samedi 16 avril 2022

VEILLEE PASCALE

 


Veillée pascale 2022

Saint Luc 24, 1-12

Du premier récit de la création dans le livre de la Genèse à l’annonce de la résurrection dans l’Evangile selon saint Luc, tel est le parcours que la Parole de Dieu nous invite à faire en cette sainte nuit de Pâques.

Dans un premier temps méditons le magnifique poème de la création qui est tout entier une célébration de la vie et de sa diversité merveilleuse et foisonnante. Les prêtres qui ont composé avec soin ce poème lui ont donné comme cadre temporel la semaine humaine. Le texte est en effet rythmé par un refrain : Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour… et cela jusqu’au 6ème jour. Dieu créateur organise le cosmos de manière progressive, ordonnée et hiérarchique. Il commence par former le ciel et la terre, ce sont les deux premiers jours et ce que nous pourrions appeler le stade minéral de la vie. Il poursuit son œuvre le 3ème jour avec le règne végétal. Afin que ce règne puisse exister, il crée ensuite le grand luminaire, le soleil, et le petit luminaire, la lune, le jour suivant. D’un point de vue rationnel le récit est incohérent puisque, avant même la création du soleil, Dieu sépare la lumière des ténèbres dès le premier jour… il y eut un soir, il y eut un matin. Ce qui nous montre bien que la portée de ce texte n’est pas d’ordre scientifique, mais bien spirituel. Avec le 5ème jour la vie se complexifie encore, c’est l’apparition des premiers animaux, donc du règne animal, avec les animaux qui habitent les eaux (poissons et monstres marins) et ceux qui habitent le ciel (les oiseaux). Pour la première fois dans le récit Dieu adresse la parole à ses créatures en les bénissant. Signe de ce que le règne animal est particulièrement aimé du Créateur et objet de sa providence comme le chante le psaume 103. Le dernier jour de l’acte créateur fait apparaître les animaux terrestres, d’abord les bestiaux, ceux qui vivront avec l’homme, et les bêtes sauvages qui conserveront leur indépendance, puis enfin, au sommet de la création, un animal unique avec l’espèce humaine, l’homme et la femme créés ensemble à l’image et à la ressemblance de Dieu tout en étant de la même famille que les animaux terrestres. Porteurs de la divinité et bénis par Dieu qui s’adresse à eux, ils sont appelés par le créateur à être les maîtres de toute la création, des maîtres bons et pacifiques à l’image du Père source de vie. A sept reprises Dieu déclare que sa création est bonne, et même très bonne lorsqu’il achève son œuvre le 6ème jour. Le message du poème pourrait se résumer de manière assez simple : tout ce qui sort du Créateur est bon, toute vie est bonne, et l’homme et la femme sont au service de la bonté de cette création, ayant une responsabilité unique en son sein. Au chapitre premier de la Genèse la mort n’existe pas encore, pas plus que le mal ni la violence. C’est une harmonie parfaite qui règne entre toutes les créatures, une harmonie hiérarchisée puisque au sommet sont placés l’homme et la femme, comme les lieutenants de Dieu sur terre. Telle a été la volonté du Père, son projet hors de lui-même.

L’Evangile de cette nuit de Pâques nous propulse dans la condition humaine telle que nous la connaissons : la mort existe pour toutes les créatures, la violence aussi. Cette violence dont Jésus de Nazareth a été la victime innocente sur la croix. Ce n’est pas par hasard que notre Evangile se situe le premier jour de la semaine, le lendemain du sabbat. Comment ne pas penser au premier jour de la création par lequel à partir d’une terre informe et vide, le souffle de Dieu sépara la lumière des ténèbres ? Le mystère pascal du Fils de Dieu est en effet une recréation, une nouvelle création à partir de notre condition humaine mortelle et déchue, chaotique. De la même manière que la terre primordiale était informe et vide, ou encore un chaos selon une autre traduction, l’homme et la femme, privés de la grâce du Christ, étaient eux aussi informes et vides. Ils avaient perdu la belle forme de l’innocence dans laquelle ils avaient été créés en tant qu’images de Dieu. Déchus de leur condition première, ils étaient vides de la vie de la grâce, vides de la plénitude de vie divine, vides enfin en raison de la vanité de leurs pensées et de la violence de leurs actes. Et l’on comprend que le poète désabusé du livre de l’Ecclésiaste ait pu commencer son œuvre par ces mots : Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité ! Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.

N’oublions pas que le pèlerinage des trois femmes auprès du tombeau de Jésus est une visite funéraire, dont le but est de compléter la toilette funéraire du Seigneur effectuée à la va-vite en raison du sabbat qui approchait. Les femmes portent avec elles les aromates pour achever la sépulture de celui qu’elles aimaient d’un amour tendre et fidèle. Et voici que deux hommes mystérieux viennent rompre par leur message la vanité, c’est-à-dire le vide existentiel, de notre vie humaine coupée de la source de vie en raison de nos péchés : Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. Et l’épitre de Paul aux Romains se joint au témoignage des deux messagers : Ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur lui.

Le signe du tombeau ouvert de Jésus crucifié est toujours un appel qui est fait à notre foi. Voulons-nous réellement passer avec le Christ du chaos de la violence et de la mort à la beauté de la vie divine ? Dans notre monde imparfait et marqué par le péché, l’ouverture du tombeau est un passage vers le Royaume de Dieu. Comme Pierre soyons tout étonnés, car c’est par l’étonnement que bien souvent s’ouvre pour nous l’accès à la joie d’une vie nouvelle.


vendredi 15 avril 2022

VENDREDI SAINT


Passion de Jésus-Christ selon saint Jean

Hier, lors de la commémoration de la dernière Cène du Seigneur, nous avons entendu ces paroles de saint Jean : Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu…

Oui, le Père a remis toute son autorité divine entre les mains de son Fils, Jésus, né de la Vierge Marie dans le temps et l’histoire des hommes. C’est avec ses mains que Jésus a lavé les pieds de ses disciples et institué le sacrement de l’eucharistie. Ce sont ces mains de la Parole de Dieu faite chair qui sont aujourd’hui attachées au bois du supplice et transpercées par les clous de la croix. C’est par ses mains que pendant toute son existence ce jeune homme juif n’a cessé de faire le bien, de bénir, de partager, de soulager et de guérir. En méditant la Passion de Jésus, nous sommes confrontés au grand mystère de l’ingratitude des hommes qui, bien souvent, sont capables de rendre le mal pour le bien et de vénérer ce qui leur font du mal. Mystère de notre péché.

L’évangéliste Jean dresse un portrait favorable de l’autorité romaine représentée par Pilate. Davantage encore que dans les autres Evangiles, Pilate fait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter à Jésus la condamnation à mort. De la bouche du romain et du païen Pilate sortent deux paroles solennelles de présentation du Christ à la foule : Voici l’homme… Voici votre roi… Ces paroles peuvent être l’objet d’une longue méditation intérieure. Que peuvent-elles bien signifier ? Le Romain aurait-il pressenti dans cet homme torturé, revêtu du manteau pourpre (vêtement réservé au seul empereur de Rome), l’homme parfait, l’homme tel qu’il devrait être ? Jésus, image parfaite de l’homme parce que parfaite image de Dieu ? Voici l’homme… cette affirmation prophétique de Pilate correspond peut-être à ce que Paul dira plus tard de Jésus en voyant en lui le nouvel Adam, l’homme enfin libéré du péché et du mal, l’homme saint et innocent, donc l’homme parfaitement libre. Voici votre roi… Formule ambiguë par définition… Mais Jésus lui-même nous empêche de la comprendre de travers : Ma royauté n’est pas de ce monde… Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité.

Si Pilate est présenté sous un jour positif par Jean, ce n’est pas le cas, bien sûr, de ceux qui demandent avec insistance la condamnation à mort de Jésus, en particulier des grands prêtres et de leurs soutiens dans la foule. Les grands prêtres avaient trouvé un compromis avec l’occupant romain qui leur laissait leurs privilèges et leur liberté dans le domaine sacré du culte et du temple. En échange ils collaboraient volontiers avec l’ordre romain. Ils avaient fort peu apprécié l’intervention de Jésus dans le temple et sa décision d’en expulser les marchands et les changeurs. La prédication de Jésus pouvait fort bien ruiner le gain financier important obtenu grâce aux pèlerinages et aux sacrifices effectués dans le temple et sous leur contrôle. Ce que Jésus avait dit autrefois à la femme de Samarie avait de quoi les inquiéter : Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. En plus de laisser entrevoir la fin du culte et des sacrifices dans le temple, donc la fin du sacerdoce, Jésus avait prêché l’égalité spirituelle entre tous les fils de Dieu, ce qui menaçait l’autorité religieuse des grands prêtres sur le peuple : Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ. Sans le vouloir, dans leur acharnement à vouloir se débarrasser de Jésus, les grands prêtres ont accompli ce qu’ils redoutaient le plus… C’est précisément en mourant sur la croix que Jésus devient en effet le grand prêtre de la nouvelle alliance. Il abolit par son sang versé le culte ancien et les sacrifices d’animaux offerts dans le temple. Malgré la collaboration des grands prêtres avec les Romains, le temple sera détruit en 70 par Titus, ce qui aura pour conséquence la fin de leur sacerdoce et du culte selon la loi de Moïse. Saint Paul, plus que tout autre, a parfaitement saisi la révolution religieuse qui a commencé sur le Golgotha avec la crucifixion de Jésus. Ecoutons ce qu’il écrit aux chrétiens d’Ephèse :

C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ; il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix, et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix ; en sa personne, il a tué la haine. Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, la paix pour ceux qui étaient proches. Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons, dans un seul Esprit, accès auprès du Père.

 

jeudi 14 avril 2022

JEUDI SAINT 2022

 


Jean 13, 1-15

Dimanche dernier, lors de la célébration des Rameaux, nous avons entendu Jésus nous dire :

Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert.

En ce Jeudi saint, l’évangéliste Jean nous montre Jésus qui se lève de table afin de laver les pieds de ses disciples. Il se présente à nous comme notre serviteur, comme le Dieu qui s’abaisse. Il le fait physiquement avec son corps pour se mettre au niveau des pieds des disciples, il le fait surtout dans son âme et dans son cœur pour nous dire sa proximité avec nous, son amour miséricordieux qui vient nous purifier et nous sanctifier. Dans ce geste d’abaissement volontaire, Jésus qui est sorti de Dieu et qui s’en va vers Lui nous prend avec Lui pour aller vers le Père. Il s’abaisse à nos pieds pour nous élever avec Lui. Jean affirme : sachant que le Père a tout remis entre ses mains, soulignant ainsi la divinité du Fils. C’est justement avec ses mains, dans lesquelles le Père a remis toute son autorité divine, que, dans un même mouvement, le Fils fait l’eucharistie, prenant le pain et le vin, et lave les pieds de ses disciples.

Confronté à l’humilité de son maître et Seigneur, Pierre, le premier parmi les apôtres, refuse de se laisser laver les pieds : Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! Cette réaction spontanée nous rappelle celle de Jean le baptiste en saint Matthieu, refusant de baptiser Jésus : Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Dans les deux cas Jésus persuade ces hommes de le laisser faire même s’ils ne peuvent pas comprendre pour le moment la signification de ces actes. Ainsi la scène du baptême au début de l’Evangile et celle du lavement des pieds à la fin ont la même signification : dans les deux cas Jésus s’abaisse devant des hommes, il se fait leur inférieur. Et c’est ainsi qu’il décide de leur révéler les voies du salut choisis par Dieu qui sont celles de l’humilité de Dieu. C’est bien par cette capacité de Dieu à se faire petit, à s’abaisser en se mettant à notre niveau, que nous sommes réconciliés avec lui. L’Evangile de ce Jeudi saint s’achève en qualifiant le geste du lavement des pieds d’exemple  que nous avons à imiter. C’est dire à quel point l’humilité du disciple et son esprit de service sont une participation effective au salut apporté par Jésus-Christ. Saint Paul exhorte ainsi les chrétiens de Philippes : Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.

Le geste du lavement des pieds comme celui de l’eucharistie nous permet de saisir ce qui se joue dans la Passion du Seigneur que nous méditerons demain : pas seulement la souffrance du juste innocent, mais un acte d’humilité et d’abaissement ultime qui nous permet de nous relever de nos péchés et d’être libérés des logiques du mal et de son pouvoir sur nous, logiques toujours liées à l’orgueil égoïste.

Marie, mère du Sauveur, a prophétisé tout cela dans son Magnificat, son action de grâce offerte au Père :

Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.


dimanche 10 avril 2022

Dimanche des Rameaux et de la Passion


10/04/2022

Passion selon saint Luc

Le Christ s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est avec ces mots que l’apôtre Paul médite le mystère de la Passion du Christ. Nous pouvons être frappés par la sobriété avec laquelle l’évangéliste saint Luc rapporte ces événements : il ne cherche pas à dramatiser, il ne s’attarde pas à décrire avec force détails les souffrances endurées par le Messie. A cette sobriété du récit correspond dans notre cœur le silence face au grand mystère, silence qui est aussi celui de Jésus : il parle très peu ou se tait, renonçant à vouloir se défendre. Silence du vendredi saint. Au commencement de ce récit, Jésus lui-même donne par avance la signification de ses souffrances et de sa mort :

Je suis au milieu de vous comme celui qui sert… Il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : Il a été compté avec les impies.

Paul, nous l’avons entendu, parle d’anéantissement et d’abaissement. Oui, dans sa Passion, Jésus est bien cet impie, ce maudit aux yeux de son peuple, et ce serviteur bien-aimé aux yeux de Dieu. Anéantissement de celui qui accepte d’être compté parmi les impies, Agneau de Dieu portant le péché du monde, excommunié par les chefs religieux et exclu de son peuple. Tout cela en raison de l’amour divin qui brûle dans son cœur et de la vérité du mystère de l’incarnation. Dès lors il accepte, prenant la place des impies, c’est-à-dire des sans Loi (des sans-Tora selon la traduction de Chouraqui), de souffrir dans son corps et dans son âme le déchainement de la méchanceté des hommes, accablé de coups et d’injures, de moqueries et de défis. Dans le récit de Luc, c’est un impie, un païen, Pilate qui confesse à trois reprises son innocence, sans toutefois avoir le courage de refuser sa condamnation à la mort de la croix. C’est encore un impie, le centurion romain, qui reconnaît la sainteté du crucifié. C’est enfin un malfaiteur, celui que nous avons appelé le bon larron, qui, avec Pilate, confesse l’innocence de Jésus, le roi des Juifs.

De la bouche du serviteur souffrant du Seigneur, du Fils de l’homme et du Fils de Dieu, sortent trois paroles. Deux sont des prières adressées à son Père : Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font… Père, entre tes mains je remets mon esprit. Dans un même mouvement le serviteur, ayant pris la dernière place, intercède comme un grand prêtre pour les pécheurs que nous sommes, et s’abandonne totalement, dans la confiance, entre les mains de son Père. Entre ces deux paroles de prière, s’insère la parole solennelle qui répond à la prière du malfaiteur : Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. Le rideau du Temple se déchire, laissant le sanctuaire ouvert. Dieu n’est plus mis à demeure dans un lieu unique. Le Père de Jésus est en effet le Créateur et le Sauveur de tous, sa sainte présence est désormais offerte à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux grâce à l’obéissance de son Fils. Avec la parole de Jésus adressée au malfaiteur, c’est enfin le Ciel qui s’ouvre. Le royaume que Jésus de Nazareth avait prêché en Galilée devient réalité au moment de son offrande sur le bois de la croix. C’est ainsi que Jésus excommunié canonise le premier saint de l’ère chrétienne. La force de son pardon ouvre le Ciel à un malfaiteur. Nous ne connaissons pas son nom. Celui qui sera avec Jésus dans la joie du Paradis nous représente tous et nous fait entrevoir notre vocation divine, notre dignité de fils et de filles de Dieu appelés à la sainteté.


 

dimanche 27 mars 2022

Quatrième dimanche de Carême / année C

 

27/03/2022

Luc 15, 11-32

L’Evangile de ce dimanche propose à notre méditation l’une des trois paraboles de la miséricorde au chapitre 15 de saint Luc. On a donné bien des noms à cette parabole : du fils prodigue, des deux fils, du père miséricordieux etc.

La première partie de l’histoire nous décrit le départ du fils cadet de la maison paternelle, son éloignement, la misère dans laquelle il se retrouve et son retour à la maison où il est accueilli royalement par son père qui lui accorde immédiatement son pardon, et cela avant même que son fils puisse exprimer son repentir. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Jésus insiste sur le fait que c’est l’amour miséricordieux de Dieu qui est premier et qui précède notre repentir. Aucun reproche de la part du père. Alors que le fils revenait à la maison comme un serviteur, il est accueilli comme un fils. Aux yeux de son père, il est toujours resté le fils, même dans sa période d’éloignement. Le père organise alors la fête de la réconciliation, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. L’éloignement du Père, donc de Dieu, équivaut pour nous à une mort spirituelle.

La seconde partie de cette histoire mérite une réflexion approfondie. Elle nous enseigne en effet que celui qui est juste, en obéissant à la volonté du Père et en demeurant dans sa maison, peut, lui aussi, tomber dans le péché. C’est bien le cas du fils aîné qui se met en colère en apprenant que son père fête le retour de son frère. A la racine de sa colère il y a le péché capital de jalousie :

 Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !

Dans le livre de la Genèse, le premier péché après le péché des origines est celui que Caïn commet contre son frère Abel. Ce premier homicide est un fratricide comme pour nous rappeler que tout homicide est aussi un fratricide. Et c’est bien par jalousie que Caïn tue son frère Abel. Dans la parabole des deux fils, la jalousie naît de la comparaison. Le fils aîné a le sentiment que son père est injuste à son égard parce qu’il montre tant de bonté à l’égard de son frère. Dans sa lettre saint Jacques montre bien le caractère amer de la jalousie :

Si vous avez dans le cœur la jalousie amère et l’esprit de rivalité, ne vous en vantez pas, ne mentez pas, n’allez pas contre la vérité. Cette prétendue sagesse ne vient pas d’en haut ; au contraire, elle est terrestre, purement humaine, démoniaque. Car la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes.

C’est bien en raison de sa jalousie amère que le fils aîné refuse de participer à la fête de la réconciliation qui est aussi une célébration de la communion. Dans sa réponse remplie de tendresse, le Père tente de lui faire comprendre qu’il n’a pas compris la nature de la véritable récompense d’une vie en communion avec lui : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. La récompense de la fidélité ne consiste pas en un chevreau mais bien en la vie en présence du père, avec lui. Le péché, de même, porte en lui son propre châtiment qui est l’éloignement de Dieu. Ainsi celui qui demeure dans la maison du Père et y travaille avec fidélité ne saurait jalouser le frère qui est accueilli par une fête après avoir quitté la maison paternelle. La fidélité est sa véritable récompense et sa communion avec le père lui permet de partager la joie des retrouvailles avec son frère. Car ce qui réjouit le père ne peut que réjouir son fils. La colère et la jalousie du fils aîné qui se croit fidèle sont fratricides. Elles l’empêchent de goûter à la joie de la communion. Nos péchés de colère et de jalousie ne peuvent nous conduire qu’à la tristesse et à l’isolement. Ainsi le fils aîné qui est demeuré physiquement dans la maison de son père doit lui aussi, comme l’a fait son frère, revenir vers la maison paternelle non pas avec son corps mais avec son cœur. Il est donc appelé à convertir ses pensées et à les faire correspondre à celles de son père. La parabole nous présente deux conversions, l’une déjà réalisée par le frère le plus jeune, l’autre encore à effectuer par le frère aîné.

dimanche 20 mars 2022

Troisième dimanche de Carême / année C

 

Luc 13, 1-9

20/03/2022

Dans l’Evangile que nous venons d’entendre, on demande à Jésus de commenter l’actualité de son temps : un massacre ordonné par Pilate, une tour qui s’écroule… Dans un premier temps le Seigneur montre que les victimes de ces malheurs ne sont pas plus mauvaises, moralement parlant, que les personnes qui ont été épargnées : Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?

Jésus dissocie clairement les malheurs et les épreuves de la culpabilité morale et du péché. L’épreuve que nous vivons n’est donc pas une punition pour des péchés que l’on aurait commis. Tout le livre de Job a été écrit pour nous rappeler qu’une personne juste et sainte pouvait être mise à l’épreuve et souffrir dans son corps et dans son âme. Et dans les psaumes nous trouvons le scandale de la prospérité des méchants et des pécheurs. Il faut déraciner de notre cœur et de nos pensées cette association logique entre malheur et péché, si opposée à la foi chrétienne. Un chrétien ne devrait pas s’exclamer : qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? Dans l’Evangile selon saint Jean, le Seigneur affirme à propos de l’aveugle de naissance : Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui.

Evitons de vouloir donner à tout prix une explication rationnelle au mal. Les maux et les épreuves sont un mystère, et ce mystère du mal qui frappe indistinctement les bons comme les méchants échappe totalement à la logique humaine. Il n’y a tout simplement pas d’explication satisfaisante, capable de nous aider à supporter ces épreuves lorsqu’elles nous touchent. Par contre la foi en Jésus peut nous aider à vivre ces épreuves sans nous laisser détruire ni abattre. Job est l’image de Jésus. Lui, parfaitement innocent et saint, a pourtant dû passer par la grande épreuve de son agonie, de sa Passion et de sa mort sur la croix. Lui aussi, en tant qu’homme, a voulu obtenir une explication de la part de son Père : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Confrontés à la souffrance nous ne cessons, nous aussi, de demander pourquoi ? Dans un second temps Jésus nous enseigne à considérer les épreuves comme une possibilité de purification et de sanctification, comme des appels à la conversion : Mais si vous ne vous convertissez pas… Au sein même de l’épreuve physique ou morale, nous pouvons grandir dans la foi, passer d’une foi superficielle à une foi davantage enracinée au plus profond de notre être. Le mal qui nous atteint peut, il est vrai, nous éloigner de Dieu, nous mettre en colère contre lui, mais il peut aussi renforcer notre communion avec lui. Les épreuves de notre temps, celles de l’Eglise comme nos épreuves personnelles peuvent donc être un chemin de conversion. La parabole du figuier nous montre ce que signifie notre conversion : porter de beaux et bons fruits pour le Seigneur et pour nos frères. L’image du fruit avait déjà été utilisée par Jean le baptiste dans sa prédication : Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion… Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. Si Jésus reprend cette image, il la change aussi en insistant sur la patience de Dieu à notre égard. Saint Paul dans sa lettre aux Ephésiens nous montre ce qu’est ce bon fruit : Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité – et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur.

dimanche 6 mars 2022

Premier dimanche de Carême / année C

 

6/03/2022

Luc 4, 1-13

Dans l’introduction que Luc donne à son récit des tentations au désert, il insiste sur le fait que Jésus est rempli d’Esprit Saint et qu’il vit cette épreuve dans la communion de l’Esprit. C’est au terme des 40 jours de jeûne de Jésus que le diable le tente. Il le fait à partir d’un besoin naturel, celui du corps qui a besoin de se nourrir pour se maintenir en vie et en bonne santé. C’est la faim du Seigneur qui est donc l’occasion de la première tentation :

Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain.

Les 40 jours de Jésus renvoient clairement aux 40 années du peuple hébreu dans le désert entre la sortie d’Egypte et l’entrée en terre promise. De nombreuses fois le peuple s’est lamenté auprès de Moïse car il avait faim et soif. Ce sont les fameux murmures d’Israël qui ont déplu à Dieu, car Il les a considérés comme un manque de foi de la part du peuple. Dans son livre La foi des démons, Fabrice Hadjadj fait remarquer qu’à chacune des tentations correspond une demande du Notre Père : ici il s’agit bien sûr de Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Jésus refuse d’utiliser son rang de Fils de Dieu pour se nourrir lui-même alors qu’il éprouve la faim. Il n’hésitera pas, plus tard, à multiplier les pains pour nourrir les autres, les foules rassemblées autour de lui. La première tentation est celle de la chair sans l’Esprit, comme le montre bien la réponse de Jésus empruntée à la Torah.

La deuxième tentation, elle, ne part pas d’un besoin naturel et légitime de la chair mais elle flatte la concupiscence humaine qui désire sans aucunes limites le pouvoir et les richesses :

Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela.

C’est la tentation de l’orgueil humain et de la démesure. Cette soif insatiable, que saint Jean qualifie de désir de la chair, d’avidité des yeux et d’arrogance des riches (1 Jean 2, 16), est toujours une idolâtrie, un éloignement de l’adoration de Dieu. C’est l’illusion de l’homme qui pense pouvoir se faire dieu par lui-même. Saint Paul le dit clairement dans sa lettre aux Colossiens : l’amour de l’argent est une forme d’idolâtrie (3, 5). L’homme orgueilleux et concupiscent pense être tout-puissant par le pouvoir qu’il s’est acquis et par les richesses qu’il a accumulées. Il oublie que sa puissance est en fait un esclavage du démon. On n’accumule pas un tel pouvoir ni de telles richesses sans une soumission au Prince des Ténèbres ni sans exploiter et asservir ses frères en humanité. Tous les empires humains, dont aucun n’a été éternel, se sont bâtis sur des monceaux de cadavres et par des guerres sanglantes et destructrices. Jésus n’a que faire de ces empires-là, Lui qui est l’unique roi de gloire, le seul dont le règne n’aura pas de fin, lui qui est un roi humble et pauvre, sans armée ni soldats, et dont la seule puissance est celle de l’amour divin. A ce mirage des royaumes terrestres s’oppose cette demande du Notre Père : Que ton règne vienne.

La troisième tentation est celle de l’Esprit sans la chair, celle de l’abandon aux anges :

Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder…

Ici il s’agit purement et simplement de faire inutilement une démonstration de vanité… Dans les tentations précédentes il y avait au moins l’avantage d’une contrepartie : manger, régner sur des royaumes… Ici, rien de tout cela, si ce n’est donner un spectacle qui en imposera aux foules de Jérusalem. A cette dernière tentation s’oppose cette demande du Notre Père : Que ta volonté soit faite. De la même manière que Jésus s’était refusé à utiliser son pouvoir de Fils de Dieu pour son intérêt personnel, ici il refuse de considérer son Père comme une personne qui serait à son service pour répondre à un caprice d’enfant gâté. La relation filiale qui l’unit à son Père ne peut en aucun cas être utilisée pour donner un spectacle impressionnant ou pour se rendre célèbre. Jésus n’est ni un comédien ni un politicien. Il n’a rien à prouver ni rien à vendre. Et encore moins pourrait-il se vendre au diable pour obtenir le succès et la gloire éphémère qui vient des hommes.

Je conclue cette méditation en citant à nouveau Fabrice Hadjadj qui fait finement remarquer le symbolisme des lieux de la tentation :

Les trois lieux, ici où le démon opère paternellement, ne sont pas des coupe-gorge ou des bouges sordides. Ce sont le désert, la montagne et le Temple – les trois lieux traditionnels de la Révélation. On peut en tirer deux enseignements. D’une part, Satan désire doubler Dieu jusqu’à produire aux mêmes endroits ses propres épiphanies… D’autre part, là où le fidèle a le plus reçu, il est possible de le perdre davantage.