dimanche 18 février 2024

Premier dimanche de Carême / année B

 

18/02/2024

Marc 1, 12-15

Le récit des tentations de Jésus au désert marque chaque année le commencement du Carême. C’est l’Esprit qui inspire à Jésus de faire en quelque sorte une retraite spirituelle de 40 jours avant de commencer son ministère public. C’est pour lui le temps de la préparation dans le silence et la prière, mais aussi le temps de l’épreuve puisque Satan se manifeste pour l’éloigner de sa mission. Contrairement à Matthieu et à Luc, saint Marc ne nous dit rien du contenu des tentations. Par contre il est le seul à nous donner ce verset : Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. C’est par rapport à ce verset que nous pouvons recevoir la première lecture qui nous parle de l’alliance de Dieu avec Noé et les animaux : Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche. L’harmonie que Jésus vit au désert avec les créatures spirituelles, les anges, et les bêtes sauvages est comme une image de l’alliance avec Noé après le déluge. Le verset de saint Marc nous dépeint une création réconciliée. La variété des créatures (animales, humaines, angéliques) n’aboutit pas à une déchirure ou à un conflit mais bien à une réconciliation, comme celle entrevue par la prophétie d’Isaïe 11 à laquelle je vous renvoie. Cette réconciliation a lieu parce que Jésus est l’homme parfait, parce qu’il est saint. Les nombreux récits de vies de saints nous montrant un saint Jérôme, un saint François ou un saint Gens vivant en bonne entente avec les bêtes sauvages traduisent à leur manière la même réalité. A la suite du verset de saint Marc toute une tradition philosophique a compris l’homme comme celui qui se trouve au milieu entre les créatures purement spirituelles, les anges, et les créatures animales. L’homme microcosme de la création, à la fois charnel et spirituel, prêtre et roi de toute la création. C’est notre condition humaine, chair et esprit, qui fait que nous pouvons être tentés et faibles. Pour les bêtes sauvages pas de tentation. Quant aux anges Lucifer / Satan, l’auteur des tentations, fut victime de son orgueil, étant un pur esprit sans être pour autant Dieu lui-même. En s’inspirant en partie de Montaigne, Pascal a de belles réflexions dans ses Pensées sur notre condition humaine qui fait le milieu entre l’ange et la bête. Je le cite :

Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre, mais il est très avantageux de lui représenter l'un et l'autre… Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu'il ignore l'un et l'autre, mais qu'il sache l'un et l'autre.

Avec Jésus au désert nous sommes appelés à nous connaître nous-mêmes, à connaître à la fois notre grandeur et notre bassesse. Pascal tire de ce principe une application morale : L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. Il nous faut tout autant fuir l’orgueil spirituel que la caricature de l’humilité que constitue le dénigrement de soi. Dans l’oubli de notre condition charnelle et mortelle, l’orgueil spirituel nous aveugle et nous installe dans l’illusion. Nous sommes alors facilement tentés sous couvert de bien et de perfection spirituelle, en jouant les anges nous perdons notre dignité humaine. Il ne s’agit pas non plus de se battre la poitrine en permanence en nous répétant à longueur de journée que nous ne sommes que péché et bassesse, que nous sommes nuls… Cette attitude mène tout droit au désespoir et nous éloigne du salut apporté par Jésus. Comme toujours la vertu authentiquement chrétienne se trouve dans la perfection de l’équilibre, perfection rappelée par Pascal et qui a pour nom l’humilité. Gardons au cœur le message de saint Pierre dans la deuxième lecture : Le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ. Demandons au Christ la grâce de nous engager envers Dieu dans ce temps du Carême avec une conscience droite, et à le faire dans la vérité de l’humilité. Par rapport aux résolutions que nous voulons prendre dans ce chemin qui conduit vers la vie de Pâques, ne nous fixons pas des objectifs nombreux et irréalisables, mais bien des progrès humbles, limités et concrets. Demandons-nous avec une conscience droite ce qui dans notre vie fait obstacle en nous à la grâce du baptême. En écho au message du pape pour ce Carême regardons ce qui nous empêche d’être vraiment libres, ce qui freine en nous la libération que Dieu nous offre. C’est dans cette perspective que le jeûne ne se limitera pas à la nourriture mais pourra concerner nos divertissements, nos addictions (Smartphone, Internet par exemple), l’usage de notre langue etc. Pareillement l’aumône ou le partage ne se limitera pas à un don d’argent, même si ce geste concret est important, mais favorisera l’ouverture de notre cœur à la générosité sous toutes ses formes envers notre prochain (visiter une personne isolée ou malade par exemple) … Il est parfois bien plus difficile de donner de son temps et de sa personne que de faire un don d’argent… A chacun donc de s’engager avec une conscience droite envers Dieu dans l’humilité du cœur.

 

dimanche 4 février 2024

Cinquième dimanche du temps ordinaire / année B

 


5ème dimanche du TO / B

4/02/2024

Marc 1, 29-39

Dès les premières pages de son Evangile Marc nous présente en quelque sorte une journée type du ministère de Jésus en Galilée. Ce qui nous frappe d’emblée c’est l’emploi du temps plus que chargé du Seigneur… Le temps réservé au repos et au sommeil semble réduit au strict minimum… Les indications temporelles sont claires :

Le soir venu, après le coucher du soleil… Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube…

Il ressort de cette page évangélique que Jésus était entièrement donné aux hommes et à son Père. On peut se demander pourquoi l’Eglise nous propose en première lecture ce passage du livre de Job :

Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée, il fait des journées de manœuvre. Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye, depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance.

Cette vision négative de notre vie sur terre n’est pas réservée à Job, icône de la souffrance physique et morale. L’auteur du livre de l’Ecclésiaste qui se présente à nous comme puissant, riche et comblé partage pourtant avec Job la même vision :

Oui, je déteste la vie ; je trouve mauvais ce qui se fait sous le soleil : tout n’est que vanité et poursuite de vent. Je déteste tout ce travail que j’accomplis sous le soleil et que je vais laisser à mon successeur.

Les morts qui sont déjà morts, je les déclare plus heureux que les vivants encore en vie, et plus heureux que ceux-là celui qui n’existe pas encore, car il n’a pas connu le mal qui se fait sous le soleil.

Le parallèle entre la vie de Job vue comme une corvée et la vie bien remplie de Jésus qui proclame la Bonne Nouvelle nous interroge. Spontanément nous pouvons comprendre ce parallèle de la manière suivante : Jésus vient nous sauver de la négativité de notre vie sur cette terre en la remplissant de sa présence et de son amour. Jésus est celui qui donne un sens à nos souffrances et à nos épreuves en les reliant à Dieu, donc au salut. L’Evangile de ce dimanche peut aussi être une invitation à réfléchir sur l’utilisation du temps de notre vie humaine qui, fort heureusement, ne se réduit pas à la vision de Job. L’emploi du temps bien chargé de Jésus n’est pas une invitation à réduire le temps du sommeil et du repos, sauf si nous sommes dans le péché capital de paresse. Lui était homme et Dieu Sauveur … nous, nous ne sommes que des humains ! Mais cette journée type du Seigneur nous engage à ne pas gaspiller le temps que Dieu nous donne sur cette terre. L’un des premiers moyens pour vivre notre vie pleinement et intensément consiste à retrouver, si nous l’avons perdu, la valeur du temps présent. Nous vivons souvent dans la nostalgie ou la culpabilité du passé, mais encore plus dans l’avenir. Or Jésus nous invite à vivre le moment présent sous le regard de Dieu :

Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine.

Notre vie quotidienne est faite de travail, de prière, de loisirs et de repos. L’Evangile de ce dimanche nous invite à faire une révision de vie. Est-ce que je parviens à trouver un équilibre entre toutes ces dimensions de ma vie humaine ? Existe-t-il une harmonie, une unité ou bien au contraire un cloisonnement entre ces différents aspects de ma journée ? Ce qui contribue puissamment à unifier toutes ces dimensions, c’est notre engagement personnel dans la vie de prière et de méditation, engagement à donner à Dieu de l’espace dans notre vie. Quant aux moments de détente et de loisirs, contribuent-ils à enrichir ma vie personnelle, à me cultiver par exemple par des lectures nourrissantes ? Me permettent-ils de vivre l’idéal de l’adage latin mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain ? Enfin vivre l’instant présent, l’aujourd’hui de Dieu, c’est aussi être capable de goûter à leur juste valeur les simples joies humaines que la vie quotidienne met sur notre chemin mais que bien souvent nous ne voyons pas parce que nous les considérons à tort comme banales ou ordinaires. Malgré son pessimisme de fond l’auteur de l’Ecclésiaste sait lui aussi reconnaître ces moments et en rendre grâce à Dieu :

J’ai compris qu’il n’y a rien de bon pour les humains, sinon se réjouir et prendre du bon temps durant leur vie. Bien plus, pour chacun, manger et boire et trouver le bonheur dans son travail, c’est un don de Dieu.

 


dimanche 21 janvier 2024

Troisième dimanche du temps ordinaire / année B. Dimanche de la parole de Dieu.

 

Dimanche de la Parole de Dieu – 21/01/2024

 

Sermon de Bossuet sur la Parole de Dieu

 

La réforme liturgique voulue par le Concile Vatican II a donné à la Parole de Dieu une place essentielle dans la célébration des sacrements et tout particulièrement dans la célébration du sacrement de l’eucharistie. Les prédicateurs sont ainsi passés du sermon qui abordait l’un ou l’autre point de la foi catholique à l’homélie, c’est-à-dire à un commentaire de la Parole de Dieu. La constitution sur la Sainte Liturgie (Sacrosanctum Concilium, 4 décembre 1963) affirme d’une manière significative que le Christ « est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise les Saintes Ecritures » (n°7). Dans la même constitution nous trouvons des expressions maintenant bien connues pour caractériser la liturgie de la Parole et la liturgie eucharistique : « La table de la parole de Dieu » (n°51) et « la table du Corps du Seigneur » (n°48). La conclusion logique de tout cela, c’est bien sûr l’unité du sacrement de l’eucharistie : « Les deux parties qui constituent en quelque sorte la messe, c’est-à-dire la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, sont si étroitement unies entre elles qu’elles constituent un seul acte de culte » (n°56). Cet enseignement du Concile s’enracine dans la Tradition patristique. Au 15ème siècle l’Imitation de Jésus-Christ utilise déjà le vocabulaire des « deux tables » : « L’une est la table de l’autel sacré, sur lequel repose un pain sanctifié, c’est-à-dire le Corps précieux de Jésus-Christ. L’autre est la table de la loi divine, qui contient la doctrine sainte, qui enseigne la vraie foi, qui soulève le voile du sanctuaire, et nous conduit avec sûreté jusque dans le Saint des saints » (IV, 11, 4). Au 17ème siècle le grand prédicateur que fut Bossuet développe avec vigueur et génie « cette alliance sacrée qui est entre la chaire et l’autel ». Son sermon sur la Parole de Dieu, donné en 1661, est en effet une profonde méditation sur « ce rapport admirable entre l’autel et la chaire ». Son enseignement peut encore aujourd’hui nous aider à participer « consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée » par excellence qu’est la célébration de l’eucharistie (Sacrosanctum Concilium, n°48).

 

Je citerai dans un premier temps un peu longuement un très beau passage de l’exorde. C’est la thèse du prédicateur, le fondement de tout son développement :

« Le temple de Dieu a deux places augustes et vénérables, je veux dire l’autel et la chaire. Là, se présentent les requêtes ; ici, se publient les ordonnances ; là, les ministres des choses sacrées parlent à Dieu de la part du peuple ; ici, ils parlent au peuple de la part de Dieu ; là, Jésus-Christ se fait adorer dans la vérité de son corps ; il se fait reconnaître ici dans la vérité de sa doctrine. Il y a une très étroite alliance entre ces deux places sacrées, et les œuvres qui s’y accomplissent ont un rapport admirable. Le mystère de l’autel ouvre le cœur pour la chaire ; le ministère de la chaire apprend à s’approcher de l’autel ».

Après cette introduction Bossuet développe sa méditation selon trois points :

 

Premier point : auditeurs fidèles et prédicateurs évangéliques

 

Deuxième point : la parole de Dieu doit aller au cœur de l’auditeur

 

Troisième point : la parole de Dieu accueillie dans le cœur nous fait accomplir la volonté de Dieu

 

Je me limiterai en ce dimanche au premier point.

 

Pour Bossuet « le ministère de la parole » est le « plus grave, le plus important, le plus nécessaire emploi de l’Eglise ». Dans son sermon il s’adresse autant aux prédicateurs qu’aux auditeurs. Et le parallèle qu’il ne cesse de faire entre l’autel et la chaire doit amener les uns et les autres au plus grand respect envers la Parole de Dieu et la prédication qui en découle. Le grand prédicateur qu’est l’aigle de Meaux (Bossuet était évêque de cette ville) s’élève contre une tendance de son époque : la prédication mondaine. Lorsque l’éloquence et les figures de style deviennent la priorité des prédicateurs, alors la sainte prédication est abaissée au rang d’un divertissement futile : « Il y a ici un ordre à garder : la sagesse marche devant comme la maîtresse, l’éloquence s’avance après comme la suivante ». L’éloquence doit donc toujours être secondaire. A la suite de saint Augustin, Bossuet affirme avec force l’éminente dignité du ministère de la prédication. Pour lui les prédicateurs de l’Evangile montent en chaire « dans le même esprit qu’ils vont à l’autel ; ils y montent pour célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l’Eucharistie. Car le corps de Jésus-Christ n’est pas plus réellement dans le sacrement adorable que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication évangélique ». Jésus-Christ est la Vérité. Le prédicateur évangélique doit se soumettre en toutes choses à cette divine vérité. L’auditeur évangélique doit désirer de toutes ses forces la vérité de l’Evangile en écoutant les saintes prédications. « D’où il faut tirer cette conséquence, qui doit faire trembler tout ensemble et les prédicateurs et les auditeurs, que, tel que serait le crime de ceux qui feraient ou exigeraient la célébration des divins mystères autrement que Jésus-Christ ne les a laissés, tel est l’attentat des prédicateurs et tel celui des auditeurs, quand ceux-ci désirent et que ceux-là donnent la parole de l’Evangile autrement que ne l’a déposée entre les mains de son Eglise ce céleste prédicateur que le Père nous ordonne aujourd’hui d’entendre. » Qui est donc le prédicateur évangélique ? « Celui qui fait parler Jésus-Christ […], un interprète fidèle qui n’altère, ni ne détourne, ni ne mêle, ni ne diminue sa sainte parole ». Le prédicateur est l’humble serviteur de la Parole de Dieu. Et si à certaines époques les prédicateurs évangéliques se font rares, c’est parce que les chrétiens ne cherchent plus « en vérité la saine doctrine ». Bossuet parle ici d’un mystère : « Ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques, parce que, les prédicateurs étant pour les auditeurs, ‘les uns reçoivent d’en haut ce que méritent les autres’ ».

 

Au terme de cette réflexion sur la parole de Dieu et le ministère de la prédication en compagnie de Bossuet, je lui laisserai une dernière fois la parole :

 

« Mes Frères, ces mystères sont amis ; ne soyons pas assez téméraires pour en rompre la société. Adorons Jésus-Christ avant qu’il nous parle ; contemplons en respect et en silence ce Verbe divin à l’autel, avant qu’il nous enseigne dans cette chaire. Que nos cœurs seront bien ouverts à la doctrine céleste par cette sainte préparation ! Pratiquez-la, Chrétiens : ainsi Notre Seigneur Jésus-Christ puisse être votre docteur ! »

 

 

 

 

dimanche 7 janvier 2024

EPIPHANIE 2024

 


Epiphanie 2024

Au chapitre 11 de l’Evangile selon saint Matthieu l’évangéliste nous rapporte une prière de louange que Jésus adresse à son Père : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Le motif de la louange de Jésus semble entrer en contradiction avec la visite des mages auprès de Jésus nouveau-né. En effet les mystérieux mages dont nous ignorons le nombre, les noms et le pays d’origine, sont bien des sages et des savants. L’Epiphanie, c’est précisément la révélation du salut de Dieu apportée à des sages et à des savants venus d’Orient jusqu’à Jérusalem puis à Bethléem. On peut supposer que ces mages de l’antiquité étaient à la fois des astronomes/astrologues et des philosophes. A l’époque de la naissance du Christ la séparation entre astronomie et astrologie, entre sciences physiques et philosophie n’existait pas. Tous les sages de l’antiquité, les philosophes, s’intéressaient au cosmos, au fonctionnement de l’univers et aux lois physiques qui le régissaient. Cette veine scientifique de la philosophie a d’ailleurs continué jusqu’à l’époque moderne comme en témoignent Descartes et Pascal.

Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. Les mages parlent de l’étoile du Christ comme d’un signe divin. S’il est juste de voir dans l’Epiphanie une célébration de l’universalité du salut, ces mages ne sont pas Juifs, cette universalité va bien au-delà d’une question de religion, donc de la séparation entre Juifs et non-Juifs. Dans le mystère de l’Epiphanie l’enfant de Bethléem accueille tous les hommes, qu’ils soient sages ou ignorants, savants ou sans culture, riches comme les mages ou pauvres comme les bergers.

La voyage des mages, hommes savants et riches venus d’Orient, nous enseigne que Dieu parle à tous les hommes en utilisant un langage qu’ils peuvent comprendre. Dieu parle à tous les hommes en s’adaptant en quelque sorte à leur condition humaine concrète. Il utilise donc l’étoile pour toucher le cœur des mages. Le Verbe de Dieu épouse notre humanité, non pas en général, mais en descendant dans le concret et la singularité de notre condition humaine telle qu’elle est vécue par chacun et cela de manière unique. Les mages étaient passionnés et fascinés par l’observation des phénomènes célestes et des astres. Dieu utilise en quelque sorte leur passion pour les conduire à son Fils, donc au salut. Cela signifie que nos passions humaines ne sont pas forcément négatives comme le laisse entendre l’usage courant de ce mot. Elles ne sont pas forcément opposées à la vie spirituelle de communion avec Dieu. Ce qui nous intéresse et nous motive dans notre vie humaine, ce qui nous passionne, peut devenir un chemin vers Dieu. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant.

Nous pouvons donc nous demander personnellement : Quelles sont mes passions et mes centres d’intérêts ? Cette réflexion peut être importante du point de vue spirituel pour nous aider à comprendre le langage que Dieu utilise pour nous personnellement afin de nous conduire à la connaissance de son mystère et à la révélation de son Fils. La Parole de Dieu ne se limite pas à la Bible. Tout peut être Parole de Dieu : les astres, le cosmos, les sciences, l’art, la musique, le sport etc. Tous ces vastes domaines de la culture dans lesquels le génie créateur de l’homme s’exprime et témoigne de l’appel à la transcendance inscrit au plus profond de notre cœur. Dans le mystère de l’incarnation Dieu ne nous demande pas d’être des hommes et des femmes amputés de la richesse de nos passions. L’histoire nous montre au contraire de nombreux exemples de grands croyants qui étaient indissociablement philosophes, savants, artistes etc. Notre foi en Jésus, Fils de Dieu, manifesté dans la chair, intègre et purifie toute la richesse qui constitue notre humanité dans son génie créateur et dans sa recherche de la vérité et de la sagesse. Notre foi ne nous appauvrit pas, ne nous ampute pas, elle nous élève vers Dieu avec tout ce qui fait la beauté de notre humanité dans son unité comme dans sa diversité. Notre appartenance au Christ intensifie donc notre vie, ce qui explique qu’elle est source d’une joie profonde, celle-là même que les mages ont éprouvée à Bethléem :

Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie.

 


lundi 25 décembre 2023

NOEL 2023


Noël 2023

En cette sainte fête de Noël je vous propose deux points de méditation pour nous aider à contempler le grand et beau mystère de l’Incarnation du Seigneur.

Le premier point de méditation part de la comparaison que l’apôtre Paul établit entre Adam et le Christ dans sa lettre aux Romains, comparaison que nous retrouvons dans sa première lettre aux Corinthiens, d’où le nom de nouvel Adam donné au Christ dans la tradition chrétienne. Cette comparaison nous invite à comprendre le mystère de l’incarnation en lien avec celui de la création. En effet à Noël commence une nouvelle création. Dans la première création telle qu’elle est rapportée par les deux récits de la Genèse l’homme et la femme sont créés directement adultes par le Créateur. Ils ne passent pas par l’étape de l’enfance. Il en va tout autrement du Fils de Dieu qui, en s’incarnant dans le sein de Marie, vit la totalité de notre vie humaine de la naissance à la mort, en passant par l’enfance et l’adolescence. Jésus a connu tous les âges de notre vie humaine, excepté la vieillesse en raison de sa mort violente sur la croix. A Noël Dieu choisit de se faire enfant, nouveau-né. Le mot d’enfant en latin signifie celui qui est incapable de parler. Jean nous présente dans le prologue de son Evangile le mystère de l’incarnation en utilisant la notion de Verbe de Dieu, c’est-à-dire de Parole de Dieu. Jésus est la Parole du Père. Dans la crèche la Parole de Dieu est d’abord silencieuse. Elle ne nous parle pas par des mots et des discours. Elle nous parle à travers la présence d’un nouveau-né donné par Dieu pour être une grande joie pour tout le peuple. Ce silence, Jésus-Parole le prolongera en quelque sorte jusqu’au moment de son baptême, c’est-à-dire dans la plus grande partie de sa courte vie humaine qui est essentiellement une vie cachée, une vie ordinaire. Si Dieu se manifeste dans un nouveau-né incapable de parler, cela nous indique un chemin pour aller vers la crèche : celui du silence rempli de la présence de Dieu. Silence qui se prolongera à Nazareth jusqu’au moment du baptême par Jean. Le pape Paul VI disait à propos de cette leçon de silence :  Que renaisse en nous l’estime du silence, cette admirable et indispensable condition de l’esprit… O silence de Nazareth, enseigne-nous le recueillement, l’intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations et les paroles des vrais maîtres ; enseigne-nous le besoin et la valeur de préparations, de l’étude, de la méditation, de la vie personnelle et intérieure, de la prière que Dieu seul voit dans le secret.

Le second point de méditation part de l’étonnement qui devrait nous saisir face à la concision de saint Luc dans son Evangile de la Nativité. Le grand mystère de l’Incarnation tient en un seul verset d’une simplicité absolue : Et Marie mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Il n’y avait pas de place pour eux parmi les humains, c’est la raison pour laquelle Jésus enfant est né parmi les animaux, dans une mangeoire. Cette remarque de l’évangéliste Luc nous fait penser à un verset du prologue de l’Evangile selon saint Jean : Le Verbe est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Cette célébration de la naissance du Sauveur nous invite donc à nous poser personnellement la question suivante : y a-t-il en moi, dans ma vie, de la place pour Dieu ? Souvent nous avons l’impression de manquer de place dans nos maisons ou nos appartements. Cela est parfois vrai quand nous vivons dans un petit appartement. Mais en fait nous manquons de place parce que nous sommes encombrés par l’accumulation d’objets inutiles et que nous sommes incapables de ranger et de faire de l’ordre, encore plus de donner ou de jeter ce dont nous n’avons pas ou plus besoin. Il en va de même pour notre vie spirituelle. Si Dieu n’a pas de place ou si peu en nous, c’est bien parce que notre cœur est encombré de pensées, de soucis, de préoccupations, d’activités, de projets etc. Nous avons aussi besoin de faire le ménage en nous, de mettre de l’ordre dans nos pensées et dans notre cœur. Si nous ne connaissons jamais le repos, le silence dans notre vie intérieure, comment pourrions-nous faire de la place pour le Sauveur ? Le plus difficile pour un homme de notre temps, c’est de mettre un frein à l’activisme qui le dévore, c’est de dire stop et de faire une pause bienfaisante, celle de la méditation, de la réflexion, de la lecture, de la prière, au cœur de nos multiples activités. Pour conclure cette méditation de Noël, je laisse la parole au moine bénédictin John Main qui a enseigné la méditation chrétienne :

Il doit y avoir de la place pour Jésus dans l’auberge de notre cœur. Toute notre méditation a ce but : préparer et ouvrir notre cœur à la naissance du Christ. C’est parce qu’Il est le Dieu infini que nous devons lâcher tout le reste afin qu’il y ait place pour Lui dans notre cœur. Le mystère, c’est que lorsqu’il naît dans notre cœur, tout prend naissance avec Lui.


 

dimanche 17 décembre 2023

Troisième dimanche de l'Avent / année B

 

17/12/2023

Jean 1, 6-8.19-28

Le troisième dimanche de l’Avent a une tonalité joyeuse comme nous le montrent la première et la deuxième lecture de cette liturgie. L’Evangile de Jean nous rapporte le témoignage de Jean le baptiste, témoignage entendu dimanche dernier dans la version de saint Marc. Jean est clair et affirme « Je ne suis pas le Messie ». Je ne suis que sa voix, celui qui l’annonce et lui prépare un peuple capable de l’accueillir. Aux prêtres et aux Lévites le baptiste affirme la présence mystérieuse du Messie : Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas. Ce témoignage se situe juste avant le baptême du Christ par Jean, baptême qui est à la fois la manifestation et la première révélation du Messie au peuple rassemblé sur les bords du Jourdain. Cette fois le témoignage ne vient pas seulement d’un homme envoyé par Dieu mais de Dieu lui-même : J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.” Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »

Jean passe ainsi de l’ignorance à la connaissance du Messie. C’est le chemin que tous nous avons fait par la foi. Nous sommes parvenus à une certaine connaissance de Jésus Messie et Fils de Dieu. Il n’en reste pas moins vrai que ce que Jean affirme aux Juifs s’applique aussi à nous : Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas.

La connaissance de Jésus que nous pouvons avoir par la foi et la vie de prière inclue toujours une part d’ignorance, celle du mystère divin, celle concernant la seconde personne de la Sainte Trinité. Il est bon pour nous de réentendre cette parole de Jean pour nous permettre de redécouvrir la nouveauté de la révélation chrétienne. A cette parole du Baptiste correspond ce que Jésus dit de lui-même dans l’Evangile selon saint Matthieu : Personne ne connaît le Fils, sinon le Père.

Seul le Père connaît véritablement le Fils. Les théologiens peuvent avoir tendance à oublier cette vérité et être dans l’illusion d’évacuer le mystère par leurs enseignements sur le Christ. Quant à nous, cela doit nous inviter à l’humilité dans la foi. Jésus nous échappera toujours jusqu’au jour où nous le verrons face à face sans avoir besoin du voile de la foi pour le connaître. La profession de foi chrétienne et le catéchisme de l’Eglise n’épuisent jamais la connaissance que nous pouvons avoir du Christ. Il doit toujours rester dans notre relation avec Jésus une part d’étonnement et de questionnement. Ce qui est vrai pour nos relations humaines l’est encore davantage quand il s’agit de Dieu. Seule la charité parfaite peut nous donner la vraie connaissance du Christ, car celui qui fait la vérité vient à la lumière. Paul dans sa lettre aux Ephésiens nous montre comment cette connaissance parfaite du Christ n’adviendra qu’au terme d’un parcours de foi en Eglise :

De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude.

Jean exprime la même réalité avec un langage différent :

Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est.

 

dimanche 10 décembre 2023

Deuxième dimanche de l'Avent / année B

 

10/12/2023

Marc 1, 1-8

Au commencement de l’Avent nous avons entendu l’appel insistant de Jésus : Veillez ! Aujourd’hui Jean le baptiste proclame un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Ce baptême de pénitence n’est pas le baptême chrétien. Il le prépare et l’annonce. De même que le Christ est infiniment plus grand que Jean, de même la grâce du sacrement de baptême dépasse infiniment le seul pardon des péchés. La finale de l’Evangile de ce dimanche nous fait entrevoir par avance tout le mystère pascal, de la croix à la Pentecôte, mystère qui rend efficace le sacrement du baptême : Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. Gardons en mémoire l’appel de Jésus à la vigilance spirituelle, au cœur éveillé dans l’attente et le désir de sa venue. Être baptisé dans l’Esprit Saint nous rend capable de cette vigilance et nous fortifie dans l’attente du Seigneur qui viendra au temps fixé mais qui, ne l’oublions pas, vient à notre rencontre chaque jour et cela de bien des manières. L’attente du second avènement du Christ ne nous dispense pas, bien au contraire, de vivre l’aujourd’hui de Dieu, le présent de nos vies. C’est en vivant pleinement le temps présent que nous sommes réellement veilleurs et éveillés. L’attente du Christ ne nous fait pas vivre dans l’avenir. Elle nous enracine dans le présent et dans la mise en œuvre de notre vocation chrétienne ici et maintenant. Pour nous aider à approfondir le baptême dans l’Esprit Saint annoncé par Jean, méditons les paroles du Seigneur à Nicodème au chapitre 3 de l’Evangile selon saint Jean : Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut.

Par notre baptême et notre confirmation nous sommes tous « renés », nés d’en haut. C’est notre origine divine, cette filiation adoptive qui nous rend frères et sœurs du Christ, qui nous permet de veiller en ce monde dans l’attente du ciel nouveau et de la terre nouvelle où résidera la justice. C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela, faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix, tel est l’exhortation de Pierre dans la deuxième lecture. Notre baptême dans le Saint Esprit produit en nous la paix du cœur. L’oraison de ce deuxième dimanche de l’Avent mentionne ce qui s’oppose à la vigilance du cœur et à la paix spirituelle que Jésus vient nous donner par sa présence : Seigneur tout-puissant et miséricordieux, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils ; mais éveille en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à l’accueillir et nous fait entrer dans sa propre vie. Le souci de nos tâches présentes… Voilà une réalité qui nous parle ! L’Avent est comme une invitation à un temps de retraite pour nous recentrer sur l’essentiel, pour laisser au silence une place dans nos vies si bruyantes, si agitées, si dispersées. Le silence extérieur est un moyen pour favoriser le silence intérieur, condition essentielle pour accueillir la paix du Seigneur. Dans ce silence du cœur qui veille nous reprenons vie, nous renaissons d’en haut, en nous adonnant à une lecture nourrissante pour l’âme et l’esprit, à la prière, à la méditation. Il y a 76 ans Bernanos faisait déjà ce constat dans La France contre les robots :

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Que dirait-il aujourd’hui ?

Que ce temps de l’Avent nous permette de vivre les paroles du psalmiste en présence du Christ, à notre manière et selon notre vocation :

Je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais.