dimanche 22 mars 2026

Cinquième dimanche de Carême / année A / 2026

 22/03/2026

Jean 11, 1-45

Après l’Evangile de la samaritaine et celui de l’aveugle de naissance saint Jean poursuit notre catéchèse de Carême avec l’Evangile de Lazare. Le point commun entre ces trois grands récits évangéliques c’est la question décisive de la foi en Jésus. La samaritaine, l’aveugle qui retrouve la vue et Lazare ramené à la vie constituent des itinéraires de foi. Dans les trois cas c’est aussi l’entourage de ces personnes qui parvient à la foi. Le récit de ce dimanche occupe presque la totalité du chapitre 11 de saint Jean. Sur 45 versets le moment de la sortie du tombeau de Lazare se résume à deux versets seulement, à la fin cette page évangélique. Nous trouvons un autre point commun entre l’Evangile de l’aveugle de naissance et celui de la mort de Lazare. Ces deux récits illustrent ce qui affaiblit et détruit notre vie : les handicaps, les maladies et finalement la mort. En Jean 9, 3 Jésus répond ainsi à la question des disciples sur le pourquoi (pourquoi est-il né aveugle ?) : Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Et en Jean 11, 4 Jésus commente ainsi la maladie de son ami Lazare : Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. De manière mystérieuse ce qui constitue pour nous un mal permet à Dieu de se manifester comme Celui qui est plus fort que tout mal. Nous retrouvons aussi le thème de la lumière en Jean 9 et en Jean 11 :

Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. (9, 4.5).

N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. (11, 9.10).

Le récit de Lazare ne nie pas la douleur provoquée par la mort et le deuil. Bien au contraire. Marthe et Marie, ainsi que Jésus ne sont pas des stoïciens inébranlables face à la mort. Ils pleurent parce qu’ils aiment. L’itinéraire de foi de Marthe et Marie part de cette situation bien concrète du deuil et de la souffrance qu’il engendre. Pour parler de la mort de son ami Lazare Jésus utilise le verbe « s’endormir ». Saint Paul fera sienne cette manière de parler de la mort. Ce qui peut apparaître comme un euphémisme, un refus de dire la dure réalité de la mort, est en fait une invitation à la foi : Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! Si les païens avaient des nécropoles (les villes des morts), les chrétiens ont choisi un autre vocabulaire : le cimetière. L’étymologie de ce mot est fidèle à la manière de parler de Jésus et de Paul : du latin classique coemeterium, ce mot venant du grec ancien κοιμητήριον / koimêtếrion, signifie « dortoir ». Marthe, avant même d’être témoin du signe que Jésus va accomplir pour son frère, croit en Jésus et le confesse comme le Christ. Après le retour à la vie de Lazare cette foi de Marthe s’étend à beaucoup de Juifs. C’est la finale de notre Evangile, semblable à celle de l’Evangile de la samaritaine :

Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage… Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »

Si beaucoup croient en Jésus, « résurrection et vie », le signe de Lazare revenu à la vie va accélérer la décision de tuer Jésus. En redonnant la vie à son ami Lazare, Jésus signe ainsi sa condamnation à mort. C’est la conclusion dramatique du chapitre 11 : À partir de ce jour-là, les grands prêtres et les pharisiens décidèrent de tuer Jésus. Celui qui affirme « Je suis la résurrection et la vie » divise donc en redonnant la vie à Lazare : il y a ceux qui accèdent à la lumière de la foi et ceux qui refusent cette lumière. Ces derniers décident de tuer Celui qui se présente comme la vie. Mais la vie de Dieu est plus puissante que toute la méchanceté et l’aveuglement du cœur humain plongé dans les ténèbres et l’ignorance. Dieu tournera en effet ce mal suprême, la mort de Jésus, en un bien infini. C’est ainsi que Jean interprète les paroles de Caïphe :

Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ; et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés.

dimanche 15 mars 2026

Quatrième dimanche de Carême / année A / 2026

 15/03/2026

Jean 9

L’évangéliste Jean consacre un chapitre entier de son Evangile au récit de la guérison de l’aveugle de naissance par Jésus. Sur les 41 versets de ce chapitre seulement les 7 premiers sont consacrés au récit de la guérison elle-même. C’est dire que la plus grande partie du chapitre nous parle des suites de cette guérison. Le récit de Jean est complexe car il fait intervenir un grand nombre de personnes en plus de Jésus et de l’aveugle ayant retrouvé la vue : les disciples, les voisins, les pharisiens, les parents. Le fait que Jésus ait redonné la vue à l’aveugle de naissance le jour du sabbat provoque donc une polémique au centre de laquelle se situent les pharisiens. Cette polémique divise non seulement les voisins de l’aveugle mais aussi les pharisiens eux-mêmes. Confronté à toutes ces personnes qui l’interrogent celui qui a retrouvé la vue donne un témoignage simple et constant : L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » … Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. L’ancien aveugle s’en tient aux faits. Son témoignage est simple et puissant. Sa guérison l’amène à reconnaître en Jésus un prophète. Face à l’évidence les pharisiens refusent pourtant de croire. D’où la convocation des parents puis une seconde confrontation avec le bénéficiaire du signe accompli par Jésus : Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle… Les versets 24 à 34 nous rapportent une discussion théologique entre les pharisiens et l’homme ayant retrouvé la vue. Ce passage est révélateur du fossé qui sépare les deux manières de raisonner. Celle des pharisiens est dogmatique : puisque Jésus a accompli ce signe le jour du sabbat, il est forcément pécheur. A ce raisonnement l’homme oppose les faits ainsi que la simplicité de son témoignage : Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. A la certitude orgueilleuse des pharisiens qui jugent et condamnent Jésus correspond l’humilité d’un homme du peuple : Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. L’aveuglement des pharisiens s’exprime de manière parfaite lorsqu’ils prétextent de leur attachement à Moïse pour mieux refuser de reconnaître en Jésus un envoyé de Dieu : Nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. Le simple témoignage de cet homme les met en colère et ils l’injurient. Devant tant de mauvaise foi c’est l’aveugle guéri qui est contraint de donner un cours de théologie, mais avant toute chose un cours de bon sens, à ces spécialistes de la religion que prétendent être les pharisiens… retournement de situation remarquable ! Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. Cette mise au point est perçue par les pharisiens comme une mise en danger de leur compétence en matière de religion, ils passent ainsi de l’injure au mépris et à l’exclusion de l’homme qui, par son témoignage, les dérange et les remet en question. « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Remarquons bien que les pharisiens sont toujours dans le jugement sur les autres : Jésus est pécheur, cet homme est pécheur. Leur prétendue science théologique s’accompagne en fait d’un manque d’amour et de miséricorde. Leur orgueil les conduit à des attitudes contraires à la Loi de Moïse : l’insulte et le mépris. Eux n’ont de leçon à recevoir de personne. Ils donnent des leçons du haut de leur prétendue supériorité morale.

A partir du verset 35, après le sommet de la polémique, Jésus vient à nouveau à la rencontre de l’homme et lui demande un acte de foi. L’ancien aveugle passe alors de la reconnaissance de Jésus comme prophète à l’adoration de Jésus comme Seigneur : « Je crois, Seigneur ! » Le dernier verset du chapitre résume tout l’enjeu spirituel de cette page évangélique : Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure. Ainsi du point de vue spirituel les aveugles ce sont bien les pharisiens qui refusent de croire en Jésus. Leur orgueil leur fait penser qu’ils voient alors qu’ils sont dans les ténèbres. Ceux qui accusaient Jésus et l’homme guéri d’être des pécheurs sont maintenant déclarés pécheurs par Jésus lui-même : votre péché demeure. Ainsi cet Evangile opère un double renversement de perspective : ceux qui se prétendaient justes et clairvoyants sont en fait pécheurs et aveugles alors que l’homme aveugle de naissance parvient par l’humilité à la lumière de la foi.

 

dimanche 8 mars 2026

Troisième dimanche de Carême / année A / 2026

 8/03/2026

Jean 4, 5-42

En ce troisième dimanche de Carême les catéchumènes vivent l’étape du premier scrutin avec l’Evangile de la samaritaine en saint Jean. La rencontre entre Jésus et la femme de Samarie est longuement décrite par l’évangéliste et elle constitue l’une des plus belles rencontres des Evangiles.

Il s’agit tout d’abord d’une rencontre surprenante comme le souligne bien l’étonnement de la samaritaine et des disciples. Jésus, une fois de plus, brise les convenances et se montre un homme libre en adressant la parole à une femme et à une femme de Samarie. Tout part de la fatigue et de la soif de Jésus assis près de la source et d’une demande adressée à la samaritaine : « Donne-moi à boire ». Cette soif physique de l’homme Jésus est le signe d’une autre soif, celle de Dieu désirant entrer dans une relation d’amour avec chaque homme, chaque femme, quel que soit son appartenance religieuse ou ethnique. La soif de Dieu est universelle. Ce « donne-moi à boire » au début de l’Evangile de Jean nous fait penser à l’une des dernières paroles du Christ en croix à l’autre bout de l’Evangile : « J’ai soif ». Dieu n’est donc pas seulement celui qui donne, Il est aussi celui qui veut recevoir l’amour de la part de chacun d’entre nous. L’eau dont il est tant question dans ce récit évoque bien sûr le sacrement de baptême que les catéchumènes recevront lors de la vigile pascale : Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. Nous passons ainsi de l’eau, élément vital pour notre vie humaine, à l’eau source de vie éternelle.

Le récit de la rencontre avec la samaritaine contient une double révélation : la première concerne l’identité de Jésus, la seconde l’identité de Dieu et l’adoration que Dieu désire. Les titres donnés au Seigneur Jésus sont en effet significatifs : on part du prophète pour aboutir au Sauveur du monde en passant par le Messie. Ce n’est qu’au terme d’un long processus, celui de la rencontre et du dialogue, que la samaritaine et ses compatriotes parviennent à comprendre qui est cet homme… Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire » … Au terme du parcours les samaritains savent et croient en Jésus Seigneur et Sauveur.

La révélation sur Dieu est éblouissante et tient en trois mots : « Dieu est esprit ». Il est l’exact contraire d’une idole que l’on doit adorer à tel endroit ou dans tel temple. Car si Dieu est esprit, il est présent de partout. Dans son enseignement Jésus annonce par avance la destruction du temple unique de Jérusalem et la fin du culte qui y était célébré : Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Le salut vient des Juifs, comme il l’affirme, mais les Juifs n’ont pas plus raison que les samaritains sur le lieu où il faut adorer Dieu. Ils sont tous dans l’erreur en pensant enfermer Dieu dans un lieu précis. De ce point de vue le temple de Jérusalem ne vaut pas mieux que celui, concurrent, des samaritains.

Le verset 24 de cet Evangile constitue l’un des sommets de la révélation de Dieu donnée par Jésus et de la définition de ce qu’est vraiment la religion : Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. Les prophètes nous permettent de comprendre ce que signifie « adorer en esprit et en vérité ». Nous pouvons penser par exemple à une prophétie d’Ezéchiel : Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; de toutes vos souillures, de toutes vos idoles, je vous purifierai. Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles. Isaïe et Jérémie en particulier ne cessent de dire au peuple que l’adoration en vérité consiste à mettre en adéquation sa vie tout entière avec sa foi. Dieu attend de nous des actes de justice et de sainteté. Il désire que nous soyons bons, généreux, compatissants, miséricordieux et que nous fassions le bien sans relâche, voilà l’adoration en vérité. Pour adorer « en esprit » Jésus nous donnera part à l’Esprit Saint, cet Esprit que les catéchumènes recevront au moment de leur baptême. Enfin un passage du prophète Michée nous montre, lui aussi, ce que signifie « adorer en esprit et en vérité » :

Comment dois-je me présenter devant le Seigneur ? demande le peuple. Comment m’incliner devant le Très-Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? […] – Homme, répond le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu.

 

dimanche 1 mars 2026

Deuxième dimanche de Carême / année A / 2026

 1er/03/2026

Matthieu 17, 1-9

Chaque année le chemin du Carême nous fait passer du désert des tentations à la montagne de la transfiguration. Ce passage annonce dès le début du Carême la Passion, la mort et la résurrection du Seigneur. Si au désert Jésus vit dans la solitude, confronté uniquement au démon, sur la montagne il est accompagné de trois disciples et il communique avec Moïse et Elie. La transfiguration est donc un événement ecclésial qui construit la communauté des disciples et qui situe Jésus dans la continuité de la Loi et des Prophètes. La Transfiguration en tant qu’événement communautaire me fait penser au passage du message de Carême du pape Léon consacré précisément à cet aspect de notre préparation à Pâques :

Le Carême met en évidence la dimension communautaire de l’écoute de la Parole et de la pratique du jeûne. L’Écriture souligne également cet aspect de nombreuses façons. […] Nos paroisses, les familles, les groupes ecclésiaux et les communautés religieuses sont appelés à accomplir pendant le Carême un cheminement commun dans lequel l’écoute de la Parole de Dieu, tout comme celle du cri des pauvres et de la terre, devienne une forme de vie commune et dans lequel le jeûne soutienne une authentique repentance. Dans cette perspective, la conversion concerne, outre la conscience de chacun, le style des relations, la qualité du dialogue, la capacité à se laisser interroger par la réalité et à reconnaître ce qui oriente véritablement le désir, tant dans nos communautés ecclésiales que dans l’humanité assoiffée de justice et de réconciliation.

La vision du corps glorieux de Jésus, rayonnant sa divinité, ravit le cœur de l’apôtre Pierre : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Et Pierre n’a qu’un désir : prolonger cette expérience de la joie divine. Cela nous rappelle l’importance de la prière dans notre vie chrétienne, et tout particulièrement de la prière de contemplation et d’adoration. Se tenir simplement en présence de Jésus, se recueillir dans le silence extérieur et intérieur pour être totalement disponible à la présence divine, et ne pas hésiter à demeurer dans cette attitude longuement. Avec les paroles du psaume 130 nous pouvons dire et redire à Jésus présent : Je tiens mon âme égale et silencieuse.

Le récit de la transfiguration nous invite à unir cette expérience de la prière personnelle et communautaire à l’écoute de la Parole de Dieu comme nous y invite le pape Léon dans son message de Carême :

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le !

Nous vivons dans l’ère chrétienne et nous savons que la Parole de Dieu n’est pas d’abord un livre, la Bible, mais une personne, Jésus. Saint Jean ouvre son Evangile en nous présentant le mystère du Fils de Dieu dans le sein de la Trinité comme le mystère du Verbe fait chair, donc de la Parole de Dieu rendue présente de manière parfaite et définitive dans un homme nommé Jésus de Nazareth. C’est pour cette raison que les Evangiles, échos écrits de la Parole vivante qu’est Jésus, sont si importants pour notre vie chrétienne. Mais souvenons-nous que Jésus n’a jamais rien écrit : il vécu parmi nous en enseignant et en faisant le bien. Ecouter cela signifie obéir. Dans le verbe « obéir » nous trouvons le verbe latin « audire » signifiant « écouter ». Il s’agit bien sûr d’une obéissance très différente de celle du militaire ou du subordonné vis-à-vis d’un supérieur hiérarchique quelconque. Il s’agit de l’obéissance de la foi qui est une obéissance amoureuse. Elle peut se traduire ainsi : je mets en pratique la Parole de Jésus parce que je l’aime et que je veux lui montrer mon amour non seulement en paroles mais aussi en actes. En guise d’ouverture je citerai une réflexion intéressante, trouvée sur Internet, autour de l’obéissance et de la désobéissance :

Le préfixe « ob » évoque la position « en face » et aussi un « renversement » : je suis en face de l’autre, et je lui « renvoie » quelque chose. Le verbe « audire » signifie entendre, percevoir (par les oreilles, par l’intelligence). Aujourd’hui, le sens commun d’obéir signifie souvent se soumettre sans réfléchir. L’obéissance serait synonyme de passivité, de soumission, voire de lâcheté. En conséquence, désobéir serait salvateur. Or, le sens étymologique du mot obéir nous invite plutôt à considérer l’obéissance comme un engagement : j’obéis, cela veut dire que j’ai perçu les propos de l’autre et, face à lui, je m’engage à « le suivre » avec ce sens de « je m’engage ».

 

dimanche 22 février 2026

Premier dimanche de Carême / année A/ 2026

 Matthieu 4, 1-11

22/02/2026

Dans le message de Carême qu’il a adressé aux catholiques le pape Léon souligne l’importance de la Parole de Dieu :

Tout cheminement de conversion commence lorsque nous nous laissons rejoindre par la Parole et que nous l’accueillons avec docilité d’esprit. Il existe donc un lien entre le don de la Parole de Dieu, l’espace d’hospitalité que nous lui offrons et la transformation qu’elle opère. C’est pourquoi le cheminement du Carême devient une occasion propice pour prêter l’oreille à la voix du Seigneur et renouveler la décision de suivre le Christ.

La première lecture nous fait méditer le récit du péché des origines au chapitre 3 de la Genèse. Le tentateur prend la forme d’un serpent. Dans son dialogue avec la femme ce qui est en jeu c’est bien la Parole de Dieu. Comme dans l’Evangile des tentations le serpent cite Dieu à sa manière et cela afin de mettre à l’épreuve la femme : Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? Satan se déguise en porte-parole de Dieu. La femme reconnaît immédiatement la ruse du serpent qui déforme la Parole de Dieu et elle rétablit la vérité. Alors que le serpent vient de mentir pour amener la femme à la désobéissance, il accuse maintenant Dieu de mentir : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Ne pas écouter Dieu qui interdisait de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est choisir la mort au lieu de la vie. Le serpent promet à la femme une divinisation (vous serez comme des dieux) afin de mieux de la perdre. Dans le récit des tentations au désert le démon demande à Jésus de prouver sa divinité par des prodiges. Dans les deux cas le tentateur utilise le levier du péché d’orgueil afin de perdre ceux à qui il adresse sa parole. Si la femme cède à la tentation et entraîne l’homme avec elle, Jésus, lui, sort vainqueur de l’épreuve du désert. La deuxième tentation est particulièrement intéressante pour le thème de la Parole de Dieu puisque le diable et Jésus luttent à coup de citations bibliques. Le tentateur isole un verset biblique (du psaume 91) et Jésus renvoie le démon à l’Ecriture comme une totalité en citant le Deutéronome. C’est une grande leçon pour nous lorsque nous lisons la Bible. Il s’agit toujours d’interpréter la Bible par la Bible, tel verset par tel autre, afin de percevoir la symphonie des Ecritures. Dans ce dialogue et dans le récit de la Genèse nous comprenons que la Parole de Dieu n’est pas utilisée seulement par les croyants et les saints mais aussi par des personnes aux intentions perverses. Ecoutons maintenant ce que le pape nous dit de l’importance de la Parole de Dieu pour bien vivre ce temps du Carême :

Cette année, je voudrais attirer l’attention, en premier lieu, sur l’importance de laisser place à la Parole à travers l’écoute, car la disposition à écouter est le premier signe par lequel se manifeste le désir d’entrer en relation avec l’autre. […] Un Dieu engageant nous rejoint aujourd’hui aussi avec des pensées qui font vibrer son cœur. Pour cela, l’écoute de la Parole dans la liturgie nous éduque à une écoute plus authentique de la réalité : parmi les nombreuses voix qui traversent notre vie personnelle et sociale, les Saintes Écritures nous rendent capables de reconnaître celle qui s’élève de la souffrance et de l’injustice, afin qu’elle ne reste pas sans réponse. Entrer dans cette disposition intérieure de réceptivité c’est se laisser instruire aujourd’hui par Dieu à écouter comme Lui, jusqu’à reconnaître que « la condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église ».

L’écoute de la Parole de Dieu fait de nous des affamés de justice, des cœurs compatissants ouverts aux misères et aux peines de nos frères, des cœurs généreux heureux de partager avec ceux qui sont dans le besoin. Pour aller dans le sens du message du pape Léon je vous donne un conseil de lecture biblique pour ce Carême dans les livres prophétiques. Pourquoi ne pas relire en les méditant lentement à la manière d’une lectio divina les trois petits livres d’Osée, Amos et Michée dont le message est un magnifique écho de la voix de la souffrance et de l’injustice dont parle le pape ? Ou bien lire intégralement le livre d’Isaïe ? Celui-ci s’ouvre par un reproche significatif que le Seigneur fait à son peuple : Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas.

Gardons enfin en mémoire dans notre cœur la réponse de Jésus au tentateur pour qu’elle nous accompagne jusqu’à Pâque et donne sens et valeur au jeûne du Carême :

L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Dans la symphonie des Ecritures nous pouvons trouver une belle correspondance entre cette parole de Jésus et la prophétie d’Amos 8, 11, prophétie qui a probablement inspiré le Seigneur :

Voici venir des jours – oracle du Seigneur Dieu –, où j’enverrai la famine sur la terre ; ce ne sera pas une faim de pain ni une soif d’eau, mais la faim et la soif d’entendre les paroles du Seigneur.

 

 

dimanche 15 février 2026

Sixième dimanche du temps ordinaire / année A / 2026

 15/02/2026

Matthieu 5, 17-37

Nous poursuivons en ce dimanche notre lecture du sermon sur la montagne au chapitre 5 de saint Matthieu. Dans cette section du sermon l’Evangile comporte deux parties. Dans la première Jésus explique son rapport à la Loi et les Prophètes. Dans la seconde il donne des exemples concrets de l’accomplissement de la Loi ancienne dans la Loi évangélique. Je me limiterai à la première partie qui présente de réelles difficultés d’interprétation pour nous.

Tout d’abord Jésus nous dit qu’il est venu non pas pour abolir les Ecritures (La Loi et les Prophètes) mais pour les accomplir. C’est ce qu’il montre dans la dernière partie du sermon sur la montagne et cela à partir de 5 commandements. Saint Paul a parfaitement compris en quoi consistait cet accomplissement de la Loi de Moïse par Jésus, nouveau Moïse. Dans sa lettre aux Romains il affirme en effet : Le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour. Quand nous lisons les Evangiles et que nous regardons comment Jésus se comporte vis-à-vis de certains préceptes de la Loi nous ne pouvons que constater sa grande liberté vis-à-vis de cette même Loi. Ses actes et ses paroles semblent, dans bien des cas, entrer en contradiction avec ce qu’il affirme en saint Matthieu : « je ne suis pas venu pour abolir… » Je ne donnerai qu’un exemple en Marc 7, 19 où l’évangéliste affirme : C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments. Ce faisant le Seigneur abolit les préceptes alimentaires que nous trouvons en Lévitique 11. Quant à saint Paul il affirme à deux reprises que la plupart des préceptes de la Torah ne concernent plus les chrétiens et que nous en sommes libérés par le Christ. Ce qui semble aller dans le sens opposé de ce que Jésus affirme dans l’Evangile de ce dimanche : Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Ecoutons les affirmations de l’apôtre Paul à ce sujet, tout d’abord dans sa lettre aux Ephésiens (2, 15) : Le Christ a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Dans la lettre aux Colossiens nous pouvons lire : Dieu a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix… Si, avec le Christ, vous êtes morts aux forces qui régissent le monde, pourquoi subir des prescriptions légales comme si votre vie dépendait encore du monde : « Ne prends pas ceci, ne goûte pas cela, ne touche pas cela » … Ce ne sont là que des préceptes et des enseignements humains. Comment expliquer dans le sermon sur la montagne cette réticence à affirmer que Jésus a de fait aboli la plupart des préceptes de la Torah ? Parce que Matthieu s’adressait aux Juifs en écrivant son Evangile ? Ces versets posent donc une réelle difficulté d’interprétation.

Si Jésus accomplit la Loi dans et par l’amour en la portant à sa perfection, il établit aussi une hiérarchie entre le projet de Dieu au commencement et la loi de Moïse qui est venu bien après. En témoigne le passage de Matthieu 19 où il défend le lien indissoluble du mariage contre le divorce permis par la Torah : Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d’un acte de divorce avant la répudiation ? » Jésus leur répond : « C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi. Pour le Seigneur ce qui fait loi ce n’est pas la Loi de Moïse mais bien le projet de Dieu créateur au commencement. Et ce qu’il affirme à propose du mariage peut être étendu à la plupart des domaines de notre vie morale. Il nous donne ainsi un mode d’emploi de la lecture des Ecritures et de leur juste interprétation. Pour lui les deux premiers chapitres de la Genèse sont fondateurs, donc plus importants en autorité que la Loi donnée par Moïse à des hommes au cœur endurci et adaptée à la condition pécheresse de l’humanité. Dans la Torah il faut bien distinguer le cœur (les 10 commandements) des innombrables préceptes juridiques de la Loi. Si Jésus accomplit le Décalogue dans la loi de l’amour, il abolit aussi la plupart des préceptes juridiques et nous en libère. Si le Décalogue a une portée clairement universelle, la plupart des préceptes sont le code juridique et théocratique d’un peuple particulier, Israël. Dans son traité Le mariage unique le père de l’Eglise Tertullien souligne que le Christ nous remet au commencement, c’est-à-dire à l’état de l’humanité avant le péché des origines. Il est le nouvel Adam, l’Alpha et l’Omega, qui nous rappelle la primauté de ce que Dieu a instauré au commencement sur la Loi de Moïse. Un autre père, Basile le grand, affirme : Telle était la première création, telle sera après cela la restauration. Le théologien anglican Andrew Linzey a une belle formule pour traduire cette dynamique qui de la Genèse aboutit au Christ et du Christ nous remet au commencement : On pourrait dire qu’il s’agit non pas de revenir à la Genèse, mais d’aller de l’avant vers elle. C’est bien parce que la Loi de Moïse n’était que « l’ombre de ce qui devait venir » (Colossiens 2, 17), que Jésus exige de nous une justice qui surpasse celle des scribes et des pharisiens. C’est la conclusion du chapitre 5 de l’Evangile selon saint Matthieu. Le chrétien ne se réfère pas d’abord à une loi mais à Dieu lui-même en tant que modèle à imiter, d’où la centralité dans la nouvelle Alliance du mystère de l’incarnation dans lequel nous pouvons imiter Jésus, Fils de Dieu, et en l’imitant être comme lui les fils du Père :

Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

 

 

dimanche 8 février 2026

Cinquième dimanche du temps ordinaire / année A / 2026

 8/02/2026

Matthieu 5, 13-16

En ce dimanche nous poursuivons notre lecture du sermon sur la montagne. Après la proclamation des Béatitudes Jésus utilise deux images pour décrire l’identité de ses disciples. Ceux qui veulent le suivre pour mettre en pratique sa parole sont sel de la terre et lumière du monde. C’est notre vocation chrétienne en ce monde. Si la métaphore du sel est peu fréquente dans le Nouveau Testament, celle de la lumière est au contraire très présente. Ce mot est en effet utilisé 71 fois dans le Nouveau Testament. Si le sel évoque une petite réalité, peu visible mais puissante, la lumière, que l’on pense au soleil, est une réalité qui s’impose à tous. Le sel évoque la terre, la lumière le ciel. L’image du sel de la terre nous fait penser à celle du levain dans la pâte : Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. Comme le levain le sel a un pouvoir particulier : celui de relever le goût des aliments qui sont fades et sans saveur. Mais le Seigneur nous met en garde : le sel peut se dénaturer et devenir inutile. Notre pouvoir de transformation du monde ne vient pas de notre force personnelle mais bien de notre fidélité au Christ, de notre vie de communion quotidienne avec son amour de ressuscité. Être et demeurer sel de la terre en tant que chrétiens exige de nous une fidélité toujours renouvelée et actualisée à l’Evangile. On n’est pas chrétien une fois pour toutes, on le devient chaque jour davantage avec la grâce de Dieu. En saint Marc (9, 50) nous avons une précision sur ce que peut signifier être sel de la terre : Ayez du sel en vous-mêmes, et vivez en paix entre vous.

Il est évident que la métaphore de la lumière s’applique d’abord à Dieu et à Jésus. Quelques versets du Nouveau Testament suffiront pour nous en convaincre :

Dieu est lumière ; en lui, il n’y a pas de ténèbres.

Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde.

Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie.

Si nous sommes lumière du monde, c’est parce que nous reflétons quelque chose de Dieu, parce que nous sommes en ce monde son image. Sénèque dans sa lettre 21 adressée à Lucilius fait une distinction intéressante pour nous aider à mieux comprendre la métaphore de la lumière : Il y a une différence entre ce qui rayonne et ce qui brille. Dans un cas, la lumière trouve sa source précise en elle-même, dans l’autre elle reflète ce qui lui vient d’ailleurs. Entre une vie et l’autre, même différence : l’une est frappée d’une lueur venue du dehors, et quiconque s’interpose la plonge aussitôt dans de profondes ténèbres ; l’autre s’illumine de son propre éclat.

Dans le mystère de sa transfiguration Jésus rayonne de la lumière de Dieu. Notre lumière, notre témoignage de vie chrétienne, doit briller devant les hommes : De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. En tant qu’enfants de Dieu et disciples de Jésus nous pouvons nous-aussi, à notre mesure, rayonner parce que Dieu ne nous est pas extérieur mais intérieur. C’est le témoignage des saints et des saintes de tous les temps. Le signe que nous sommes lumière du monde c’est le bien dont nous sommes l’origine, le bien que nous faisons, donc l’amour du prochain. C’est bien du dedans, du cœur, que proviennent les bonnes ou les mauvaises actions : L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.

Plus grande et vraie sera notre communion avec le Seigneur, plus grande sera notre capacité à rayonner de la lumière même du Christ. Nous saisissons bien la différence entre ceux qui cherchent à briller et ceux qui rayonnent, la différence entre une sainteté de façade et une sainteté profondément enracinée dans l’amour du Christ, sainteté qui, naturellement, rayonne de cet amour venu de Dieu et du dedans.