dimanche 28 juin 2020

13ème dimanche du temps ordinaire / année A



28/06/20

Matthieu 10, 37-42

Les paroles de Jésus rapportées par l’Evangile de ce dimanche sont très exigeantes. Elles peuvent nous effrayer tellement nous nous sentons éloignés de cet amour parfait qui nous est demandé. Dans un premier temps remettons-les dans leur contexte en écoutant les versets qui les précèdent :

Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison.

Nous voyons immédiatement le lien puisque le Seigneur parle des relations à l’intérieur de la famille. Soyons bien clair car la formulation hébraïsante est ici trompeuse : le but de Jésus n’est pas de porter divisions et querelles au sein des familles humaines. Simplement mettre sa foi en Jésus pourra parfois provoquer des déchirements douloureux avec certains membres de notre famille. C’est inévitable quand la foi chrétienne n’est pas partagée par tous. Lors de la présentation de l’enfant Jésus au temple, Syméon avait prophétisé en ce sens :
Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction.
Jésus, signe de contradiction, divise forcément même s’il veut rassembler toute l’humanité dans l’amour et la vérité de Dieu. D’où le début de notre Evangile :

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.

Si nous aimons davantage nos parents ou nos enfants que Jésus, Fils de Dieu, alors nous ne pouvons pas le suivre. Car dans certaines situations il nous faudra choisir entre l’amour humain et naturel pour notre famille et l’amour surnaturel pour le Christ. Ce sont des situations extrêmes dans lesquelles nous avons à faire des choix crucifiants pour demeurer fidèles au Christ :

Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.

Si l’un des membres de ma famille m’empêche de vivre ma foi et d’agir selon les commandements de Dieu, alors je peux être amené à choisir une séparation douloureuse pour demeurer libre de servir le Seigneur. Le chrétien est d’abord enfant de Dieu avant d’être le fils de ses parents. Il doit honorer et respecter ses parents mais pas au point de les aimer plus que le Christ. Saint Jean rappelle bien dans son prologue l’importance de notre origine divine de par notre condition de créatures et de par la foi et le baptême :

À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.

Et Jésus lui-même, âgé de 12 ans, n’a pas hésité à rappeler à Marie et à Joseph cette priorité de l’amour pour Dieu sur l’amour qui nous unit par les liens de la famille :

Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?

Enfin Jésus va encore plus loin cette exigence de l’amour divin. Il ne s’agit pas seulement de mettre à sa juste place, c’est-à-dire en seconde position, l’amour que nous avons pour les membres de notre famille. Il s’agit aussi de nous décentrer de nous-mêmes :

Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.

Saint Paul est l’exemple parfait de ce décentrement du croyant qui met au centre de l’existence humaine sa relation avec Jésus :

Tous ces avantages que j’avais, je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi.

Pour saint Paul comme pour chacun d’entre nous cette conversion demande du temps et de la patience. C’est un chemin de sainteté qui nous assimile toujours plus au Christ :

Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.

dimanche 21 juin 2020

12ème dimanche du temps ordinaire / année A



21/06/20

Matthieu 10, 26-33

Il est important de remettre les paroles de Jésus que nous venons d’écouter dans leur contexte, celui du chapitre 10 de l’Evangile selon saint Matthieu. Ce chapitre commence avec l’appel des douze apôtres et leur envoi en mission. Le contexte est donc celui de la prédication de l’Evangile. Jésus annonce à ses disciples qu’ils devront souffrir des persécutions de la part des hommes :

Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et candides comme les colombes.

Dans l’Evangile de ce dimanche Jésus répète à trois reprises : Ne craignez pas. C’est le cœur de son message. Cet appel à ne pas craindre est aussi l’un des grands messages de toute la révélation biblique en commençant par Abraham jusqu’à Marie lors de l’annonciation. Dieu notre Père veut chasser toute crainte de notre cœur. Car l’amour parfait chasse la crainte (1 Jean 4,18). Le disciple qui vit dans la perfection de l’amour de Dieu ne craint ni le jugement ni les hommes hostiles à l’Evangile présentés par Jésus comme des loups.

Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme. En entendant cette parole nous pensons spontanément aux martyrs de l’histoire de l’Eglise, du passé comme du présent. Nous pensons aussi à tous les témoins de la vérité qui ont résisté à des régimes totalitaires, à tous ceux qui ont voulu manifester la dignité et la liberté de l’homme alors que l’on voulait les réduire au silence. Nous pensons enfin aux lanceurs d’alerte qui sont persécutés non seulement par des dictatures lointaines mais aussi dans nos démocraties occidentales parce qu’ils gênent, parce qu’ils dérangent, en révélant des vérités que l’on ne veut pas voir et que l’on veut garder cachées. Les persécuteurs des lanceurs d’alerte, qu’ils soient gouvernants ou juges à leur service, oublient que rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Souffrir parce que l’on témoigne en faveur de la justice et de la vérité n’est pas l’exclusivité des chrétiens. Ce qui est propre aux chrétiens, c’est de souffrir en raison de leur foi en Jésus-Christ. Jésus étant lui-même la vérité, tout homme, même incroyant, qui accepte de souffrir pour rendre témoignage à la vérité rend témoignage, sans le savoir, au Christ. La violence et la brutalité des puissants de ce monde et de leurs armes ne peuvent rien contre la vérité. Elles peuvent malheureusement torturer et tuer les corps, mais elles n’ont aucun pouvoir contre la conscience humaine. Pensons à Socrate et à tant d’autres.

Pour nous encourager à la confiance, même dans les situations difficiles, Jésus nous fait contempler la providence universelle du Père qui s’étend à toutes ses créatures :

Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.

Dans saint Luc nous trouvons une variante intéressante :

Est-ce que l’on ne vend pas cinq moineaux pour deux sous ? Or pas un seul n’est oublié au regard de Dieu.

Après nous avoir parlé des brebis et des loups, des serpents et des colombes, voici que Jésus nous montre l’amour du Créateur qui s’étend jusqu’aux moineaux, ces petites créatures fragiles. Elles aussi sont précieuses aux yeux de Dieu. Le raisonnement est le suivant : si même les moineaux ne sont pas oubliés au regard de Dieu, alors, à plus forte raison, vous, mes disciples ! Dieu ne nous abandonne pas au sein de l’épreuve si nous abandonnons la crainte pour la confiance, dans un esprit de foi. Contempler ainsi la Providence divine avec le regard du Seigneur nous encourage à nous abandonner à la volonté de Dieu même quand nous ne comprenons pas, même quand Dieu nous semble absent et lointain. Jésus lui-même, au moment de l’épreuve suprême, celle de la croix, a crié Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné tout en faisant un acte d’abandon au Père : Père, entre tes mains je remets mon esprit.

La tendre sollicitude du Père pour les moineaux et pour toutes les créatures peut nous aider à recevoir dans nos vies l’exhortation de l’apôtre Pierre :

Abaissez-vous donc sous la main puissante de Dieu, pour qu’il vous élève en temps voulu. Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu’il prend soin de vous.

dimanche 14 juin 2020

LE SAINT SACREMENT / 2020



14/06/20

Jean 6, 51-58

Dimanche dernier en fêtant la Sainte Trinité, nous nous sommes remis en présence du mystère de Dieu qui est communion d’amour et de vie entre les trois personnes divines. En célébrant en ce dimanche le Saint Sacrement, nous contemplons comment l’amour et la vie du Dieu trois fois Saint nous sont communiqués d’une manière tout à fait unique dans l’eucharistie. L’eucharistie est tout entière trinitaire : elle est une action de grâce au Père par le Fils dans l’Esprit. Elle unifie en quelque sorte notre vie parfois dispersée et éclatée pour en faire une offrande spirituelle agréable à Dieu notre Père. Dans l’eucharistie nous n’offrons pas seulement le pain et le vin, fruits de la terre et de la vigne ainsi que du travail des hommes, nous nous offrons nous-mêmes avec toute notre vie pour devenir toujours davantage ce que nous sommes de par notre baptême et notre confirmation : le corps du Christ. L’eucharistie ne nous donne pas seulement le corps et le sang de Jésus en communion, elle est le signe et le moyen de la communion entre nous, de la communion qui est celle du corps de l’Eglise. Elle est le sacrement de l’unité comme nous le rappelle saint Paul dans la deuxième lecture. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas communier au corps du Christ si nous n’avons pas le désir et la ferme volonté de vivre notre foi en communion avec tous les autres chrétiens, et d’abord ceux de notre communauté paroissiale. La communion n’est pas une démarche individualiste, mais comme tous les sacrements elle nous engage à vivre plus profondément notre lien de foi, de charité et d’espérance avec tous ceux qui ont part à un seul pain.

Il est significatif que parmi les sept sacrements seule l’eucharistie soit célébrée lors d’une fête liturgique. C’est dire toute son importance. C’est pourquoi nous appelons ce sacrement le Saint Sacrement, ce qui signifie le sacrement par excellence. Sans oublier le fait que nous célébrons aussi chaque jeudi saint l’institution de ce sacrement par Jésus lors du dernier repas pascal qu’il partagea avec ses apôtres.

Dans la première lecture Moïse rappelle au peuple une vérité essentielle : l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. Jésus reprendra cette citation du Deutéronome face à Satan, le tentateur, dans le désert. En chacun de nous, croyant ou incroyant, existe en effet une aspiration à des réalités qui ne relèvent pas seulement de la satisfaction de nos besoins essentiels garantissant notre sécurité physique : la nourriture, le vêtement, le logement. Nous aspirons tous à une vie sociale et culturelle, à l’éducation, à l’affection, à la reconnaissance de notre dignité de personne humaine, au respect de notre liberté et à l’amour. Cette aspiration universelle aux biens de l’esprit et du cœur nous parle de ce qu’est la vie éternelle promise par Jésus. Il s’agit bien d’une plénitude de vie, et non pas d’une simple immortalité. Le pain vivant de l’eucharistie nous est donné par la parole de Jésus, par la fidélité de Dieu à sa parole. Ce pain lui-même est Parole de Dieu puisqu’il nous donne Jésus en communion, Jésus, le Verbe de Dieu. Oui, l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. Dans l’Evangile de cette fête, Jésus nous donne une magnifique définition de ce qu’est chaque communion eucharistique : Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. Tel est le grand don de la Trinité dans l’eucharistie, tel est le trésor inépuisable de l’Eglise.
Demandons à l’Esprit Saint de nous approcher de ce mystère avec humilité et gratitude. Que l’Esprit Saint nous fasse prendre conscience de la grandeur du don reçu et qu’il nous préserve de le recevoir machinalement, distraitement, seulement par habitude. Communier requiert de notre part un acte de foi et de charité envers le Seigneur ressuscité qui, après s’être rendu présent sur l’autel, vient demeurer en nous. Communier nous engage à vivre dans la communion de l’Eglise et dans la recherche constante de la volonté de Dieu dans nos vies. Que l’Esprit Saint nous préserve du péché qui consisterait à banaliser le Saint Sacrement. L’eucharistie est en effet beaucoup plus qu’un simple rite, fut-il religieux.

dimanche 7 juin 2020

SAINTE TRINITÉ 2020



Dans la lumière de la Pentecôte, accomplissement de la révélation divine, l’Eglise nous fait célébrer en ce dimanche le mystère de Dieu Trinité. C’est un choix plein de sens même si cette solennité est relativement récente dans l’histoire de notre calendrier liturgique. Il s’agit d’une fête instituée au Moyen-âge. Bien sûr la foi en la Trinité plonge ses racines dans la personne et la vie de Jésus. Célébrer ce mystère le dimanche qui suit la Pentecôte nous rappelle qu’avec la manifestation et le don de l’Esprit Saint Dieu s’est pleinement révélé et communiqué à ses créatures. Le simple signe de la croix est une confession de cette vérité de foi. C’est la raison pour laquelle nous devons toujours le faire avec dignité et respect, en pensant non seulement à l’offrande du Christ et à sa mort, mais aussi au Dieu trois fois Saint. Toute la liturgie de la messe est trinitaire. La grande majorité des prières sont adressées par le ministre du sacrement à Dieu le Père par Jésus le Fils. La grande prière qui accomplit la prière eucharistique indique bien la nature trinitaire du culte public de l’Eglise : Par lui (le Fils), avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit tout honneur et toute gloire…

Notre foi en la Trinité est donc le mystère central, le dogme le plus important, le plus essentiel du catéchisme, on pourrait dire la marque de fabrique du christianisme. C’est cette foi qui fait que nous ne sommes pas déistes mais bien chrétiens. Nous ne sommes pas simplement des monothéistes, mais des monothéistes trinitaires. L’affirmation de saint Jean selon laquelle Dieu est amour est la porte d’entrée la plus directe dans le mystère trinitaire. Comprenons bien que Dieu est amour avant même la création de tout ce qui est. Il ne l’est pas seulement par rapport à ses créatures, Il l’est en lui-même. Cela fait partie de son être le plus essentiel. Or si Dieu était unique sans être Trinité, il ne pourrait s’agir que d’un amour tourné vers soi-même, donc d’un égocentrisme infini, pour reprendre l’expression du prêtre suisse Maurice Zundel. La révélation de la Trinité nous délivre de cette oppression. Toujours selon Zundel, l’amour s’exerce en Dieu dans un véritable altruisme, entre trois Personnes relativement distinctes, quoique identiques chacune avec la totalité de l’Essence divine. En partant de notre difficile expérience de l’amour humain, Zundel nous fait entrevoir l’extraordinaire beauté du mystère trinitaire :

L’amour suppose à la fois la distinction des êtres qui s’aiment et leur unité. Ces deux éléments apparaissent toujours plus ou moins irréalisables dans notre expérience. Nous ne pouvons nous aimer nous-même sans dégoût ; nous ne pouvons aimer les autres sans douleur. Nous voudrions pouvoir saisir leur intérieur, nous identifier avec lui, de façon à n’être plus qu’un être avec eux. Mais justement leur intérieur nous demeure insaisissable, et les confidences qu’ils nous font ne nous livrent pas son mystère. Nous ne dépassons pas le seuil de leur âme. En Dieu, l’Amour ne rencontre point ces obstacles. La distinction des Personnes ne fait qu’exprimer l’unité de l’Etre.
Un peu plus loin dans sa méditation, Zundel signale une autre difficulté en rapport avec la réalité de l’amour, non seulement pour nous, mais aussi pour un Dieu qui ne se révélerait que comme l’Unique :

Il y a en Dieu une unité qui semble exclure l’amour. Il y a en nous une diversité  qui semble rendre impossible l’unité requise par l’amour.
C’est dans la révélation de la Trinité que cette difficulté disparaît :

En effet la Trinité nous offre la solution de ce problème sous ses deux faces : unité et diversité. Dieu se présente à nous comme l’unité absolue d’une diversité relative ; comme l’Amour de don dans son expression la plus totale et la plus intime ; comme la plus haute sainteté – que nous concevons nécessairement comme le plus grand amour.

Nous avons en Dieu la réalisation parfaite du « moi » comme don, comme altruisme subsistant. Le « moi », en Dieu, est un « regard vers ». Le Père s’exprime dans le Fils. Le Père et le Fils se donnent dans le Saint-Esprit, qui se donne à eux comme leur lien.

Trinité : mystère de l’Amour.
Moi divin : altruisme infini, effusion, don.
Vie de la Trinité : vie d’amour qui se termine en une complète circumincession, c’est-à-dire dans cette intériorité d’une Personne par rapport à l’autre, dans cette habitation de l’une dans l’autre.

L’affirmation de notre foi en Dieu Trinité n’est finalement que l’explicitation de ce que Jésus affirme à de nombreuses reprises dans l’Evangile selon saint Jean. Au chapitre 17, en priant le Père, il affirme cette relation unique qui l’unit à Lui tout en nous incluant dans ce grand mystère de la vie divine, une vie capable de vaincre tout mal parce qu’elle s’identifie à l’amour, parce qu’elle est l’amour même :

Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.



dimanche 31 mai 2020

Pentecôte 2020



Jean 20, 19-23

Dans la conversation que Jésus a avec la Samaritaine, il lui enseigne que Dieu est esprit et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. Cela explique pourquoi dans le Judaïsme toute représentation de Dieu est interdite. Un esprit n’a pas de corps, il ne peut donc pas être représenté par une image.

Avec la solennité de la Pentecôte, nous faisons mémoire du don de l’Esprit Saint à la première Eglise, don toujours actuel dans l’Eglise de notre temps. Si Dieu est esprit, il est aussi communion de trois personnes divines dans le mystère de la Sainte Trinité. Et l’une de ces personnes est appelée le Saint Esprit. Comment parler du don de l’Esprit au jour de la Pentecôte ? Comment évoquer le don d’une réalité spirituelle et invisible ? Avant de regarder comment les textes de cette messe parlent de l’Esprit souvenons-nous de la manifestation du même Esprit lors du baptême de Jésus dans le Jourdain :

Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.

Comme une colombe… Il s’agit bien d’une image. L’Evangile ne nous dit pas bien sûr que la troisième personne de la Trinité est un oiseau ! Cette image de la colombe n’est pas reprise dans les textes qui nous parlent de la Pentecôte. Ils utilisent d’autres images : le souffle, le vent et le feu.
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Lors de la première Pentecôte, celle réservée aux apôtres et aux disciples le soir de Pâques, avant même la grande Pentecôte, cinquante jours plus tard, l’Esprit est manifesté par le souffle du Ressuscité, en grec pneuma qui est aussi le terme utilisé pour désigner l’Esprit Saint, le souffle sacré. Ce souffle de Jésus annonce un autre souffle, celui de la Pentecôte. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. La traduction liturgique remplace le souffle par le vent. Or il vaudrait mieux traduire : comme la venue d’un souffle violent. Nous retrouvons la conjonction comme, déjà utilisée lors de la scène du baptême. Ce petit mot nous montre qu’il est impossible au langage humain de décrire l’expérience de la Pentecôte, la venue mystérieuse de l’Esprit invisible dans le cœur des disciples. A l’image du souffle s’ajoute ensuite celle du feu : Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Le feu éclaire, illumine et réchauffe tandis que le souffle rafraichit, nettoie, purifie et pousse de l’avant. A la course ou en vélo nous savons la grande différence qu’il y a à courir avec ou sans vent, avec l’aide du vent ou contre le vent ! L’image du feu nous parle aussi de l’unité de l’Eglise. Ce feu unique de l’Esprit se partage en effet en langues et devient un don personnel pour chaque disciple du Christ. Saint Paul a bien compris cette action de l’Esprit dans l’Eglise comme en témoigne la deuxième lecture : C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. L’Esprit, nous le voyons, est source de communion entre les membres du corps ecclésial. Grâce au baptême les différences de peuples et de condition sociale s’effacent. Car dans l’Eglise catholique peu importe que l’on soit français, ivoirien ou danois, riche ou pauvre, homme ou femme… L’essentiel n’est plus dans nos caractéristiques humaines personnelles que nous pouvons malheureusement utiliser pour nous séparer les uns des autres, les différences se transformant parfois en murs infranchissables. Cette solennité de la Pentecôte nous rappelle le don du baptême et de la confirmation par lequel nous avons été abreuvés par un souffle unique. S’ajoutant aux images du souffle et du feu, le verbe abreuver ou désaltérer suggère que le souffle de Dieu est comme une eau vive. Décidemment aucune image n’est suffisante pour parler de l’Esprit Saint et pour rendre compte de la richesse de ses dons en nous. Les paroles de Jésus à Nicodème, en reprenant l’image du souffle, nous font comprendre que nous sommes nous-aussi, en tant que baptisés nés du souffle de l’Esprit, un mystère, une part du mystère trinitaire :

Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit.

Il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais une eau vive qui murmure et dit en moi : « Viens vers le Père. » (Saint Ignace d’Antioche).

samedi 28 mars 2020

Cinquième dimanche de Carême / année A



Jean 11, 1-45

En relatant le récit de la résurrection de Lazare, saint Jean fait le lien avec l’Evangile de dimanche dernier, celui de la guérison de l’aveugle de naissance. Nous pouvons repérer au moins trois points communs entre ces deux récits. Tout d’abord le mal (handicap ou maladie qui conduit à la mort) doit servir à manifester l’action de Dieu en notre faveur ainsi que la puissance et la gloire de Dieu révélées en Jésus-Christ. Ensuite le thème de la lumière est présent : Jésus agit au nom de Dieu alors qu’il fait encore jour et il est lui-même cette lumière. Les jours des ténèbres, ceux de la Passion désormais toute proche, sembleront empêcher l’action de Dieu en tuant Jésus. Enfin Jean donne très peu de place au récit du miracle en lui-même (ici deux versets seulement !). L’évangéliste s’intéresse davantage à la préparation et aux conséquences du miracle, et bien sûr à sa signification.

La résurrection de Lazare est le dernier et le 7ème des miracles accomplis par Jésus dans l’Evangile de Jean. Les spécialistes de cet Evangile appellent les miracles qui y sont consignés des signes, car encore une fois c’est bien leur signification qui est la plus importante, c’est-à-dire ce qu’ils révèlent du plan de Dieu en notre faveur dans le cadre de la Nouvelle Alliance.

A deux reprises le Seigneur affirme qu’il va accomplir ce dernier signe avant sa Passion afin que ses disciples puissent croire en Lui. Et c’est bien la foi qui est au centre de cette page d’Evangile. Et l’objectif de Jésus est atteint puisque de nombreux Juifs crurent en lui. En même temps le dialogue entre le Seigneur et Marthe, l’une des sœurs de Lazare, nous montre que la foi est aussi une condition pour que le signe puisse être donné et reçu : « Crois-tu cela ? », crois-tu vraiment que je suis l’envoyé du Père et qu’en ma personne se trouve la vie divine ? Crois-tu que je suis la résurrection et la vie pour tous ceux qui mettent leur foi en moi ? Et Marthe de répondre en faisant une belle profession de foi : « Oui, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ». La foi demeure toujours un acte libre de notre part. Les signes nous sont donnés par Dieu pour nous aider à faire ce pas de la confiance en Jésus. Mais aucun signe ne peut nous contraindre à croire. Et pour accueillir les signes de Dieu il faut, à la manière de Marthe, être déjà disposé à la foi. Il ressort de ce récit que l’acte de croire est à la fois une condition et une conséquence du signe. « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ». Nous ne pouvons bien interpréter le signe divin que si quelque part nous sommes déjà ouverts à la présence et à l’action de Dieu en notre monde.

Nous pourrions peut-être penser : c’est bien beau tout cela, mais en quoi sommes-nous concernés ? Nous n’avons pas vu de résurrection et nous n’en verrons probablement jamais. En tant que chrétiens quels signes de Dieu percevons-nous aujourd’hui ? Voilà la question à laquelle nous conduit ce récit. Avant d’aller plus loin une allusion à l’Evangile de saint Luc me paraît éclairante. C’est la conclusion de la parabole de Lazare (rien à voir avec notre Lazare !) et du mauvais riche qui souffre loin de Dieu et qui prie pour que ses frères vivants encore sur terre puissent se convertir. La réponse d’Abraham est intéressante pour nous : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, même avec la résurrection d’un mort on ne les convaincrait pas ». Le premier signe de Dieu dans nos vies c’est donc sa Parole reçue en Eglise. Et c’est à la lumière de cette Parole que nous comprenons les signes des temps dont nous parle le Concile Vatican II. Hasard, destin, fatalité ? Non, les événements de notre vie personnelle comme ceux du monde peuvent devenir signes de Dieu si nous savons les accueillir en chrétiens. Tout ce qui est positif nous pousse bien sûr à la louange et au remerciement. Cependant même ce qui porte la marque du mal peut être signe de Dieu pour nous. Les catastrophes naturelles et écologiques, nombreuses ces derniers temps, ne sont pas des punitions de Dieu. Elles sont des signes qui nous invitent à l’humilité et à la sagesse. Quand l’homme se croit tout-puissant, la nature le ramène à la réalité de sa condition de créature faible et limitée. Ces signes nous invitent à revoir nos modes de vie basés sur le gaspillage et la surconsommation. Le spectacle navrant de ces hommes politiques ou chefs d’Etat qui préfèrent mettre leur pays à feu et à sang plutôt que de se retirer et de renoncer au pouvoir est la meilleure des leçons de morale. Dieu nous donne un signe aussi à travers cela : nous devrions être bien avertis des effets terriblement nocifs de la soif de pouvoir et de domination, pas seulement au niveau politique mais aussi au niveau personnel qui est le notre. C’est aussi le signe que lorsque la politique a oublié sa noble raison d’être, le service du bien commun, elle peut déstabiliser des peuples entiers. En France la montée de l’abstention aux élections est un signe. Dieu peut très bien se servir ce de qui est qualifié comme un manque de civisme pour remettre les hommes politiques devant leur responsabilité et la dignité de leur mission. Mais ce signe sera-t-il entendu ? Le malheur de beaucoup d’entre nous semble bien être le suivant : malgré les signes des temps nous refusons de changer, et habituellement nous attendons qu’il soit trop tard (une catastrophe, une crise mondiale ou une révolution) pour nous poser les bonnes questions et retrousser enfin nos manches.

Nous qui avons la grâce de croire en Jésus, nous savons, avec saint Paul, « que pour ceux qui aiment Dieu, ceux qu’il a choisis et appelés, Dieu se sert de tout pour leur bien ».


jeudi 26 mars 2020

Quatrième dimanche de Carême / année A



Jean 9, 1-41

Après la rencontre avec la samaritaine, l’Evangile de ce dimanche de carême nous fait méditer la guérison de l’aveugle de naissance. Saint Jean consacre très peu de lignes au récit de la guérison. Il s’intéresse davantage à la polémique que cette guérison suscite parmi les pharisiens. Dans ce récit deux enseignements principaux nous sont donnés. Le premier concerne la question du mal physique (pourquoi cet homme est-il né aveugle ?). Le second traite de la foi et de son contraire, le refus de croire, assimilable dans le récit à un aveuglement volontaire.

Pourquoi donc cet homme est-il né aveugle ? Confrontés au scandale du mal, nous cherchons forcément des explications. La réponse donnée par Jésus et par les pharisiens est radicalement différente. Pour ces derniers, partisans de la théorie traditionnelle, c’est le péché qui expliquerait le handicap de cet homme, sa condition d’aveugle étant en quelque sorte une punition divine… Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance… Relevons au passage la dureté et le mépris avec lesquels les pharisiens considèrent cet homme guéri par Jésus. Pour le Seigneur au contraire le péché n’explique rien. Ni cet homme, ni ses parents ne sont responsables du fait qu’il soit né aveugle. Cet état n’est donc pas une punition du péché… mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Nous le constatons, Jésus ne répond pas à la question de l’origine du mal physique. Ce scandale reste dans le domaine du mystère. Notre intelligence n’a pas accès à une explication rationnelle satisfaisante, et elle doit donc l’accepter plutôt que de donner de fausses réponses. Par contre Jésus semble dire que Dieu peut tirer un bien de ce mal en manifestant sa bonté et sa puissance à l’égard de cet homme. Cela signifie que le mal physique (pensons à tous les malades) exige des membres de l’Eglise un surcroit de charité et de dévouement. Les premiers hôpitaux d’Europe ont été créés et gérés par des congrégations religieuses, ils se nommaient Hôtel-Dieu.
L’autre enseignement de ce récit porte sur l’endurcissement de cœur des pharisiens et leur refus obstiné de croire en Jésus malgré l’évidence. Le signe de la guérison est clair et indiscutable… mais Jésus a eu le tort de faire du bien à cet aveugle le jour du sabbat ! C’est la raison pour laquelle ils se mettent à persécuter l’homme ayant retrouvé la vue ainsi que ses parents. Les pharisiens eux-mêmes sont divisés, puisque certains ouvrent tout de même leur cœur : Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? Mais le groupe des incrédules l’emporte. Pour eux l’infraction de la loi du Sabbat est plus importante que la guérison de l’aveugle de naissance. Leur culte de la loi de Moïse ferme finalement leur cœur en la foi en Jésus, et ils préfèrent par conséquent ne pas se prononcer sur l’identité de Jésus : nous ne savons pas d’où il est. La réaction du miraculé contraste par sa simplicité avec les raisonnements tortueux des pharisiens :

Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

Face à l’évidence des faits, ils s’enferment dans leur condamnation morale de Jésus : nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.

La conclusion de cette page évangélique nous fait passer de la lumière naturelle à la lumière de la foi. Et Jésus fait remarquer aux pharisiens la gravité de leur propre péché, eux qui s’empressent de dénoncer le péché chez les autres…

Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.

Le pire des aveuglements, celui de l’orgueil, consiste à ne pas voir que nous ne voyons pas, à nous croire justes alors que nous sommes pécheurs. Le pire des aveuglements, c’est celui qui est volontaire et qui nous enferme dans nos préjugés, nous empêchant de découvrir dans nos vies la nouveauté de l’action de Dieu. L’humilité nous recommande, au contraire, de reconnaître notre lenteur à croire, notre manque de foi, afin d’être guéris par l’amour du Christ. Au chapitre 9 de l’évangile selon saint Marc, nous voyons le père d’un enfant possédé dire à Jésus : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! Cette prière paradoxale résume bien notre situation personnelle. La foi étant un chemin jamais terminé, nous portons toujours en nous simultanément une part de foi et une part d’incroyance. Au cœur de cette eucharistie, disons à Jésus ressuscité notre besoin de guérison et d’illumination : viens au secours de mon manque de foi !