dimanche 13 décembre 2020

Troisième dimanche de l'Avent / année B

 

Isaïe 61

13/12/20

L’antienne d’ouverture de cette messe est une invitation à la joie : Soyez dans la joie du Seigneur, soyez toujours dans la joie, le Seigneur est proche. Ces paroles de l’apôtre Paul aux Philippiens sont dans la même tonalité que celles qu’il adresse aux Thessaloniciens dans la deuxième lecture : soyez toujours dans la joie. Et c’est encore la joie que nous retrouvons dans la première lecture du prophète Isaïe : Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu.

La première lecture de cette liturgie correspond presque au chapitre 61 du livre d’Isaïe. Seuls les versets 3 à 9 manquent. Le commencement de ce chapitre est bien connu car Jésus a affirmé avoir accompli cette prophétie dans la synagogue de Nazareth. Dans le mystère de son incarnation, il s’identifie à cet homme sur lequel repose l’Esprit du Seigneur. Il est consacré par l’onction et envoyé par le Père pour annoncer la bonne nouvelle aux humbles. Son ministère messianique est à la fois un ministère de libération et de consolation comme le montre ce passage non retenu pour notre première lecture : le Messie vient pour consoler tous ceux qui sont en deuil, ceux qui sont en deuil dans Sion, mettre le diadème sur leur tête au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu. Ils seront appelés « Térébinthes de justice », « Plantation du Seigneur qui manifeste sa splendeur ». Cela nous rappelle les paroles de consolation adressées par Dieu à son peuple dans le passage d’Isaïe entendu dimanche dernier. Dans la suite du chapitre 61, nous trouvons l’annonce de l’alliance qui sera instaurée par le Messie : Parce que moi, le Seigneur, j’aime le bon droit, parce que je hais le vol et l’injustice, loyalement, je leur donnerai la récompense, je conclurai avec eux une alliance éternelle.

A partir du verset 10 nous retrouvons notre première lecture avec un chant de joie qui sera repris dans le Magnificat de la Vierge Marie. On peut aussi penser que ce chant de joie concerne d’abord le Messie lui-même, c’est-à-dire Jésus, celui sur lequel repose l’Esprit du Seigneur. Pour exprimer l’intensité de cette joie messianique, Isaïe utilise la belle image des noces : comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux.

Et c’est avec une autre image que le chapitre 61 se termine : Comme la terre fait éclore son germe, et le jardin, germer ses semences, le Seigneur Dieu fera germer la justice et la louange devant toutes les nations. L’image cette fois se réfère à un jardin, à des semences qui germent, symboles de justice et de louange pour tous les peuples. Cela nous rappelle un verset bien connu du chapitre 45 : Cieux, distillez d’en haut votre rosée, que, des nuages, pleuve la justice, que la terre s’ouvre, produise le salut, et qu’alors germe aussi la justice. Moi, le Seigneur, je crée tout cela. Sans oublier les magnifiques versets du psaume 84 : Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent ; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. Le Seigneur donnera ses bienfaits, et notre terre donnera son fruit. La justice marchera devant lui, et ses pas traceront le chemin.

Ces textes nous font entendre la symphonie du salut. Si Jésus le Messie est l’auteur du véritable salut, du salut définitif, c’est en raison du mystère de son incarnation. Pourquoi donc ces appels répétés à la joie spirituelle ? Parce qu’en Jésus et en lui seul nous contemplons le mariage de la divinité avec notre humanité, l’alliance du ciel et de la terre afin que germe la justice de Dieu pour toutes les nations. De ce mystère nous sommes partie prenante. Nous ne le recevons pas de manière passive mais nous y participons :

La vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice.

En ce troisième dimanche de l’Avent, nous pouvons nous réjouir avec Isaïe, avec Marie, car nous contemplons déjà cette très belle rencontre entre la terre et le ciel, rencontre qui germera dans le sein de Marie et la crèche de Bethléem pour atteindre toutes les nations après la Pentecôte et les inviter à entrer dans la joie de cette alliance éternelle et définitive. De la même manière que le Père a eu besoin de Marie pour réaliser son salut, il a encore aujourd’hui besoin de la participation de notre terre, de la terre de notre cœur, de nos désirs et de nos aspirations, pour que germe sa justice au milieu de nous.

dimanche 6 décembre 2020

Deuxième dimanche de l'Avent / année B

 

Isaïe 40, 1-11

6/12/2020

La première lecture de ce dimanche nous fait entendre le début de la deuxième partie du livre d’Isaïe. Dans cette partie un prophète anonyme que l’on a placé sous le patronage d’Isaïe s’adresse aux Juifs exilés à Babylone. Cette deuxième partie d’Isaïe est traditionnellement appelée le livre de la consolation, en raison des premières paroles de ce livre et de son ton général.

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem.

Dieu veut faire entendre à son peuple un message de consolation. Ce message doit toucher le cœur de Jérusalem. La consolation est une expression de l’amour et de la compassion. Quand on aime réellement une personne, on ne peut rester indifférent lorsqu’elle se trouve dans l’épreuve ou bien lorsqu’elle souffre dans son corps ou dans son cœur. D’où l’exhortation de Paul aux disciples de Rome : Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent; pleurez avec ceux qui pleurent. De la même manière, Dieu n’est pas indifférent à nos épreuves et à nos souffrances. A tel point que l’Esprit Saint est appelé le Consolateur, l’Hôte apaisant de l’âme. Si Dieu vient nous consoler, en parlant à notre cœur, ce n’est certainement pas pour nous pousser à la résignation, à tout accepter passivement dans l’attente de jours meilleurs ou encore dans l’attente de la vie éternelle. Le Dieu qui nous console le fait pour nous rendre forts et nous redonner courage. La consolation divine n’est pas une drogue qui endort, l’opium du peuple pour reprendre l’expression de Marx, mais au contraire une force qui remet debout et qui pousse à l’action selon la justice.

A ce message de consolation correspond l’annonce d’une bonne nouvelle :

Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! »

Ce passage est le premier dans la Bible à mentionner l’annonce de la bonne nouvelle, c’est-à-dire de l’Evangile. Nous comprenons ainsi que la véritable consolation de Dieu prendra le visage d’un homme, Jésus, le fils de Marie. Il est lui-même l’Evangile de Dieu et il nous donne l’Esprit consolateur. Lorsque Jésus inaugure sa mission dans la synagogue de la ville où il a grandi, Nazareth, il déclare accomplir en sa personne une  prophétie d’Isaïe au chapitre 61 :

L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur.

L’évangélisation mise en œuvre par le Seigneur, rendue possible par le mystère de son incarnation, est à la fois un message de consolation et de libération.

Enfin la première lecture de cette liturgie reprend l’image du berger, très utilisée dans la Bible, une image que Jésus fera sienne :

Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Un geste retient particulièrement notre attention : Jésus, bon berger, nous porte sur son cœur. C’est l’expérience que Jean fera lors de la dernière Cène, l’expérience de la tendresse du Fils bien-aimé. Celui qui nous console et nous libère est l’homme au cœur doux et humble. Son appel ne cesse de résonner à la porte de notre cœur pour que nous reprenions auprès de lui force et courage dans notre chemin de foi :

« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos… vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »

 

 

dimanche 29 novembre 2020

Premier dimanche de l'Avent / année B


Isaïe 63, 16-19- 64, 2-7

29/11/20

Le mot Avent signifie « venue », « avènement ». Il vient du latin adventus qui désignait dans l’Empire romain la cérémonie d’accueil d’un empereur lors d’une visite officielle d’une ville. Pour nous chrétiens le sens de l’Avent consiste bien à accueillir dans nos vies la venue du Christ roi. Si l’on pouvait préparer à l’avance la venue de l’empereur, il n’en va pas de même pour l’avènement du Christ à la fin des temps, car nul ne connaît ni le jour ni l’heure. Il est important de comprendre que c’est chaque jour que le Christ vient à notre rencontre. L’attitude d’accueil et de vigilance que nous recommande le temps liturgique de l’Avent est en fait valable pour chaque jour de notre vie humaine.

C’est à partir de la première lecture tirée du prophète Isaïe que je voudrais décrire cette attitude d’accueil et d’ouverture du cœur. Je commencerai par le magnifique verset que nous trouvons à la fin de notre première lecture : Maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main. Avec la belle image du potier et de l’argile, Isaïe nous rappelle notre condition de créatures. Notre vie vient du Père, elle est entre ses mains ainsi que toute notre personne. Se laisser façonner par le Père pour devenir de plus en plus des créatures à son image, c’est une voie pour vivre ce temps de l’Avent. Cela signifie concrètement laisser plus de place à Dieu dans notre vie non seulement par la prière et la méditation, mais aussi en valorisant le silence, condition privilégiée de l’expérience de Dieu.

Dans le texte d’Isaïe un verset me semble particulièrement inspirant pour cet Avent : Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Le beau verbe « rencontrer », si riche de signification en ces temps de confinement, nous parle de ce désir de Dieu de faire alliance avec nous, d’entrer dans une relation personnelle avec chacun d’entre nous. Il nous parle du grand mystère de l’incarnation, rencontre et union entre le ciel et la terre, que nous célébrerons à Noël.

Comment accueillir ce Dieu qui veut nous rencontrer ? En pratiquant avec joie la justice, nous dit Isaïe. Avec joie, comme ce détail est important ! La justice, c’est la sainteté, c’est vivre pleinement le commandement de l’amour envers Dieu et envers le prochain. C’est prendre à nouveau une vive conscience de la fraternité universelle dont nous parle le pape François dans Fratelli tutti. C’est se sentir solidaires les uns des autres. C’est aussi refuser avec force et fermeté toutes les formes d’injustice. Tout cela doit être vécu avec joie, même si les temps peuvent nous pousser à la tristesse, à la résignation, au repli sur soi, au dégoût face à un horizon qui semble bouché. La joie chrétienne, celle de l’Esprit Saint, est une force dont nous avons tant besoin pour à la fois être capable de regarder la réalité de notre société telle qu’elle est, sans pour autant se décourager. Se souvenir de Dieu en suivant ses chemins, telle est la seconde partie du verset d’Isaïe. En ce temps de l’Avent cultivons le souvenir de Dieu. Pour le dire plus simplement pensons souvent à notre créateur, à Jésus et à l’Esprit Saint. La pensée de Dieu ne se réduit pas aux moments que nous consacrons à la prière. Il est possible avec l’aide de l’Esprit Saint de faire de chaque événement de notre journée, agréable ou désagréable, une occasion de penser à Dieu, une occasion de prière intérieure. Et d’accueillir ainsi ce Dieu qui vient à notre rencontre chaque jour par Jésus-Christ notre Seigneur.


 

dimanche 22 novembre 2020

Le Christ, roi de l'univers / année A


Matthieu 25, 31-46

22/11/20

En ce dernier dimanche de notre année liturgique, nous terminons la lecture du chapitre 25 de l’Evangile selon saint Matthieu. Après les paraboles des dix jeunes filles et des talents, l’évangéliste nous fait contempler la scène grandiose du jugement final, rendue célèbre par l’interprétation artistique qu’en fit Michel-Ange sur la paroi de la chapelle Sixtine.

Le cœur du message est clair. J’y reviendrai brièvement en conclusion. Je voudrais d’abord mettre en valeur certains détails de cet Evangile qui pourraient nous échapper lors d’une lecture trop rapide.

Toutes les nations seront rassemblées devant lui.

Ce jugement est bien universel. Il ne concerne pas seulement le peuple Juif ou encore les chrétiens mais bien toutes les nations, donc chaque homme. Ce jugement embrasse tous les temps de l’histoire humaine et tous les lieux, tous les continents. Et cela depuis la fondation du monde, donc depuis l’acte créateur.

Il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs.

Dans la parabole des dix jeunes filles sages et folles, il y avait déjà une séparation entre ces deux groupes. De la même manière qu’au commencement Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres, à la fin des temps il séparera les bénis des maudits. Cela nous rappelle la parabole du bon grain et de l’ivraie au chapitre 13 du même Evangile. La conclusion de cette parabole mérite d’être ici mentionnée :

Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.

Le jugement universel correspond à l’image de la moisson dans la parabole du bon grain et de l’ivraie.

Enfin remarquons bien que le Christ roi que nous célébrons en ce dimanche se présente à nous sous le titre de Fils de l’homme et son acte de jugement est assimilé à celui d’un berger qui sépare les brebis des boucs. Le Christ roi est juge, revêtu de gloire et d’autorité, mais il se présente simplement comme un juge humain, comme le fils de Marie, et surtout comme le bon pasteur.

Ces détails étant relevés, nous pouvons maintenant revenir au cœur de ce qui constitue le jugement, c’est-à-dire le critère d’après lequel le Christ sépare les bénis des maudits. Etant donné que ce jugement est universel, le critère du jugement l’est aussi. Le Christ ne reproche pas aux maudits leur athéisme, leur manque de foi ou encore le fait de ne pas être circoncis ou baptisés. Il se situe au niveau d’une morale universelle compréhensible par tous. Les actes concrets qu’il prend comme critères du jugement sont valables pour toutes les époques et tous les lieux. De partout et toujours, il y a eu et il y aura malheureusement encore des êtres humains souffrant de la faim, de la soif, du froid, de la maladie etc. D’ailleurs la réaction teintée de surprise des justes montre bien qu’ils ont simplement agi en suivant leur conscience d’hommes, gratuitement, et non en vue d’obtenir une récompense céleste. Ils n’ont fait que leur devoir :

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?... Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?”

Le critère du jugement dernier est donc universel. Il est aussi humain : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

Remarquons comment le juge se présente à nous dans son humanité en tant que Fils de l’homme et berger. Ici il parle clairement des hommes dans le besoin, la solitude et la souffrance comme de ses frères en humanité. Le Christ roi et juge s’identifie aux plus petits, aux plus faibles d’entre nous. Il ne loue pas les justes parce qu’ils auraient fait du bien à ses disciples comme dans d’autres passages de l’Evangile. Il les loue parce qu’ils ont eu de la compassion pour ceux qui sont ses frères en humanité. La compassion, la capacité de se laisser toucher par un être humain, l’amour capable de se transformer en actes, tout cela n’est pas le propre des chrétiens ou encore des croyants. Ce sont des attitudes humaines, donc universelles. Cet Evangile est probablement celui qui met le plus en avant et de la manière la plus claire la réalité de la fraternité universelle. Nous sommes tous membres de la même famille humaine, tous fils et filles d’un même Père créateur, donc tous frères et sœurs. Le jugement de la fin des temps nous ramène en quelque sorte aux origines et à l’acte créateur de Dieu. En raison de la blessure du péché originel et de nos propres péchés, cette fraternité universelle représente une grande exigence pour nous. Saint Jean nous encourage à la vivre dans sa première lettre :

Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas.


 

dimanche 15 novembre 2020

33ème dimanche du temps ordinaire / année A

 


Matthieu 25, 14-30

15/11/20

La parabole de ce dimanche suit dans l’Evangile selon saint Matthieu celle entendue dimanche dernier : les vierges sages et les vierges folles. Le contexte est le même : celui de la fin des temps et de la venue du Christ en gloire appelée parousie. A la place des vierges nous avons trois serviteurs représentant en fait des groupes de personnes. Le maître de la parabole, c’est Jésus.

C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens.

Au jour de l’Ascension on peut dire que Jésus « est parti en voyage » et qu’à la Pentecôte il nous a confié ses biens : l’Eglise, les sacrements et surtout le bien le plus précieux l’Esprit Saint. Nul ne connaît la date du retour du Christ. La parabole signale simplement :

Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes.

Le temps de l’Eglise, entre l’Ascension et la parousie, celui dans lequel nous vivons notre existence humaine, est celui d’un Dieu discret, d’un Dieu qui n’intervient pas de manière visible dans le cours de l’histoire humaine. Bien souvent, nous qui sommes croyants, vivons ce temps comme celui de l’absence de Dieu, comme un temps d’épreuve pour notre foi. La parabole nous enseigne que ce « long voyage » du Seigneur n’est pas de sa part un abandon puisqu’il nous confie ses biens. Depuis le jour de l’Ascension le Seigneur s’est en quelque sorte retiré pour nous donner un espace de liberté. Il est présent avec nous chaque jour, mais sa présence n’est ni écrasante ni d’ordre sensible. Le Ressuscité monté aux cieux nous fait confiance et nous laisse libres d’agir en nous confiant ses dons. Deux serviteurs sur trois ont fait fructifier les talents reçus. Leur foi s’est montrée active par la charité et ses œuvres. Pour eux le retour de leur maître est un jour de joie, ils n’ont rien à craindre de lui car ils ont fait leur devoir malgré son absence : entre dans la joie de ton seigneur.

Par contre le troisième serviteur n’est pas prêt lors du retour de son maître. Il n’a pas travaillé. Il n’a pas su bien utiliser les dons de son maître. Quelle est donc la différence essentielle entre ce serviteur mauvais, paresseux, et les autres ? L’idée qu’il se fait de son maître :

Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.

Combien de chrétiens se font une fausse représentation de Dieu ? Au lieu de voir en lui un bon maître et un Père miséricordieux, ils se représentent un juge dur, impitoyable et exigeant. Jésus est tout sauf un maître dur. La fausse conception de Dieu du troisième serviteur l’a conduit très logiquement à la peur. Et il est bien connu que la peur paralyse et empêche d’agir. Ce mauvais serviteur nous rappelle par bien des aspects Adam dans le jardin d’Eden, Adam qui avec Eve a intériorisé l’image de Dieu que le serpent avait mise dans le cœur de la première femme : un Dieu jaloux de ses privilèges qui veut maintenir ses créatures dans l’ignorance, Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. Ce Dieu terrible fait en effet peur et n’inspire pas la confiance : J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché.

Cette parabole nous demande donc de purifier, d’évangéliser la représentation que nous nous faisons de Dieu et de Jésus afin d’être vraiment libres et de pouvoir agir selon le bien. Il ne suffit pas en effet de croire en Dieu, encore faut-il lui faire confiance et nous abandonner à lui en disant de tout notre cœur : que ton règne vienne, que ta volonté soit faite. Tant que Dieu nous fera peur et nous apparaitra comme un mauvais maître nous ne pourrons pas être de bons serviteurs. Les serviteurs sont le plus souvent à l’image de leur maître. Pour pouvoir accueillir le Christ lors de sa parousie et travailler selon sa volonté, nous avons besoin de voir en lui l’homme au cœur humble et doux, nous avons besoin de l’amour qui seul peut nous unir à lui. Ce qui manquait à ce serviteur, c’est la conviction libératrice de saint Jean :

Voici comment l’amour atteint, chez nous, sa perfection : avoir de l’assurance au jour du jugement ; comme Jésus, en effet, nous ne manquons pas d’assurance en ce monde. Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte implique un châtiment, et celui qui reste dans la crainte n’a pas atteint la perfection de l’amour.


samedi 7 novembre 2020

32ème dimanche du temps ordinaire / année A

 


Matthieu 25, 1-13

8/11/20

Nous parvenons peu à peu vers le terme de notre année liturgique et l’Evangile de ce dimanche est bien dans la tonalité des derniers dimanches du temps ordinaire. Il nous fait contempler l’accomplissement du Royaume des cieux et nous parle de la vigilance spirituelle : Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. Déjà, dans le chapitre précédent, Jésus avait demandé à ses disciples de savoir veiller pour pouvoir accueillir le don du Royaume des cieux : Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient.

C’est à l’aide de la parabole des dix jeunes filles que Jésus veut nous inviter à la vigilance du cœur. Dans la traduction liturgique, cinq d’entre elles sont qualifiées d’insouciantes et les cinq autres de prévoyantes. Chouraqui propose une autre traduction qui me semble intéressante et qui nous permet de faire le lien avec la première lecture consacrée au thème de la recherche de la sagesse : cinq d’entre elles sont folles et cinq sages. Jésus, revenant à la fin des temps pour inaugurer le Royaume, nous est présenté comme un époux. Ces jeunes filles se rassemblent dans l’attente de l’époux afin de pouvoir célébrer avec lui la fête des noces. Mais voici que l’époux tarde… ce détail de la parabole répond probablement à une interrogation des premiers chrétiens qui pensaient, comme Paul en témoigne, voir le retour du Christ de leur vivant et qui étaient déçus de constater que des années après l’Ascension et la Pentecôte il n’était toujours pas revenu… Quant à nous, nous sommes tentés par l’attitude inverse : ne jamais penser au retour du Christ en gloire ni au fait que notre monde tel qu’il est passera lors de sa manifestation. Il est important de dire que cette attitude de vigilance ne vaut pas seulement pour accueillir le Royaume à la fin des temps mais qu’elle est utile chaque jour de notre existence chrétienne, car, comme le dit Jésus en saint Luc, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. Même certains païens, comme le stoïcien Sénèque, avait déjà compris ce mystère dans leur quête de la sagesse : le dieu est près de toi ; il est avec toi ; il est en toi (Lettre à Lucilius 41).

Que peut bien représenter cette huile dont manquent les jeunes filles folles ? Une huile que l’on ne peut pas acheter chez les marchands… La fin de la parabole nous donne une indication pour trouver la réponse dans le même Evangile selon saint Matthieu :

Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : “Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !” Il leur répondit : “Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.”

Au chapitre 7 nous trouvons une situation très semblable, mais, cette fois, il ne s’agit pas d’une parabole :

Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Ce jour-là, beaucoup me diront : “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons expulsé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ?” Alors je leur déclarerai : “Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal !”

Nous retrouvons le « Seigneur, Seigneur » des jeunes filles folles et la réponse de Jésus, presque identique : Je ne vous ai jamais connus. Et quel est le reproche du Christ ? Vous qui commettez le mal ! Nous pouvons ainsi comprendre que l’huile représente notre fidélité aux commandements, notre mise en pratique du double commandement de l’amour, nos actions conformes au bien. Seul un cœur sage et vigilant, ouvert en permanence à la présence de Dieu et à l’action de l’Esprit Saint est capable de comprendre et de vivre ce que saint Jacques enseigne :

Ainsi, comme le corps privé de souffle est mort, de même la foi sans les œuvres est morte.


dimanche 1 novembre 2020

TOUSSAINT 2020

 


Matthieu 5, 4

Chaque année pour la solennité de la Toussaint l’Eglise fait résonner à nos oreilles l’Evangile des Béatitudes. Cette proclamation de bonheur qui ouvre le discours sur la montagne en saint Matthieu nous parle d’abord du Christ lui-même. C’est lui qui a un cœur de pauvre, qui est doux etc. Le chemin de la sainteté consiste donc à ressembler au Christ, à être pauvre de cœur comme lui. La multitude des saints connus et inconnus que nous célébrons en ce jour nous montre les diverses facettes de l’unique Evangile. Chaque saint et sainte incarne plus particulièrement un aspect de la richesse de l’Evangile, tel saint, tel sainte, ressemble à Jésus, participe à sa sainteté en mettant en valeur un chemin d’Evangile : celui de la pauvreté, de la compassion, de la douceur, de la recherche de la paix ou encore de la justice du Royaume etc. Saint François de Sales avait exprimé ce mystère d’une manière admirable en notant qu’il n’y a pas d’autre différence entre l’Evangile et la vie des saints qu’entre une musique notée et une musique chantée.

Je voudrais en cette solennité méditer pour vous la troisième béatitude qui me semble d’une grande actualité :

Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.

C’est la seule béatitude qui mentionne la terre, et non pas le Royaume des cieux ou Dieu. Jésus cite ici le psaume 36 : les doux posséderont la terre et jouiront d’une abondante paix. Mais il change le verbe : recevoir au lieu de posséder ! Bien sûr la terre dont il est question dans cette béatitude évoque beaucoup plus que notre simple planète terre ou que la terre promise. Comme le disait le pape François dans sa catéchèse du 19 février, il y a une «terre» — permettez-moi le jeu de mots — qui est le Ciel, c’est-à-dire la terre vers laquelle nous marchons: les nouveaux cieux et la nouvelle terre vers laquelle nous allons. Il n’en reste pas moins vrai qu’en ce temps de crise écologique et en cette année où nous célébrons le 5ème anniversaire de l’encyclique Laudato si’, la béatitude des doux a quelque chose de significatif à nous dire en mentionnant la terre comme notre héritage commun. Mais avant de l’évoquer, il convient de bien comprendre qui sont ces doux dont nous parle le Seigneur. Tout d’abord douceur et humilité sont des réalités très proches dans la Bible. Jésus se présente à nous comme celui qui est doux et humble de cœur. Dans sa catéchèse le pape François explique la signification de la douceur : Le terme «doux» ici utilisé signifie littéralement doux, docile, gentil, sans violence. Cette béatitude est donc inséparable d’une autre : Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Pour saint Paul, la douceur fait partie du fruit multiforme de l’Esprit Saint et il l’associe à deux reprises à l’humilité et à la patience. Il existe pour nous le risque d’assimiler la douceur à de la faiblesse ou de la résignation, alors qu’elle est au contraire une force de caractère, une vertu, qui nous permet de résister à la colère et à la violence. Le pape François l’explique très bien dans sa catéchèse :

Le doux n’est pas un lâche, un «mou» qui se trouve une morale de repli pour rester en dehors des problèmes. Pas du tout! C’est une personne qui a reçu un héritage et ne veut pas le disperser. Le doux n’est pas quelqu’un d’accommodant, mais il est le disciple du Christ qui a appris à défendre une toute autre terre. Il défend sa paix, il défend sa relation avec Dieu, il défend ses dons, les dons de Dieu, en préservant la miséricorde, la fraternité, la confiance, l’espérance.

De la même manière que dans le Notre Père le mot pain peut avoir deux significations, l’une matérielle, l’autre spirituelle, il me semble que dans la troisième béatitude la terre reçue en héritage se réfère à la terre de la création et à la terre du salut. La crise écologique actuelle, c’est-à-dire la crise de notre relation de créatures avec la création, ne provient-elle pas précisément d’une civilisation qui a ridiculisé la douceur comme inutile et inefficace, tout en glorifiant la violence qu’elle soit celle des armes ou celle issue d’une utilisation orgueilleuse des sciences et des techniques ? Ne serait-il pas urgent de cultiver en nos cœurs la douceur de l’Evangile pour notre terre et pour toutes les créatures ? Une douceur qui nous permet de nous engager avec force et détermination pour le respect de la création et de la terre, notre maison commune. Dans Laudato si’, le pape François souligne la nécessité d’une éducation environnementale incluant une critique des « mythes » de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles), fondés sur la raison instrumentale. Il nous parle des différents niveaux de l’équilibre écologique : interne avec soi-même, solidaire avec les autres, naturel avec tous les êtres vivants, spirituel avec Dieu (n°210). Dans les jeunes générations en particulier, chez les croyants comme chez les non-croyants, existe une vive conscience de la nécessité de cette conversion écologique. Et si la béatitude de la douceur, la vertu d’humilité, était ce chemin providentiel pour notre temps ? Non plus posséder ou conquérir la terre et ses merveilles, mais la recevoir avec douceur comme un don magnifique et la défendre contre un anthropocentrisme despotique et destructeur. Certains de ces jeunes ont été tués à cause de leur engagement de doux, bien plus nombreux qu’on ne peut l’imaginer de par le monde mais aussi en France. Pensons par exemple à Rémi Fraisse mort suite à un tir de grenade en 2014. C’est ici que la béatitude des doux en rejoint une autre : Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.