du pain et une coupe de vin pour que ses disciples fassent mémoire de lui. A deux reprises, Jésus dit en effet : Faites cela en mémoire de moi. Dans le texte de Paul, l’eucharistie est d’abord le mémorial du Christ livré pour nous dans sa Passion et sa mort. Elle est aussi le mémorial de la nouvelle Alliance en son sang. C’est réellement au soir du jeudi saint que Jésus nous fait passer dans l’Alliance nouvelle et définitive, dans la perfection de la réconciliation entre Dieu et les hommes. Il anticipe dans ce repas sacré ce qui se réalisera le lendemain, le vendredi saint, avec sa Passion et sa mort sur le bois de la croix. Dans le récit de la Passion selon saint Luc, l’évangéliste signale, juste avant la mort de Jésus, un événement qui se produit dans le temple : Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. La déchirure du rideau du temple marque symboliquement la fin de la première alliance et l’avènement de la nouvelle alliance dans le sang du Fils bien-aimé. Le mémorial de l’eucharistie est donc celui de la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ. Et il se célèbre sous la forme d’un repas sacré dans lequel le pain devient le corps du Seigneur tandis que le vin se transforme en son sang. Après avoir cité les paroles de Jésus, Paul conclut : Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Même s’il ne mentionne pas la résurrection et insiste sur la mort du Seigneur, la résurrection est affirmée de manière implicite puisqu’en célébrant l’eucharistie et en communiant au pain de vie nous regardons vers l’horizon final de la création et de l’histoire humaine, dans l’attente du retour du Christ en gloire : jusqu’à ce qu’il vienne. L’eucharistie est importante pour le temps de l’Eglise, pour nous qui sommes comme des pèlerins sur cette terre. Mais dans le Royaume de Dieu pleinement accompli, l’eucharistie n’existera plus, elle cèdera la place à la réalité qu’elle annonçait et à laquelle elle nous faisait goûter par avance : la pleine communion avec le Dieu trois fois Saint et entre nous dans la divine charité. Paul affirme donc ici la dimension eschatologique de l’eucharistie, son lien avec le Royaume des cieux et la vie éternelle. Comme le chante la séquence de cette fête, le pain eucharistique est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu qui nous prépare à recevoir les biens éternels dans la terre des vivants. A cette signification eschatologique de l’eucharistie, il faudrait en joindre une autre, cosmologique cette fois. Car le fait que Jésus ait choisi des éléments de la création transformés par le travail des hommes, le pain et le vin, nous indique la place de la nouvelle création au sein même du sacrement de la messe. Même si dans sa lettre aux Romains, Paul ne parle pas explicitement de l’eucharistie, les paroles qu’il prononce à propos de la création nous laissent entrevoir l’espérance d’une transfiguration de toute la création et pas seulement un salut pour les créatures humaines : La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu… elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu.

samedi 15 juin 2019

LA SAINTE TRINITÉ / ANNÉE C



Jean 16, 12-15

16/06/19

Les deux dimanches qui suivent la Pentecôte ne sont pas des dimanches du temps ordinaire, bien que celui-ci commence au lendemain de la Pentecôte, mais des solennités consacrées à la Sainte Trinité et au Saint Sacrement. Il y a bien sûr une raison à ce choix de la liturgie. La Pentecôte marque en effet l’achèvement et la plénitude de la révélation chrétienne avec la manifestation du Saint Esprit au terme du temps pascal. Or le mystère de Dieu Trinité est bien ce sommet de la révélation chrétienne. Il constitue le propre du christianisme, son originalité pourrait-on dire, par rapport aux autres religions monothéistes.

Les lectures de cette solennité nous parlent des missions des personnes divines, de leur action dans le monde et par rapport à nous en tant que créatures. Sous la figure de la Sagesse, le livre des Proverbes annonce le Fils. Saint Paul nous parle de la mission du Fils et de l’Esprit Saint tandis que, dans l’Evangile, Jésus nous enseigne la mission de l’Esprit. Je me limiterai à mettre en lumière les enseignements essentiels des deux premières lectures.

Dans le livre des Proverbes, l’auteur affirme deux choses à propos de la Sagesse divine. Tout d’abord cette Sagesse est associée de très près à l’œuvre créatrice du Père, comme un maître d’œuvre ou comme un enfant chéri selon les traductions. Saint Jean, dans le prologue de son Evangile, pense certainement à ce texte des Proverbes lorsqu’il écrit à propos du Verbe, donc du Fils : C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. Pour le dire autrement : le Père n’est pas Créateur sans la Sagesse, sans son Fils, et, comme nous le lisons dans la première page de la Bible, le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Même si dans le Credo nous affirmons du Père qu’il est Créateur, la création est l’œuvre de la Sainte Trinité. Il crée par son Fils dans l’Esprit. La seconde affirmation du livre des Proverbes a de quoi nous surprendre puisque la Sagesse de Dieu joue en sa présence. Et son jeu réjouit le cœur de Dieu : je faisais ses délices jour après jour. Dans ce jeu de la Sagesse qui se déroule aussi dans la création, c’est le mystère de l’Incarnation qui est déjà annoncé : trouvant mes délices avec les fils des hommes. En Dieu, la Sagesse est amour, donc volonté d’union et de communion, avec les hommes et les femmes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. En Dieu, la Sagesse est ce désir que Dieu a de s’unir à nous dans l’amour. Ce désir trouvera son aboutissement dans le corps virginal de Marie, fécondée par l’Esprit Saint, pour que le Fils de Dieu soit aussi le Fils de l’homme. Dans la deuxième lecture, saint Paul précise quelle est la mission du Fils à notre égard : Nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis. Il s’agit bien d’une mission de réconciliation entre les créatures humaines et le Père. Par Jésus, nous pouvons vivre désormais dans le monde de la grâce, ce qui signifie bénéficier, sans aucun mérite de notre part, du cadeau de l’amour divin qui nous établit dans la paix. Enfin saint Paul nous parle de la mission du Saint Esprit : l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Nous pouvons comprendre cette affirmation d’une double manière. L’Esprit Saint, lien d’amour entre le Père et le Fils, nous communique cet amour divin au plus profond de notre être, au niveau de notre intériorité. Dans le même mouvement, c’est aussi l’Esprit Saint qui nous communique l’amour pour Dieu en nous rendant capable de l’aimer divinement. Dans l’Esprit Saint nous pouvons aimer le Père comme le Fils l’aime, à la manière de Jésus.


dimanche 2 juin 2019

Septième dimanche de Pâques / Année C



Jean 17, 20-26

2/06/19

Entre l’Ascension et la Pentecôte, le septième dimanche du temps pascal nous fait entendre chaque année un passage de la prière de Jésus au chapitre 17 de saint Jean. Jésus prie en compagnie de ses disciples, la veille de sa Passion et de sa mort. Et l’objet principal de sa prière de demande au Père est l’unité des disciples, l’unité des chrétiens :
Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi… Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un…
Le Seigneur demande pour nous et pour son Eglise une unité parfaite, reflétant l’unité même qui existe dans la Sainte Trinité entre le Père et le Fils. Il s’agit donc ici d’une unité divine et surnaturelle qui a son fondement dans l’être même de Dieu. Dans le mystère trinitaire, c’est le Saint Esprit qui est le lien d’amour entre le Père et le Fils. L’unité que Jésus demande pour nous ne pourra se réaliser qu’à partir de l’événement de la Pentecôte. Puisqu’il s’agit d’une unité spirituelle, celle des cœurs et des esprits, nous ne pouvons en faire l’expérience que si nous ouvrons notre cœur au don de l’Esprit et à ses saintes inspirations. Regardons maintenant comment saint Luc dépeint la première communauté chrétienne après la Pentecôte :

Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières.

Nous trouvons dans cette description de la première communauté chrétienne de Jérusalem les piliers de l’unité parfaite : une même foi dans la fidélité à l’enseignement des apôtres, la conscience d’appartenir à un même corps, celui du Christ, et enfin l’enracinement de chacun et de tous dans la prière et dans les sacrements, en particulier celui de l’eucharistie. Un peu plus loin dans les Actes des apôtres, saint Luc affine cette description de la manière suivante :

La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme.

Avant chaque communion, le prêtre prie au nom de tous en demandant ce don de l’unité parfaite :

Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Eglise ; pour que ta volonté s’accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l’unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles.

Ceux parmi nous qui ont eu la grâce de faire une retraite dans un monastère ou dans un centre d’exercices spirituels ont pu ressentir, presque physiquement, la paix qui règne dans ces lieux, une paix liée à l’unité des cœurs dans la prière. Les incessantes divisions entre chrétiens depuis les commencements du christianisme sont le fruit de nos péchés. Dans le passé comme aujourd’hui, la tentation est grande d’être chrétien de manière extérieure et superficielle, sans entrer dans l’expérience de la communion avec Dieu par la prière personnelle et l’engagement à la conversion. Si dans nos différentes Eglises et à l’intérieur de nos communautés, nous étions vraiment libérés des péchés liés à l’orgueil, aux ambitions et aux stratégies de pouvoir et de domination, nous aurions un seul cœur et une seule âme, car nous serions des chrétiens spirituels et pas seulement des chrétiens par habitude ou par routine. C’est d’abord notre cœur, notre propre intériorité qu’il s’agit d’unifier comme le montre bien ce verset du psaume 86 : Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. La prière quotidienne, la méditation des Ecritures, sont comme un baptême dans lequel nous nous plongeons pour y retrouver notre unité intérieure dans la communion avec Dieu. Tel est le moyen le plus puissant que Jésus nous donne pour exaucer avec nos frères et nos sœurs l’objet de sa prière : notre unité parfaite qui ne peut être qu’une unité par le haut, venant du Père et nous ramenant à lui.

Je conclurai cette méditation sur l’unité en citant saint Paul, dans sa lettre aux Ephésiens. Pour l’apôtre, l’unité parfaite est devant nous, elle ne se réalisera qu’au terme d’un processus par lequel les chrétiens s’identifieront toujours davantage à leur Maître et Seigneur, le Christ :

Les fidèles sont organisés pour […] que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude. Alors, nous ne serons plus comme des petits enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour nous entraîner dans l’erreur. Au contraire, en vivant dans la vérité de l’amour, nous grandirons pour nous élever en tout jusqu’à celui qui est la Tête, le Christ.


jeudi 30 mai 2019

ASCENSION DU SEIGNEUR / Année C



Luc 24, 46-53

30/05/19

Saint Luc est l’auteur de deux livres dans le Nouveau Testament : l’Evangile qui porte son nom et les Actes des apôtres. Comme le montre clairement l’introduction qu’il donne à ce livre, Luc avait conçu ces deux écrits comme un ensemble, l’Evangile étant le tome 1 et les Actes le tome 2 : Cher Théophile, dans mon premier livre, j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné, depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. L’ordre biblique des livres a donc séparé ce que Luc avait conçu comme un ensemble en intercalant entre son Evangile et les Actes l’Evangile selon saint Jean.

Or la liturgie de la Parole, en cette fête de l’Ascension, réunit à nouveau les deux livres de Luc : l’Evangile correspondant à la dernière page de son Evangile et la première lecture au commencement des Actes des Apôtres, ce qui fait que Luc se répète en nous donnant deux versions de l’Ascension du Seigneur. Il est intéressant de voir comment Luc résume le temps entre Pâques et l’Ascension : pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu. Le Ressuscité, chaque fois qu’il s’est manifesté à ses disciples, leur a donc parlé du royaume de Dieu, et c’est avec le même thème qu’il avait commencé sa prédication après son baptême. Le mot royaume est piégé. Dans la bouche de Jésus, il s’agit clairement d’une réalité spirituelle puisque son royaume n’est pas de ce monde comme il l’affirme clairement en présence de Ponce Pilate. Le royaume de Dieu consiste en effet à laisser Dieu régner en nos cœurs et à travers nous dans nos sociétés, d’où l’appel à la conversion de la part de Jésus dès le commencement de sa prédication. Car nos cœurs de pierre sont fermés à la présence et à l’action de Dieu. Il suffit pour le comprendre de relever la réaction des apôtres lorsque Jésus leur annonce qu’ils seront baptisés dans l’Esprit Saint : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? Leur vision du royaume de Dieu est purement terrestre, comme si ce royaume correspondait à l’indépendance politique de leur nation. Pourtant ils ont été formés pendant des années par Jésus qui leur a toujours parlé du royaume des Cieux comme d’une réalité spirituelle, c’est-à-dire concernant notre relation avec Dieu et entre nous. Un verset de l’Evangile selon saint Luc le montre clairement : le règne de Dieu est au milieu de vous. Certaines traductions donnent même : le royaume de Dieu est en vous. Quant à saint Paul, il nous aide à comprendre les caractéristiques principales de ce royaume des cieux : il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

Regardons maintenant quelles images Luc utilise dans ses deux récits pour nous parler du mystère glorieux de l’Ascension de Jésus. Dans la première lecture : Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Dans l’Evangile : Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. S’élever, être emporté au ciel… Ces images nous disent que Jésus quitte définitivement notre expérience terrestre et que, tout en restant pleinement homme, il rejoint le Ciel, symbole de Dieu dans la Bible. Et malgré cette séparation, malgré le fait qu’à partir de l’Ascension, il devient invisible à nos yeux de chair, Luc souligne la joie des disciples, dans l’attente du don de l’Esprit Saint : ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu. Ils ont enfin compris que ce royaume de justice, de paix et de joie était en eux. Ils vivent l’expérience chrétienne, l’expérience de tous ceux qui mettent leur foi en Jésus ressuscité et qui le fréquentent comme un ami fidèle dans la prière et dans les sacrements, l’expérience du royaume intérieur si bien exprimée par une belle formule du pape Grégoire le grand : le ciel, c’est l’âme du juste.