dimanche 18 octobre 2026

29ème dimanche du temps ordinaire / année A / 2026

 

18/10/2026

Matthieu 22, 15-21

Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.

La réponse que Jésus donne au piège qui lui est tendu à propos du paiement de l’impôt dû à l’empereur est devenue un proverbe connu de presque tous dans la culture commune. Dans le contexte des civilisations antiques cette réponse est révolutionnaire car elle brise ce que les philosophes ont nommé « le théologico-politique », c’est-à-dire l’identité idéale entre loi positive et loi religieuse. Pour Jésus il faut distinguer ce qui relève du pouvoir temporel (le politique) de ce qui relève de notre relation avec Dieu (la religion). Dès l’Ancien Testament cette question se pose. Si Israël est le peuple de Dieu, comment et par qui doit-il être gouverné sur terre ? A cette question deux traditions bibliques répondent de manière différente. La première est représentée par Samuel. Le prophète reçoit une demande de la part du peuple qui lui déplaît fortement : Maintenant donc, établis, pour nous gouverner, un roi comme en ont toutes les nations. (1 Sm 8, 5). Samuel se tourne alors vers le Seigneur ne sachant que répondre à cette demande étrange. Et voici ce que le Seigneur lui dit : Écoute la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront. Ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi qu’ils rejettent : ils ne veulent pas que je règne sur eux… Maintenant donc, écoute leur voix, mais avertis-les solennellement et fais-leur connaître les droits du roi qui régnera sur eux. Dans cette tradition antimonarchique avoir un roi revient à refuser Dieu comme unique souverain du peuple. C’est une forme absolue de théocratie. L’autre tradition accepte le roi comme chef du peuple et voit en lui le Messie du Seigneur, celui que Dieu a choisi et consacré pour diriger son peuple. David est l’incarnation parfaite et quasiment unique de cette conception que l’on peut qualifier de théocratie déléguée ou monarchie de droit divin.

Le philosophe Luc Ferry a soutenu dans plusieurs de ses ouvrages la thèse de l’origine chrétienne du principe de la laïcité républicaine telle qu’elle s’est développée en France depuis la révolution française. Il cite en particulier la réponse de Jésus sur le paiement de l’impôt et l’épisode de la femme adultère. On pourrait y ajouter ce que Jésus dit à Pilate : Mon royaume n’est pas de ce monde. Luc Ferry souligne que parmi les trois monothéismes le christianisme est la seule religion qui n’est pas légaliste : ce qui est essentiel ce sont l’intériorité, la conscience morale et la liberté intérieure. C’est la raison pour laquelle la laïcité a pu naître et se développer uniquement dans des nations de tradition chrétienne. La loi positive votée par les parlements est distincte des lois religieuses. Je cite Ferry : Non seulement le Christ rend à César ce qui est à César, mais il renvoie les hommes à eux-mêmes : que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre… On peut lire et relire l’Evangile de Jean tant qu’on voudra, on n’y trouvera rien qui impose des obligations extérieures : comment il faut prier, s’habiller, se nourrir, se marier etc. Le philosophe note avec raison que si la Torah et le Coran juridifient la vie quotidienne du croyant jusqu’en ses moindres détails, il n’en est pas ainsi pour l’Evangile. La laïcité authentique ne consiste pas en l’athéisme ou encore dans l’opposition des pouvoirs publics aux religions, elle définit simplement l’Etat ou César comme neutre dans le domaine religieux. Je cite à nouveau Ferry : Ce qui est spécifique à nos espaces démocratiques et laïcs, ce n’est donc nullement le fait d’interdire l’expression, fût-elle publique, des croyances religieuses, mais c’est la fin de l’enracinement des normes et des valeurs collectives dans un univers théologique. Le principe de laïcité en refusant de reconnaître une religion officielle de l’Etat, donc unique et de ce fait favorisée, met fin non seulement au théologico-politique (la loi positive émane des parlements et pas d’un texte sacré, des hommes et pas de Dieu) mais aussi au théologico-éthique (la morale du respect de l’autre et de ses droits ne dépend plus directement de la religion). Et l’histoire de l’art en Occident nous apprend aussi qu’à partir de l’humanisme de la Renaissance, donc bien avant la Révolution française, commence la fin du « théologico-culturel ». Les grandes œuvres d’art ne traitent plus seulement de thèmes religieux mais elles s’attachent de plus en plus à des thèmes profanes. La splendeur de l’humain se substitue à la splendeur du divin. La laïcité culturelle précède ainsi dans le temps la laïcité politique conçue comme organisation de l’Etat en dehors de toute référence religieuse.

Comment conclure cette réflexion sur la laïcité sans citer les paroles que le pape Léon a prononcées à l’Elysée le 25 septembre 2026 ?

Le chrétien impliqué dans la vie publique, et agissant selon la lumière de sa conscience éclairée par la foi, ne peut être considéré comme un prosélyte ou une menace à l’unité de la patrie. En effet, « la véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse, mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative » … Une juste laïcité ne consiste donc pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation, mais à travailler pour que l’État et les institutions religieuses dialoguent ensemble et unissent leurs forces au service du bien commun, pour que le monde ait la vie.

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