vendredi 1 septembre 2023

Ma réponse au père Jean-Baptiste Bienvenu sur le végétarisme

 


Lettre au père Jean-Baptiste Bienvenu sur le végétarisme

Cher confrère, cher Jean-Baptiste,

Ayant visionné la vidéo de « Pourquoi Padre ? » sur KTO[1] dans laquelle vous répondez à la question de Bertille, je me permets de vous adresser cette longue lettre par laquelle je voudrais commenter votre réponse à la question qui vous a été posée :

« Le chrétien doit-il ou peut-il être végétarien ? De manière militante, pas par dégoût pour la viande ou incapacité d'en consommer » écrit Bertille, 23 ans. « Si j'écoute ma conscience, je ne veux pas qu'on élève et qu'on tue des animaux, ou même qu'on les chasse, je ressens vraiment de la peine. Est-ce juste pour autant ? Que dit la Bible ? Cela a l'air de créer des désaccords parmi les chrétiens ... »

Tout d’abord la question de Bertille est formulée en termes de possibilité ou de devoir. Elle aurait pu tout aussi bien formuler sa question de la manière suivante : Est-il meilleur ou préférable d’être végétarien pour un chrétien ?

Tuer les animaux n’est pas un mal en soi.

Votre affirmation mériterait une argumentation au regard de ce qui est affirmé dans YOUCAT[2] : Les animaux aussi sont des créatures qui ont une sensibilité. C’est un péché de les torturer, de les faire souffrir, de les tuer sans raison. L’élevage et l’abattage industriels impliquent obligatoirement de grandes souffrances pour les animaux, tout cela est parfaitement documenté par les vidéos de l’association L214. Sans parler des souffrances physiques et psychiques des hommes qui travaillent dans les abattoirs[3]… Cette masse de souffrances quotidiennes et perpétuelles se justifie-t-elle ? Tuons-nous (ou plutôt faisons-nous tuer) les animaux avec une raison valable ? La réponse est non en France, car nous pouvons nous nourrir de manière parfaitement saine et équilibrée sans manger ni chair animale ni poissons. Dans notre pays nous ne tuons pas les animaux pour survivre mais bien par tradition culinaire et en raison de notre goût pour la viande ou le poisson, bref parce que nous trouvons que c’est bon à manger.

Ce que je trouve mal, ce sont les dérives de l’élevage industriel, l’animal envisagé comme un bien de consommation, pas respecté en tant qu’être sensible dans la durée de sa vie et dans la manière dont il a été tué.

Ce que vous appelez « dérives » est en fait la norme dans notre pays. La majorité de la viande vendue dans le commerce provient d’élevages industriels[4]. Il est absolument impossible de nourrir l’appétit de viande de millions de français uniquement avec un élevage « bio » et des animaux élevés dans des conditions qui respectent leur nature et leurs besoins, en plein air etc. L’élevage industriel que vous considérez avec raison comme un mal est de fait une nécessité tant que chaque français continuera à manger de la viande régulièrement, plusieurs fois par semaine. L’unique moyen de réduire cet élevage serait de réduire considérablement notre consommation de viande… Nous en sommes très loin en France. Je vous donne des chiffres qui parlent d’eux-mêmes : dans notre pays ce sont 3,5 millions d’animaux qui sont tués chaque jour dans les abattoirs, soit, chaque minute, 2400 animaux ! Un français mange environ 80 kg de viande par an, soit deux fois plus qu’en 1900 et quatre fois plus qu’en 1800.


J’imagine que vous mangez de la viande. Vous êtes-vous posé la question, en cohérence avec ce que vous qualifiez de « mal » (l’élevage industriel), de la provenance de la viande que vous consommez ? Vous parlez de la durée de vie des animaux. Aucun animal d’élevage n’a une durée de vie normale correspondant à son espèce. Tous sont tués très jeunes et prématurément, y compris les vaches laitières, pour une raison de rentabilité économique, donc pas seulement les agneaux « de Pâques »… Vous parlez de respecter l’animal, être sensible, dans la manière dont il est tué… Il est impossible de tuer un être sensible sans lui infliger de souffrances. D’autant plus que les rares réglementations visant à diminuer la souffrance des animaux au moment de l’abattage ne sont, la plupart du temps, pas respectées et les infractions très rarement sanctionnées par les services de l’Etat qui ferment les yeux… Qui dit rentabilité dit cadence infernale, donc pas le temps de « bien faire ».

Le végétarisme militant serait pour un chrétien problématique, une naïveté périlleuse.

Ce qui nous met en péril ce serait plutôt la surconsommation de produits animaux issus d’élevages industriels, surconsommation dangereuse pour la santé humaine et pour la préservation écologique de notre planète. Je vous renvoie au visionnage de deux brèves vidéos résumant parfaitement la catastrophe écologique et sanitaire que constitue l’industrie de la viande, largement subventionnée par la PAC et par nos impôts :

L’impact de la viande sur l’environnement :

https://www.youtube.com/watch?v=nVydgG2DFU0&ab_channel=LeMonde

Quand la boucherie, le monde pleure :

https://www.youtube.com/watch?v=KriTQ0aTrtw&list=PLwo5e0jWFBltwotyybT5ViCgSEaCW7k6M&ab_channel=DataGueule

Ce qui me semble plutôt hautement problématique, c’est d’ignorer l’impact écologique très négatif de l’industrie de la viande. Peut-être ne le savez-vous pas mais adopter un régime végétarien constitue l’acte le plus puissant au niveau individuel que nous puissions faire si nous voulons nous engager dans la conversion écologique à laquelle nous invite Laudato si’… C’est beaucoup plus efficace que de rouler en Tesla ! Et bien plus accessible à tous !

Vous ne faites que mentionner en passant la volonté du Créateur donnant à l’homme et à la femme un régime végétalien (Genèse 1, 29). Ce n’est pas ainsi que procède Basile de Césarée qui rappelle dans son Homélie II, Sur l’origine de l’homme :

Que l’Eglise ne néglige rien : tout est loi. Dieu n’a pas dit : « Je vous ai donné les poissons pour nourriture, je vous ai donné le bétail, les reptiles, les quadrupèdes. » Ce n’est pas pour cela qu’il a créé, dit l’Ecriture. En fait, la première législation a concédé l’usage des fruits, car nous étions encore jugés dignes du paradis.

Basile ne fait que reprendre à son compte le modèle d’exégèse des Ecritures mis en œuvre par Jésus lui-même dans la discussion qu’il a sur le mariage et le divorce avec les Pharisiens en Matthieu 19, 1-9. Il ressort de ce passage que le Christ met la loi du Créateur à l’origine au-dessus de la loi de Moïse qui lui est postérieure :

C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi.

Pourquoi ce raisonnement du Christ ne s’appliquerait-il qu’à la question de l’indissolubilité du mariage et pas au régime végétalien ? Vous mentionnez avec raison le changement de régime alimentaire concédé à Noé après le déluge en Genèse 9, 3 mais en omettant de signaler une limitation imposée par Dieu dans le cadre de la consommation de la chair animale :

Mais, avec la chair, vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang (Gn 9,4).

En s’inspirant du raisonnement du Christ, il ne me semble pas farfelu d’en faire l’application suivante à Genèse 1,29/9,3 :

C’est en raison de la dureté de votre cœur que Dieu vous a permis de manger la chair des animaux. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi.

Jésus assume cette histoire d’un peuple qui mange de la viande et qui honore Dieu en accomplissant des sacrifices d’animaux.

Les Evangiles n’ont pas pour but de nous parler du régime alimentaire de Jésus, mais c’est un fait que nulle part il nous est montré en train de manger de la viande. Donc il est difficile d’affirmer qu’il assume l’histoire d’un peuple qui mange de la viande… D’autant plus que votre saint patron, Jean le baptiste, se contentait de sauterelles et de miel… Quant aux sacrifices d’animaux vous connaissez tout autant que moi les vigoureuses et nombreuses critiques que l’on trouve dans la tradition prophétique à propos de cette pratique cultuelle que les Juifs avaient en commun avec toutes les religions païennes de l’antiquité… En particulier Isaïe 1, 11-16.

Je citerai ici une référence prise dans le psautier :

08 « Je ne t'accuse pas pour tes sacrifices ; tes holocaustes sont toujours devant moi.

09 Je ne prendrai pas un seul taureau de ton domaine, pas un bélier de tes enclos.

10 « Tout le gibier des forêts m'appartient et le bétail des hauts pâturages.

11 Je connais tous les oiseaux des montagnes ; les bêtes des champs sont à moi.

12 « Si j'ai faim, irai-je te le dire ? Le monde et sa richesse m'appartiennent.

13 Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ?

14 « Offre à Dieu le sacrifice d'action de grâce, accomplis tes vœux envers le Très-Haut ».

(Psaume 49)

La dépendance culturelle aux animaux constitue une dimension importante dans la foi.

La consommation de viande, présentée comme une attitude culturelle, aurait un lien fort avec notre profession de foi chrétienne… Désolé, mais dans ce cas vous excluez pas mal de personnes dont les moines et moniales qui suivent un régime végétarien et les nombreux chrétiens qui ont fait ce choix pour diverses raisons… Cela n’a tout simplement rien à voir avec notre foi, et ce n’est pas moi qui le dis mais bien saint Paul :

Le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. (Romains 14, 17)

Le fait de devoir tuer pour manger, même s’il faudrait évidemment que cela soit dans de proportions moindres et dans des conditions meilleures qu’aujourd’hui, constitue un rappel concret de notre condition mortelle et du drame de cette condition prise tout entière par le péché. Cela met en scène quelque chose de la violence et du chaos qui continuent d’habiter le cœur de tout homme.

Cette partie de votre raisonnement est particulièrement problématique. Premièrement il est faux d’affirmer que nous devons tuer des animaux pour manger. Les végétariens prouvent que le contraire est tout à fait possible. Nous le faisons par gourmandise et par goût, par tradition culturelle, par habitude, ce qui est différent d’une nécessité réelle. Ensuite vous énoncez des vœux pieux… même s’il faudrait… Dans ce cas vous êtes-vous engagé dans une réduction significative de votre consommation personnelle de viande ? L’industrie de la viande continuera à traiter les animaux comme des objets de profits tant que nous achèterons ses produits. Les conditions meilleures que vous évoquez à propos de l’élevage des animaux révèlent une naïveté de votre part (ce n’est pas Bertille qui est naïve !)… Tant que la démographie mondiale sera ce qu’elle est, tant que la demande en viande ne baissera pas drastiquement, tant que le consommateur voudra de la viande bon marché, il n’y aura pas de conditions meilleures dans l’élevage des animaux de boucherie. Bien avant Jésus et l’enfer de l’élevage industriel, l’animal de boucherie était déjà présenté comme un sujet de grandes souffrances d’où la métaphore du psaume 43 :

12 Tu nous traites en bétail de boucherie, tu nous disperses parmi les nations.

23 C'est pour toi qu'on nous massacre sans arrêt, qu'on nous traite en bétail d'abattoir.

Le fait de tuer des animaux serait d’après vous une nécessité pour nous rappeler notre condition mortelle ! Je n’ai pas besoin de tuer quiconque pour être certain de ma condition mortelle… Les maladies et le vieillissement, l’expérience du deuil, me rappellent très souvent que je ne suis qu’un mortel et pas un dieu. Pas besoin de manger du steak ou du saucisson pour arriver à cette perception de la finitude de la condition humaine. Vous parlez de notre condition humaine prise tout entière par le péché, c’est un choix théologique pessimiste qui ne correspond pas à toute la tradition chrétienne. Et même si cela était vrai, en quoi les animaux, créatures innocentes, devraient-ils en payer les conséquences ? La fin de votre raisonnement me paraît totalement incompréhensible d’un point de vue chrétien qui est celui du salut et de la rédemption dans le Christ :

Cela met en scène quelque chose de la violence et du chaos qui continuent d’habiter le cœur de tout homme.

Si je vous comprends bien les abattoirs et la consommation de viande mettent en scène la violence et le chaos qui continuent d’habiter le cœur de tout homme ? En résumé puisque nous sommes mauvais, enfonçons-nous encore davantage dans le mal en le mettant en scène au lieu de nous en libérer comme le Christ nous y invite expressément… Je ne comprends pas cette complaisance dans l’état du vieil homme alors que le Christ est venu pour permettre la naissance de l’homme nouveau, pour libérer justement le vieil homme de tous les conditionnements qui l’enferment dans la spirale mortifère de la violence et du chaos. A vous lire j’ai l’impression que le Christ est venu pour rien et qu’il n’y a pas eu de rédemption. A propos d’abattoir, vous devriez y passer une seule journée pour contempler cette mise en scène de la violence et du chaos. Vous en sortiriez probablement dégoûté et végétarien.

Si les abattoirs avaient des vitres, on serait tous végétariens. (Paul McCartney, végétarien et soutien actif de l’association PETA).

On ne deviendra pas meilleurs en mangeant des lardons végétaux.

Qu’en savez-vous donc, Padre ? Isaïe 11, 1-10 devrait tous nous inspirer et je remarque que l’homme d’avant le péché était végétarien. Je me permets de vous citer ici plus longuement l’homélie de Basile de Césarée dans laquelle il commente Genèse 1, 29 :

Telle était la première création, telle sera après cela la restauration[5]. L’homme revient à son ancienne constitution en rejetant la malice, la vie encombrée de soucis, l’esclavage de l’âme vis-à-vis des tracas journaliers ; quand il a renoncé à tout cela, il retourne à cette vie paradisiaque qui n’est pas asservie aux passions de la chair, qui est libre, vie d’intimité avec Dieu, partage du régime des anges. Or, si nous avons dit cela, ce n’est pas que nous voulions écarter les aliments dont Dieu nous a concédé l’usage[6], mais c’est afin de souligner la félicité de cette époque révolue, de montrer la qualité de cette vie, exempte, s’il est possible, de besoins, de reconnaître combien il fallait peu de choses aux hommes pour vivre et comment la variété du régime est due au péché qui l’a introduite chez nous. Car une fois déchus des véritables délices du paradis, nous nous sommes inventés des délices abâtardies. Puisque nous ne regardons plus l’arbre de vie et que nous ne mettons plus notre fierté dans cette beauté-là, nous avons été dotés désormais, pour notre plaisir, de cuisiniers et de boulangers, de toutes sortes de pâtisseries, d’arômes et d’autres choses de ce genre, qui nous consolent de notre bannissement de là-bas. Ainsi, quand une grave maladie les a affaiblis et qu’ils ne peuvent pas prendre part aux jouissances ordinaires, les malades sont réconfortés par les médecins au moyen de parfums et de produits analogues. Comme ils se sont perdus dans la jouissance des nourritures plus fortes, ceux qui flattent les sens de ces malades imaginent des moyens adaptés à leur faiblesse. Seulement, puisque nous voulons maintenant nous conduire en imitant la vie du paradis, évitons cette jouissance surabondante des nourritures et conduisons-nous, autant qu’il est possible, d’après cette vie-là : utilisons pour notre entretien produits de la terre, graines et fruits durs, et le superflu, rejetons-le comme inutile ; car ce qui n’est pas abominable au Créateur n’en est pas pour autant rendu souhaitable par le plaisir qu’y prend le corps.

Si on n’a plus aucun rapport à l’animal en tant que mise à mort on ne pourra plus rien comprendre au mystère de l’eucharistie qui est la mise à mort d’un innocent.

C’est à ce point précis que votre argumentation est la plus discutable. Elle est même proprement choquante. Tout d’abord j’espère que notre relation aux animaux peut exister sans les tuer pour les manger. Vous avez lu comme moi la lettre aux Hébreux qui affirme la fin du culte ancien, centré sur la mise à mort des animaux, à partir du moment où le Christ, agneau véritable, s’offre lui-même en sacrifice sur le bois de la croix. Vous savez comme moi que lors de la dernière Cène Jésus n’a pas pris un morceau d’agneau dans ses mains en disant Ceci est mon corps… Il a, au contraire, choisi des éléments végétaux, le pain et le vin, comme supports et espèces du nouveau culte réalisé par l’institution du sacrement de l’eucharistie. Si l’on accepte votre raisonnement, cela revient à dire que tous les moines et les moniales s’abstenant de consommation de viande selon la règle de saint Benoît sont incapables de comprendre le mystère de l’eucharistie ! Idem pour les fidèles catholiques végétariens. Je suis un prêtre végétarien et j’espère comprendre un peu le mystère de l’eucharistie… et je ne vois pas en quoi manger du poulet ou du canard m’aiderait à approfondir ma perception de ce grand mystère ! Oui, la croix est bien la mise à mort d’un innocent, ce n’est pas une raison pour condamner à une vie de souffrances et à une mort cruelle des milliards d’animaux innocents uniquement pour notre plaisir gustatif.

« Il est vrai aussi que l’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature est contraire à la dignité humaine » (n°92).

La question de Bertille ne relève pas pour moi d’une naïveté périlleuse (pour qui ?) et encore moins des fausses bonnes solutions. Cette jeune fille illustre bien la citation du pape François dans Laudato si’ :

Si j'écoute ma conscience, je ne veux pas qu'on élève et qu'on tue des animaux, ou même qu'on les chasse, je ressens vraiment de la peine.

Puissent tous les chrétiens entendre la voix de leur conscience qui leur indique un chemin de compassion et de douceur. Au regard des enjeux écologiques actuels Bertille fait preuve au contraire d’une grande maturité comme tant d’autres jeunes de sa génération qu’il faudrait plutôt encourager que d’inviter à mettre en scène quelque chose de la violence et du chaos qui continuent d’habiter le cœur de tout homme. Les jeunes générations espèrent autre chose que l’enfoncement dans la violence et le chaos présentés comme une fatalité de la condition humaine. Je suis peut-être naïf, mais je suis convaincu que le monde infernal de la rentabilité des élevages industriels d’animaux et de la cadence tout aussi infernale des abattoirs n’est pas notre horizon ultime… Déjà le grand Plutarque avait écrit trois traités pour les animaux. Il serait grand temps que l’éthique chrétienne s’élève dans ce domaine au niveau auquel étaient parvenus les grands penseurs païens de l’antiquité[7].

Le pape François termine sa lettre encyclique Laudato si’ par deux prières. Voici tout d’abord un passage de la prière pour notre terre :

Dieu Tout-Puissant qui es présent dans tout l’univers et dans la plus petite de tes créatures, Toi qui entoures de ta tendresse tout ce qui existe, répands sur nous la force de ton amour pour que nous protégions la vie et la beauté.

Et un passage de la prière chrétienne avec la création :

Dieu d’amour, montre-nous notre place dans ce monde comme instruments de ton affection pour tous les êtres de cette terre, parce qu’aucun n’est oublié de toi.

Enfin en annexe ce très beau texte de Léon Bloy dans La femme pauvre :

Le végétarien apostolique de la Salette

Je vous épargne les gargouillades facétieuses de chemisier pour ecclésiastiques, dont l’individu placé devant moi ne négligea pas de nous saturer, à l’extrême satisfaction des mandibules sacerdotales ou laïques. Voici la cause de cette allégresse. Le pauvre être qui servait de plastron à ces brutes était une espèce de végétarien apostolique, perpétuellement travaillé du besoin d’expliquer son abstinence. Sous quelque prétexte que ce fût, Mademoiselle, il n’admettait pas qu’on tuât les bêtes et, par conséquent, il s’interdisait de manger leur chair, ne voulant pas se rendre complice de leur massacre. Il le disait à qui voulait l’entendre, sans que nulle moquerie fût capable de le retenir, et on sentait qu’il aurait donné sa propre vie pour cette idée. À la fin, l’un des prêtres, un long soutanier qui paraissait avoir enseigné très spécialement la raison dans quelque prytanée de haute sagesse, prit la parole en ces termes : – Je vous demande comme une faveur de répondre à une simple question que je vais vous poser. Vous portez des souliers de cuir, un chapeau de feutre, des bretelles peut-être, vous vous servez en ce moment d’un couteau dont le manche est en os. Comment pouvez-vous concilier de tels abus avec les sentiments fraternels que vous venez d’exprimer ? Songez-vous qu’il a fallu égorger d’innocents quadrupèdes pour que ce faste criminel vous fût accordé ? Je n’essaierai pas de vous dépeindre l’enthousiasme de l’auditoire. Ce fut une clameur générale, un délire. On applaudissait, on trépignait, on aboyait, on imitait des cris d’animaux. Juste le succès d’un cabotin de café-concert. Lorsqu’un peu de calme se fut rétabli dans la fourrière, la première parole articulée qui se fit entendre sortait du groin désopilant et fariboleur de mon vis-à-vis. Il gueulait ceci : – Ah ! Pour le coup, mon bonhomme, tu as ton compte. (Il en était au tutoiement.) Il n’y a pas à dire : mon bel ami ! Cette fois, c’est un théolozien qui t’interroze, un ministre des autels, milledioux ! Qu’est-ce que tu vas lui répondre, viédase ? La réponse fut telle qu’un silence général succéda. À l’exception du dernier chenapan qui avait parlé, tous les fronts se penchèrent sur les assiettes, visiblement inquiets d’une plaisanterie qui allait si loin. J’avançai la tête pour voir le souffre-douleur. Il pleurait, le visage dans ses deux mains. Vous savez, Gacougnol, si c’est dans ma nature de supporter que les faibles soient opprimés devant moi. Je me levai donc, au milieu de la stupeur, et faisant le tour de la table, je vins frapper du plat de la main l’épaule du mastodonte. La claque, je crois, fut assez retentissante et faillit lui faire perdre l’équilibre. – Debout ! Dis-je. Il se retourna d’un bloc, en grognant comme un sanglier, mais s’il eut quelque velléité d’indignation, je vous jure qu’aussitôt après m’avoir regardé il perdit tout besoin d’évacuer ce sentiment généreux. Je le contraignis à se lever et l’amenant jusqu’à sa victime qui pleurait toujours et qui n’avait pas relevé la tête, je lui dis encore : – Vous avez insulté bassement et ignoblement un chrétien qui ne vous faisait aucun mal. Vous allez, n’est-ce pas ? lui demander pardon. Ce sera, peut-être, une leçon profitable pour quelques-uns des lâches qui nous écoutent. Comme il faisait mine de protester, je lui replantai la main dans la nuque avec une telle furie d’autorité qu’il tomba sur ses genoux aux pieds du bonhomme glacé de stupéfaction. – Maintenant, ajoutai-je, vous allez, à haute et distincte voix, vous humilier devant celui dont vous êtes l’offenseur, sinon je jure Dieu que je vous arracherai la peau avant que nous sortions de cette écurie… Quant à vous, Monsieur, laissez-moi faire, j’accomplis un acte de justice, non pour vous, mais pour l’honneur de Marie qu’on outrage un peu trop ici. J’expérimentai une fois de plus, en cette occasion, l’étonnant pouvoir d’un seul homme qui déploie son âme et l’incomparable couardise des blagueurs. Celui-là demanda pardon à genoux comme je l’avais exigé, ajoutant, pour sauver au moins une plume de sa dignité de plaisant cafard, qu’il n’était pas un « Cosaque » et qu’il n’avait pas eu l’intention de faire souffrir. L’autre le releva, en le serrant dans ses bras, et j’allai me coucher. Telle est la première partie de mon aventure qui sera, si vous le permettez, un diptyque.

Léon Bloy, La femme pauvre, XIV

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] https://www.youtube.com/watch?v=t66po-X3u8s&ab_channel=KTOTV

[2] Question 437.

[3] https://www.viande.info/conditions-travail-ouvrier-abattoirs

·         [4] 83 % des 826 millions de poulets de chair sont élevés sans accès à l’extérieur (ITAVI, 2016)

·         97 % des 52 millions de dindes sont élevées enfermées sans accès à l’extérieur (Agreste, 2008 et 2010)

·         36 % des 42 millions de poules pondeuses sont élevées en batterie de cages (CNPO, 2021)

·         99 % des 27,5 millions de lapins sont élevés en batterie de cages (Plan de filière lapin EGAlim, 2017)

·         95 % des 25 millions de cochons sont élevés sur caillebotis en bâtiments

·         60 % des 1,1 million de caprins sont en élevage intensif sans accès aux pâturages (Agreste, 2010)

 

[5] Comme nous le verrons dans la deuxième partie de cette étude, Tertullien avait déjà développé une pensée théologique similaire.

[6] Basile pense peut-être à ce que saint Paul écrit dans sa première lettre à Timothée (4, 3).

[7] Dont Pythagore.


dimanche 27 août 2023

21ème dimanche du temps ordinaire / année A

 

27/08/2023

Matthieu 16, 13-20

L’épisode de la profession de foi de Pierre à Césarée est particulièrement important dans l’itinéraire que Jésus fait faire à ses disciples. Ce n’est qu’au chapitre 16 de l’Evangile selon saint Matthieu que Pierre affirme « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». La foi de Pierre est donc le résultat d’un compagnonnage avec le Christ, mais pas seulement. Car la lumière de la foi est toujours pour le disciple un don de Dieu : Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Expérience du chemin parcouru avec le Christ et grâce donnée par le Père. Le prêtre suisse Maurice Zundel faisait remarquer avec raison que la révélation de Dieu ne peut se faire que par la transformation de l’homme… Entre le moment du premier appel au bord du lac et celui de la profession de foi Pierre a été transformé au contact de Jésus. Et cette transformation intérieure ne se termine pas avec cette page évangélique… elle continuera jour après jour en passant par le reniement jusqu’au martyre de l’apôtre. La foi est essentiellement une expérience vivante de Dieu. La vérité de notre foi, sa justesse, proviennent directement de l’expérience que nous faisons de Dieu, expérience qui implique la transformation de notre être le plus intérieur. D’où cette remarque de Maurice Zundel : La hauteur à laquelle l’homme situe Dieu correspond exactement à la hauteur à laquelle il atteint lui-même. L’itinéraire de Pierre comme celui de chaque disciple illustre bien ce que Louis Massignon affirmait : Dieu n’est pas une invention, c’est une découverte.

Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Cette interrogation du Christ à ses disciples nous révèle l’essence de la foi : elle est profondément personnelle avant d’être communautaire. Dans sa première encyclique La lumière de la foi le pape François souligne cet aspect personnel de l’acte de foi en se référant au père des croyants : La foi est liée à l’écoute. Abraham ne voit pas Dieu, mais il entend sa voix. De cette façon la foi prend un caractère personnel. Dieu se trouve être ainsi non le Dieu d’un lieu, et pas même le Dieu lié à un temps sacré spécifique, mais le Dieu d’une personne, précisément le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, capable d’entrer en contact avec l’homme et d’établir une alliance avec lui. La foi est la réponse à une Parole qui interpelle personnellement, à un Toi qui nous appelle par notre nom.

C’est bien parce que la foi est toujours une expérience personnelle que l’expression transmission de la foi utilisée dans le contexte de la famille et de la catéchèse pose problème. Il est en effet impossible de transmettre la foi à des enfants comme on peut transmettre une connaissance quelconque dans le cadre scolaire. L’Eglise peut initier à la foi les enfants ou les adultes en leur faisant découvrir l’Evangile, mais cette initiation ne portera aucun fruit si la personne qui en bénéficie ne fait pas par elle-même une expérience personnelle de Dieu dans la foi et la prière. Maurice Zundel disait : Ceux qui ont une foi profonde, ceux qui ont l’expérience de la foi, savent que Dieu est une rencontre au plus intime de soi. Le défi éternel de l’Eglise aujourd’hui comme hier est d’être une réalité vivante qui puisse permettre et favoriser l’expérience spirituelle personnelle de chacun alors qu’elle apparaît trop souvent comme une institution du passé édictant des interdits moraux. Bref le christianisme est davantage perçu comme une morale que comme une spiritualité. Zundel remarque que l’opposition au christianisme ne vient pas de ce que les gens sont confrontés avec un Christ qu’ils refuseraient, mais cette opposition vient de ce qu’une multitude d’êtres sont confrontés avec un christianisme qui n’est pas vécu, qui est une étiquette. En tant que croyants nous sommes invités à comprendre qu’il ne s’agit pas tant pour nous de parler de Dieu que de le vivre. C’est l’un des enseignements majeurs du grand maître spirituel que fut Zundel.

Je lui laisserai donc le mot de la fin :

Il faut, avec le Christ et à travers lui, dans un silencieux agenouillement de l’esprit, conduire chacun à son sanctuaire intérieur sans parler de Dieu, mais en le donnant, comme une respiration de lumière et d’amour. Car de Dieu on ne peut rien dire sans risquer de le limiter, mais Dieu, on peut le vivre admirablement.

 

dimanche 20 août 2023

20ème dimanche du temps ordinaire / année A

 

20/08/2023

Matthieu 15, 21-28

L’Evangile de la cananéenne fait partie de ces pages évangéliques qui peuvent heurter notre sensibilité chrétienne. Comme souvent plusieurs lectures sont possibles. La première, la plus évidente, concerne la question de l’universalité du salut. La seconde nous permet de réfléchir au cheminement de la prière chrétienne.

Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. C’est ainsi que Jésus motive face à ses disciples son refus de répondre à la demande de cette femme païenne : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Notre foi chrétienne nous a habitué à voir en Jésus le Sauveur de tous les hommes. En raison du mystère de l’incarnation (Jésus est Juif, fils de David, né à Bethléem) la mission du Seigneur s’adresse dans un premier temps exclusivement au peuple d’Israël. Ce n’est qu’après Pâques que la mission s’élargira à tous les peuples. C’est avec cette perspective universaliste que s’achève d’ailleurs l’Evangile selon saint Matthieu : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Déjà avant Pâques Jésus avait commis quelques entorses à sa propre règle missionnaire. Que l’on pense, par exemple, à la guérison à distance de l’esclave du centurion romain ainsi qu’aux paroles du chapitre 10 de saint Jean : J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Dans la deuxième lecture Paul, l’apôtre des païens, médite sur le temps du salut différent pour les Juifs et les païens : Jadis, en effet, vous (les païens) avez refusé de croire en Dieu, et maintenant, par suite de leur refus de croire (les Juifs), vous avez obtenu miséricorde ; de même, maintenant, ce sont eux qui ont refusé de croire, par suite de la miséricorde que vous avez obtenue, mais c’est pour qu’ils obtiennent miséricorde, eux aussi. Paul conclue sa méditation par une sentence qui peut nous choquer mais qui affirme clairement l’universalité du salut : Dieu, en effet, a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde.

La prière insistante de la Cananéenne est aussi un enseignement précieux pour notre prière chrétienne. Par son refus de répondre, par son silence, Jésus met en effet la foi de cette femme à l’épreuve. Bien plus que le silence du Seigneur la première parole qu’il adresse à la femme venue le supplier pour sa fille est une épreuve de plus pour elle : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. En effet cette parole peut avoir une connotation humiliante : les enfants, ce sont les Juifs, et les petits chiens les païens. Et c’est justement par l’humilité que la femme répond à ce qui semble être une parole blessante : Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Nous avons dans son attitude deux qualités essentielles de la prière, et en particulier de la prière de demande : la persévérance ou la patience, et surtout l’humilité. L’image des miettes de pain qui peuvent rassasier tous les hommes annonce l’épisode qui suit, celui de la seconde multiplication des pains. Comme l’écrit Monique Piettre dans son commentaire de ce passage, des miettes de la Cananéenne au pain multiplié pour une foule étrangère, l’annonce est discrètement signifiée du salut offert aux païens. Notre Evangile s’achève avec la louange que Jésus adresse à la Cananéenne :

Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! Louange qui fait écho à celle adressée plus haut dans le même Evangile au centurion romain : À ces mots, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : « Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi ». L’acte de foi n’est donc pas la propriété exclusive du peuple d’Israël, pas plus qu’il n’est aujourd’hui la propriété exclusive des membres de l’Eglise catholique car à tous Dieu fait miséricorde.

 

 

mercredi 16 août 2023

Fête de saint Roch au Beaucet - bénédiction des chiens

 


Fête de saint Roch – bénédiction des chiens

16/08/2023

La fête de saint Roch et la bénédiction des chiens à l’issue de cette messe est pour nous l’occasion de réfléchir à la place des animaux au sein de la création. Il ne s’agit pas de tout dire sur ce thème. Je voudrais simplement partir d’un passage de la prière eucharistique n°3 en le mettant en lien avec certains passages de l’Ancien Testament.

Il est juste que toute la création proclame ta louange. Dans la prière eucharistique III c’est toute la création (donc toutes les créatures) qui est le sujet de la louange divine, de la prière adressée au Père et Créateur de toutes choses. Nous retrouvons la même affirmation dans la prière eucharistique IV mais cette fois dans le contexte de l’accomplissement du Royaume de Dieu : Nous pourrons alors, avec la création tout entière, enfin libérée du péché et de la mort, te glorifier par le Christ notre Seigneur. L’espèce humaine n’est pas la seule à glorifier Dieu. Ce passage de la prière eucharistique s’inspire directement de la belle méditation de saint Paul sur les gémissements de la création au chapitre 8 de la lettre aux Romains. La fin de la préface de la prière eucharistique IV élargit elle aussi la prière à toute la création : Unis à leur hymne d’allégresse, avec la création tout entière qui t’acclame par nos voix, Dieu nous te chantons. Ici l’homme et la femme sont comme les porte-paroles des autres créatures, c’est par leur voix et leur cœur que passe la prière de toute la création. L’homme et la femme sont donc les prêtres de la création.

Lorsque nous pensons à la place et à l’importance des animaux pour Dieu et dans notre foi chrétienne, spontanément nous vient à l’esprit la figure de saint François d’Assise et son cantique des créatures qui commence ainsi : Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures. Le texte de saint François s’inspire peut-être du poème au Créateur que l’on trouve dans le livre de l’Ecclésiastique (Ben Sirac) aux chapitres 42 et 43. Saint François est davantage sensible au soleil, à la lune et aux étoiles qu’aux espèces animales.

Deux textes de l’Ancien Testament nous montrent clairement que les animaux sont capables de prier. A leur manière ils louent aussi le Créateur. Dans le cantique des trois enfants au chapitre 3 du livre de Daniel les créatures animales sont invitées à se joindre à la symphonie universelle de la création bénissant Dieu : Baleines et bêtes de la mer, bénissez le Seigneur, vous tous, les oiseaux dans le ciel, bénissez le Seigneur, vous tous, fauves et troupeaux, bénissez le Seigneur : À lui, haute gloire, louange éternelle ! Le psaume 148 fait, lui aussi, des animaux les sujets de la louange divine : Louez le Seigneur depuis la terre, monstres marins, tous les abîmes… les bêtes sauvages et tous les troupeaux, le reptile et l'oiseau qui vole. La sagesse biblique n’isole pas l’homme au sein de la création mais le situe au contraire comme une créature vivant en interdépendance et en relation avec les autres créatures. Dans l’histoire de l’humanité nous avons eu tendance à considérer les animaux comme des objets soumis à l’arbitraire de notre pouvoir et de notre domination. Cette attitude est encore actuelle. Nous oublions qu’ils sont eux aussi des créatures de Dieu. Nous oublions qu’ils sont les sujets de la louange divine et que leur existence contribue elle aussi à la gloire de Dieu. Ce serait bien sûr un anachronisme de parler de droits des animaux dans le Bible… Il n’empêche que la réalité est bien présente puisque le repos du sabbat ne concerne pas seulement l’espèce humaine. Ecoutons ce passage du Deutéronome qui associe humains et bêtes domestiques dans la célébration du sabbat en mémoire de l’achèvement de la création par Dieu :

Observe le jour du sabbat, en le sanctifiant, selon l’ordre du Seigneur ton Dieu. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’immigré qui réside dans ta ville. Ainsi, comme toi-même, ton serviteur et ta servante se reposeront.

Je laisserai au pape François le soin de conclure cette méditation avec deux citations de Laudato si’ :

« En même temps que nous pouvons faire un usage responsable des choses, nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu et ‘par leur simple existence ils le bénissent et lui rendent gloire’, puisque ‘le Seigneur se réjouit en ses œuvres’ (Ps 104, 31) » (n°69).

« Cette conversion (écologique) implique aussi la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. […] Le croyant ne comprend pas sa supériorité comme motif de gloire personnelle ou de domination irresponsable, mais comme une capacité différente, lui imposant à son tour une grave responsabilité qui naît de sa foi » (n°220).

 


mardi 15 août 2023

ASSOMPTION DE MARIE

 

Assomption de Marie 2023

La Bible ne nous dit rien de la fin de la vie de Marie. Le dernier moment où elle est mentionnée dans le livre des Actes des Apôtres c’est lorsqu’elle se trouve en prière avec les disciples dans l’attente de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte. En méditant les textes du Nouveau Testament qui nous parlent de Marie nous constatons qu’elle entretient une relation privilégiée avec le Saint Esprit, une relation d’amitié, de confiance et d’abandon. De l’annonciation à la Pentecôte en passant par la Visitation, Marie est vraiment la femme comblée de grâce, remplie de l’Esprit Saint. C’est par la puissance du Saint Esprit qu’elle devient la mère virginale de Jésus le Sauveur. C’est par le même Esprit qu’elle accomplit ainsi la vocation que le Père lui donne : celle d’être mère de Dieu et mère de l’Eglise. L’Evangile de cette solennité nous montre que là où est Marie, là est le Saint Esprit :

Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint.

A la Visitation, Jésus, encore dans le sein de sa mère, réjouit Jean dans le sein d’Elisabeth, et par sa mère comble Elisabeth du don de l’Esprit. Là où est l’Esprit de Dieu, là est aussi la joie. Marie nous enseigne que la joie authentique ne peut se trouver que dans la communion avec Dieu. Au plus nous accueillons en nous le Saint Esprit, au plus nous avons accès à la joie même de Dieu. Marie qui a toujours vécu dans une communion parfaite avec Dieu est pour cette raison comblée de joie :

Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

Marie nous enseigne aussi que la vie de prière est indispensable pour vivre dans la communion avec Dieu. Elle qui a été préservée du péché a prié tout au long de sa vie terrestre. Et la dernière fois où elle apparaît c’est précisément dans une attitude de prière. Marie nous enseigne la grande valeur de la prière pour vivre de la joie de Dieu. Elle nous aide à percevoir que la prière n’est pas d’abord pour un chrétien un devoir, une case à cocher dans notre vie parfois débordante d’activités et de choses à faire, mais que la prière est d’abord un don, un cadeau que Dieu nous fait. Ce n’est pas Dieu en effet qui a besoin de notre prière, c’est bien nous qui avons besoin de le prier pour vivre notre foi et nous laisser envahir par son amour. Dans ce contexte nous comprenons pourquoi la méditation du chapelet est une prière très puissante pour notre sanctification, pour notre union avec la Sainte Trinité. Car nous passons par Marie, élevée dans la gloire du Ciel, pour prier Dieu.

L’oraison de cette solennité nous redit en peu de mots le contenu du mystère de l’Assomption :

Dieu éternel et tout-puissant, toi qui as fait monter jusqu’à la gloire du ciel, avec son âme et son corps, Marie, la Vierge immaculée, mère de ton Fils: Fais que nous demeurions attentifs aux choses d’en haut pour obtenir de partager sa gloire.

Marie est la première parmi les enfants des hommes à être parfaitement sanctifiée, sauvée et glorifiée avec son âme et son corps qui a été préservé de la dégradation du tombeau. Marie est la seule créature humaine qui échappe ainsi à l’une des conséquences du péché des origines : tu es poussière, et à la poussière tu retourneras. En contemplant Marie, la plus grande dans la communion des saints, la liturgie veut nous rappeler les choses d’en haut. Pour le dire plus simplement cette solennité nous invite à laisser de la place dans notre vie terrestre à la perspective de la vie du Ciel, de la vie éternelle. Non pas pour mépriser ou dédaigner notre vie terrestre, mais au contraire pour lui donner sa pleine signification. Comme le disait Mgr. Bouchex, « loin d’être étrangère à notre vie, Marie glorifiée est la bonne nouvelle de la dignité de notre personne et de notre avenir. Elle est un appel à donner à notre vie temporelle et corporelle une qualité nouvelle, la qualité de personne humaine qu’il n’est jamais permis de mépriser et qui est orientée vers la vie éternelle et la résurrection. Marie emportée au ciel est avec nous ».

dimanche 13 août 2023

19ème dimanche du temps ordinaire / année A

 


19ème dimanche du TO/A

13/08/2023

1 Rois 19, 9-13

Dans l’Evangile de ce dimanche saint Matthieu nous montre Jésus en prière dans la solitude et le silence de la nuit : Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. Dans la première lecture Elie se trouve lui aussi sur une montagne, dans la solitude, pour y passer la nuit. Le premier livre des Rois nous présente la confrontation entre le prophète Elie et le roi Akab et sa femme Jézabel. Elie ne supporte pas qu’Israël soit tombé dans l’idolâtrie. Il provoque un défi religieux entre lui et les 450 prophètes de Baal sur le mont Carmel. Il en sort victorieux et égorge les 450 prophètes ! Autant dire que dans son zèle religieux pour le Dieu unique il a oublié le commandement du même Dieu qui interdit de tuer son prochain ! A l’issue de ce défi la foi d’Elie nous apparaît comme celle d’un fanatique religieux prêt à tuer tous ceux qui ne pensent pas comme lui. C’est alors qu’il est contraint de s’enfuir au désert pour échapper à la colère de Jézabel. Là il tombe dans une profonde dépression : Quant à lui, il marcha toute une journée dans le désert. Il vint s’asseoir à l’ombre d’un buisson, et demanda la mort en disant : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères. » Mais Dieu envoie son ange pour le réconforter et au terme d’une marche de 40 jours et 40 nuits il parvient à la montagne de Dieu, l’Horeb. Là il entend l’appel de Dieu : Que fais-tu ici, Elie ? Appel qui se répètera après l’expérience spirituelle que le prophète va faire sur la montagne. A cette question de Dieu il répond ainsi : J’éprouve une ardeur jalouse pour toi, Seigneur, Dieu de l’univers. Les fils d’Israël ont abandonné ton Alliance, renversé tes autels, et tué tes prophètes par l’épée ; moi, je suis le seul à être resté et ils cherchent à prendre ma vie. Ardeur jalouse, indignation, passion furieuse, zèle jaloux selon les différentes traductions. Sur la montagne Dieu va transformer la foi fanatique de son prophète en lui faisant faire l’expérience spirituelle de sa présence. Le Dieu qu’Elie prétend défendre (comme si le Dieu tout puissant avait besoin qu’on le défende !), y compris par la violence, ne se trouve pas dans la violence des éléments naturels (ouragan, tremblement de terre, feu) mais bien dans le murmure d’une brise légère. La traduction de la bible Bayard donne un bruit de fin silence. La transformation d’Elie s’opère dans et par le silence. Dans toutes les règles monastiques le silence tient une place importante car il favorise la rencontre avec Dieu dans la prière. Cette expérience spirituelle n’est pas réservée aux moines et aux moniales. Tout chrétien à la suite d’Elie et de Jésus est appelé à faire l’expérience de la présence de Dieu dans le murmure d’une brise légère.

Au festival d’Avignon j’ai vu un très beau spectacle du russe Ivan Viripaev, OVNI. Dans cette pièce de théâtre des personnes racontent comment une expérience spirituelle a pu bouleverser leur vie. L’une d’elle, Artiom Goussev, partage son expérience, tellement proche de celle d’Elie. Voici des extraits de son témoignage :

Et tout d’un coup un tel silence inexplicablement infini s’est installé à l’intérieur de moi. Je n’ai jamais, jamais ni avant, ni après, plus jamais entendu, si on peut s’exprimer ainsi, ni vu et ni entendu un tel silence… C’était un tel silence qu’en dehors de lui il n’y avait rien… J’ai commencé à être tellement bien. Je ne peux même pas vous expliquer à quel point j’ai commencé à être bien… Un silence dans lequel j’étais très très bien. Parce que moi-même j’étais ce silence. Tout s’est comme qui dirait tu en moi… Et j’ai alors compris que tout notre problème réside dans le fait que nous faisons en permanence du bruit… Nous parlons, nous débattons, nous réfléchissons, nous avons un tas de pensées dans la tête, et il y a du bruit tout le temps, et nous sommes tout le temps dans ce bruit. Et jamais, nous ne restons dans le silence… Nous ne l’avons jamais entendu, ce silence… Ce silence est dans tout, il existe dans tout, et en nous il existe aussi, seulement nous ne pouvons pas y accéder à cause de ce bruit permanent… J’ai passé une dizaine de minutes dans ce silence. Et pour la seule fois dans ma vie je me suis vraiment reposé… Et là maintenant je pense que si chaque jour nous nous trouvions dans ce silence ne serait-ce qu’une minute, le monde serait complètement différent. Tout pourrait réellement changer. A propos, désormais, je médite tous les matins, je reste assis comme ça une vingtaine de minutes et j’écoute le silence.[1]



[1] Ivan Viripaev, Théâtre 2013-2020, pages 22.23


dimanche 6 août 2023

Transfiguration du Seigneur / année A

06/08/2023

Matthieu 17, 1-9

Aujourd’hui Jésus choisit trois témoins de sa transfiguration sur la montagne : Pierre, Jacques et Jean. Il choisira les mêmes hommes pour être les témoins de son agonie dans le jardin de Gethsémani. Les trois apôtres sont donc les témoins privilégiés de la gloire et de l’abaissement du Fils de Dieu. Nous ne pouvons pas comprendre la transfiguration sans nous référer à la personne de Moïse, témoin céleste avec Elie de l’événement. Ecoutons un passage du chapitre 34 du livre de l’Exode :

Lorsque Moïse descendit de la montagne du Sinaï, ayant en mains les deux tables du Témoignage, il ne savait pas que son visage rayonnait de lumière depuis qu’il avait parlé avec le Seigneur. Aaron et tous les fils d’Israël virent arriver Moïse : son visage rayonnait. Comme ils n’osaient pas s’approcher, Moïse les appela… Ensuite, tous les fils d’Israël s’approchèrent, et il leur transmit tous les ordres que le Seigneur lui avait donnés sur la montagne du Sinaï. Quand il eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage. Et, lorsqu’il se présentait devant le Seigneur pour parler avec lui, il enlevait son voile jusqu’à ce qu’il soit sorti. Alors, il transmettait aux fils d’Israël les ordres qu’il avait reçus, et les fils d’Israël voyaient rayonner son visage. Puis il remettait le voile sur son visage jusqu’à ce qu’il rentre pour parler avec le Seigneur.  

Dans le cas de Moïse son visage rayonne en raison de sa proximité avec Dieu. La transfiguration de Moïse l’oblige à mettre un voile sur son visage lorsqu’il revient de ses entretiens avec Dieu pour s’adresser au peuple. Dans le cas de Jésus nous avons à la fois une ressemblance et une différence.

Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.

Lorsqu’ils contemplent la divine gloire de Jésus les disciples n’ont pas peur. Contrairement aux Israélites confrontés au visage rayonnant de Moïse, ils se sentent en parfaite sécurité, si bien que Pierre peut s’exclamer : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Dans sa deuxième lettre aux Corinthiens l’apôtre Paul compare l’ancienne Alliance, celle de la lettre qui tue, avec la nouvelle Alliance, celle de l’Esprit qui donne la vie. Et il mentionne le visage rayonnant de Moïse :

Le ministère de la mort, celui de la Loi gravée en lettres sur des pierres, avait déjà une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient pas fixer le visage de Moïse à cause de la gloire, pourtant passagère, qui rayonnait de son visage…Et puisque nous avons une telle espérance, c’est avec grande assurance que nous nous comportons ; nous ne sommes pas comme Moïse qui mettait un voile sur son visage pour empêcher les fils d’Israël de voir la fin de ce rayonnement passager.

Dans le mystère de l’incarnation, dans la manifestation de Jésus Fils bien-aimé du Père, la gloire de Dieu n’est plus une cause de frayeur. Ce qui remplit de crainte les disciples, c’est d’entendre la voix du Père, c’est la manifestation du Dieu invisible. La présence de Jésus chasse avec elle toute crainte : Relevez-vous et soyez sans crainte ! Dans le mystère de l’incarnation la gloire de Dieu ne nous écrase pas. Rendue visible sur le visage de Jésus elle comble au contraire nos cœurs de joie et nous attire vers le Père. La transfiguration témoigne de la douceur du mystère de l’incarnation. Cette gloire que les apôtres ont contemplée brièvement sur le visage du Christ, nous pouvons la contempler dans l’humble mystère de l’eucharistie. Sous l’humble apparence du pain consacré, Jésus nous donne à voir sa gloire par les yeux de la foi et de l’amour. Revenons à la méditation de saint Paul, méditation qui nous permet de nous considérer comme participants du mystère de la transfiguration du Seigneur :

Or, le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté. Et nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit.

Saint Paul nous parle de la grande assurance, de la liberté qui nous est donnée dans la nouvelle Alliance. La transfiguration du Seigneur nous concerne car elle est aussi notre vocation. Le chrétien est transfiguré par son appartenance au Christ. Non seulement il reflète la gloire du Seigneur, mais il est transformé intérieurement, spirituellement, en l’image de Jésus. Tout cela est le signe de l’œuvre de l’Esprit Saint en sa personne. Si Jésus se présente à nous comme la lumière du monde, nous comprenons, en méditant le mystère de la transfiguration, pourquoi et comment il fait aussi de nous, ses disciples, la lumière du monde.

Vous êtes la lumière du monde… Que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.