dimanche 7 juin 2020

SAINTE TRINITÉ 2020



Dans la lumière de la Pentecôte, accomplissement de la révélation divine, l’Eglise nous fait célébrer en ce dimanche le mystère de Dieu Trinité. C’est un choix plein de sens même si cette solennité est relativement récente dans l’histoire de notre calendrier liturgique. Il s’agit d’une fête instituée au Moyen-âge. Bien sûr la foi en la Trinité plonge ses racines dans la personne et la vie de Jésus. Célébrer ce mystère le dimanche qui suit la Pentecôte nous rappelle qu’avec la manifestation et le don de l’Esprit Saint Dieu s’est pleinement révélé et communiqué à ses créatures. Le simple signe de la croix est une confession de cette vérité de foi. C’est la raison pour laquelle nous devons toujours le faire avec dignité et respect, en pensant non seulement à l’offrande du Christ et à sa mort, mais aussi au Dieu trois fois Saint. Toute la liturgie de la messe est trinitaire. La grande majorité des prières sont adressées par le ministre du sacrement à Dieu le Père par Jésus le Fils. La grande prière qui accomplit la prière eucharistique indique bien la nature trinitaire du culte public de l’Eglise : Par lui (le Fils), avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit tout honneur et toute gloire…

Notre foi en la Trinité est donc le mystère central, le dogme le plus important, le plus essentiel du catéchisme, on pourrait dire la marque de fabrique du christianisme. C’est cette foi qui fait que nous ne sommes pas déistes mais bien chrétiens. Nous ne sommes pas simplement des monothéistes, mais des monothéistes trinitaires. L’affirmation de saint Jean selon laquelle Dieu est amour est la porte d’entrée la plus directe dans le mystère trinitaire. Comprenons bien que Dieu est amour avant même la création de tout ce qui est. Il ne l’est pas seulement par rapport à ses créatures, Il l’est en lui-même. Cela fait partie de son être le plus essentiel. Or si Dieu était unique sans être Trinité, il ne pourrait s’agir que d’un amour tourné vers soi-même, donc d’un égocentrisme infini, pour reprendre l’expression du prêtre suisse Maurice Zundel. La révélation de la Trinité nous délivre de cette oppression. Toujours selon Zundel, l’amour s’exerce en Dieu dans un véritable altruisme, entre trois Personnes relativement distinctes, quoique identiques chacune avec la totalité de l’Essence divine. En partant de notre difficile expérience de l’amour humain, Zundel nous fait entrevoir l’extraordinaire beauté du mystère trinitaire :

L’amour suppose à la fois la distinction des êtres qui s’aiment et leur unité. Ces deux éléments apparaissent toujours plus ou moins irréalisables dans notre expérience. Nous ne pouvons nous aimer nous-même sans dégoût ; nous ne pouvons aimer les autres sans douleur. Nous voudrions pouvoir saisir leur intérieur, nous identifier avec lui, de façon à n’être plus qu’un être avec eux. Mais justement leur intérieur nous demeure insaisissable, et les confidences qu’ils nous font ne nous livrent pas son mystère. Nous ne dépassons pas le seuil de leur âme. En Dieu, l’Amour ne rencontre point ces obstacles. La distinction des Personnes ne fait qu’exprimer l’unité de l’Etre.
Un peu plus loin dans sa méditation, Zundel signale une autre difficulté en rapport avec la réalité de l’amour, non seulement pour nous, mais aussi pour un Dieu qui ne se révélerait que comme l’Unique :

Il y a en Dieu une unité qui semble exclure l’amour. Il y a en nous une diversité  qui semble rendre impossible l’unité requise par l’amour.
C’est dans la révélation de la Trinité que cette difficulté disparaît :

En effet la Trinité nous offre la solution de ce problème sous ses deux faces : unité et diversité. Dieu se présente à nous comme l’unité absolue d’une diversité relative ; comme l’Amour de don dans son expression la plus totale et la plus intime ; comme la plus haute sainteté – que nous concevons nécessairement comme le plus grand amour.

Nous avons en Dieu la réalisation parfaite du « moi » comme don, comme altruisme subsistant. Le « moi », en Dieu, est un « regard vers ». Le Père s’exprime dans le Fils. Le Père et le Fils se donnent dans le Saint-Esprit, qui se donne à eux comme leur lien.

Trinité : mystère de l’Amour.
Moi divin : altruisme infini, effusion, don.
Vie de la Trinité : vie d’amour qui se termine en une complète circumincession, c’est-à-dire dans cette intériorité d’une Personne par rapport à l’autre, dans cette habitation de l’une dans l’autre.

L’affirmation de notre foi en Dieu Trinité n’est finalement que l’explicitation de ce que Jésus affirme à de nombreuses reprises dans l’Evangile selon saint Jean. Au chapitre 17, en priant le Père, il affirme cette relation unique qui l’unit à Lui tout en nous incluant dans ce grand mystère de la vie divine, une vie capable de vaincre tout mal parce qu’elle s’identifie à l’amour, parce qu’elle est l’amour même :

Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.



dimanche 31 mai 2020

Pentecôte 2020



Jean 20, 19-23

Dans la conversation que Jésus a avec la Samaritaine, il lui enseigne que Dieu est esprit et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. Cela explique pourquoi dans le Judaïsme toute représentation de Dieu est interdite. Un esprit n’a pas de corps, il ne peut donc pas être représenté par une image.

Avec la solennité de la Pentecôte, nous faisons mémoire du don de l’Esprit Saint à la première Eglise, don toujours actuel dans l’Eglise de notre temps. Si Dieu est esprit, il est aussi communion de trois personnes divines dans le mystère de la Sainte Trinité. Et l’une de ces personnes est appelée le Saint Esprit. Comment parler du don de l’Esprit au jour de la Pentecôte ? Comment évoquer le don d’une réalité spirituelle et invisible ? Avant de regarder comment les textes de cette messe parlent de l’Esprit souvenons-nous de la manifestation du même Esprit lors du baptême de Jésus dans le Jourdain :

Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.

Comme une colombe… Il s’agit bien d’une image. L’Evangile ne nous dit pas bien sûr que la troisième personne de la Trinité est un oiseau ! Cette image de la colombe n’est pas reprise dans les textes qui nous parlent de la Pentecôte. Ils utilisent d’autres images : le souffle, le vent et le feu.
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : Recevez l’Esprit Saint. Lors de la première Pentecôte, celle réservée aux apôtres et aux disciples le soir de Pâques, avant même la grande Pentecôte, cinquante jours plus tard, l’Esprit est manifesté par le souffle du Ressuscité, en grec pneuma qui est aussi le terme utilisé pour désigner l’Esprit Saint, le souffle sacré. Ce souffle de Jésus annonce un autre souffle, celui de la Pentecôte. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. La traduction liturgique remplace le souffle par le vent. Or il vaudrait mieux traduire : comme la venue d’un souffle violent. Nous retrouvons la conjonction comme, déjà utilisée lors de la scène du baptême. Ce petit mot nous montre qu’il est impossible au langage humain de décrire l’expérience de la Pentecôte, la venue mystérieuse de l’Esprit invisible dans le cœur des disciples. A l’image du souffle s’ajoute ensuite celle du feu : Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Le feu éclaire, illumine et réchauffe tandis que le souffle rafraichit, nettoie, purifie et pousse de l’avant. A la course ou en vélo nous savons la grande différence qu’il y a à courir avec ou sans vent, avec l’aide du vent ou contre le vent ! L’image du feu nous parle aussi de l’unité de l’Eglise. Ce feu unique de l’Esprit se partage en effet en langues et devient un don personnel pour chaque disciple du Christ. Saint Paul a bien compris cette action de l’Esprit dans l’Eglise comme en témoigne la deuxième lecture : C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit. L’Esprit, nous le voyons, est source de communion entre les membres du corps ecclésial. Grâce au baptême les différences de peuples et de condition sociale s’effacent. Car dans l’Eglise catholique peu importe que l’on soit français, ivoirien ou danois, riche ou pauvre, homme ou femme… L’essentiel n’est plus dans nos caractéristiques humaines personnelles que nous pouvons malheureusement utiliser pour nous séparer les uns des autres, les différences se transformant parfois en murs infranchissables. Cette solennité de la Pentecôte nous rappelle le don du baptême et de la confirmation par lequel nous avons été abreuvés par un souffle unique. S’ajoutant aux images du souffle et du feu, le verbe abreuver ou désaltérer suggère que le souffle de Dieu est comme une eau vive. Décidemment aucune image n’est suffisante pour parler de l’Esprit Saint et pour rendre compte de la richesse de ses dons en nous. Les paroles de Jésus à Nicodème, en reprenant l’image du souffle, nous font comprendre que nous sommes nous-aussi, en tant que baptisés nés du souffle de l’Esprit, un mystère, une part du mystère trinitaire :

Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit.

Il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais une eau vive qui murmure et dit en moi : « Viens vers le Père. » (Saint Ignace d’Antioche).

samedi 28 mars 2020

Cinquième dimanche de Carême / année A



Jean 11, 1-45

En relatant le récit de la résurrection de Lazare, saint Jean fait le lien avec l’Evangile de dimanche dernier, celui de la guérison de l’aveugle de naissance. Nous pouvons repérer au moins trois points communs entre ces deux récits. Tout d’abord le mal (handicap ou maladie qui conduit à la mort) doit servir à manifester l’action de Dieu en notre faveur ainsi que la puissance et la gloire de Dieu révélées en Jésus-Christ. Ensuite le thème de la lumière est présent : Jésus agit au nom de Dieu alors qu’il fait encore jour et il est lui-même cette lumière. Les jours des ténèbres, ceux de la Passion désormais toute proche, sembleront empêcher l’action de Dieu en tuant Jésus. Enfin Jean donne très peu de place au récit du miracle en lui-même (ici deux versets seulement !). L’évangéliste s’intéresse davantage à la préparation et aux conséquences du miracle, et bien sûr à sa signification.

La résurrection de Lazare est le dernier et le 7ème des miracles accomplis par Jésus dans l’Evangile de Jean. Les spécialistes de cet Evangile appellent les miracles qui y sont consignés des signes, car encore une fois c’est bien leur signification qui est la plus importante, c’est-à-dire ce qu’ils révèlent du plan de Dieu en notre faveur dans le cadre de la Nouvelle Alliance.

A deux reprises le Seigneur affirme qu’il va accomplir ce dernier signe avant sa Passion afin que ses disciples puissent croire en Lui. Et c’est bien la foi qui est au centre de cette page d’Evangile. Et l’objectif de Jésus est atteint puisque de nombreux Juifs crurent en lui. En même temps le dialogue entre le Seigneur et Marthe, l’une des sœurs de Lazare, nous montre que la foi est aussi une condition pour que le signe puisse être donné et reçu : « Crois-tu cela ? », crois-tu vraiment que je suis l’envoyé du Père et qu’en ma personne se trouve la vie divine ? Crois-tu que je suis la résurrection et la vie pour tous ceux qui mettent leur foi en moi ? Et Marthe de répondre en faisant une belle profession de foi : « Oui, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ». La foi demeure toujours un acte libre de notre part. Les signes nous sont donnés par Dieu pour nous aider à faire ce pas de la confiance en Jésus. Mais aucun signe ne peut nous contraindre à croire. Et pour accueillir les signes de Dieu il faut, à la manière de Marthe, être déjà disposé à la foi. Il ressort de ce récit que l’acte de croire est à la fois une condition et une conséquence du signe. « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ». Nous ne pouvons bien interpréter le signe divin que si quelque part nous sommes déjà ouverts à la présence et à l’action de Dieu en notre monde.

Nous pourrions peut-être penser : c’est bien beau tout cela, mais en quoi sommes-nous concernés ? Nous n’avons pas vu de résurrection et nous n’en verrons probablement jamais. En tant que chrétiens quels signes de Dieu percevons-nous aujourd’hui ? Voilà la question à laquelle nous conduit ce récit. Avant d’aller plus loin une allusion à l’Evangile de saint Luc me paraît éclairante. C’est la conclusion de la parabole de Lazare (rien à voir avec notre Lazare !) et du mauvais riche qui souffre loin de Dieu et qui prie pour que ses frères vivants encore sur terre puissent se convertir. La réponse d’Abraham est intéressante pour nous : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, même avec la résurrection d’un mort on ne les convaincrait pas ». Le premier signe de Dieu dans nos vies c’est donc sa Parole reçue en Eglise. Et c’est à la lumière de cette Parole que nous comprenons les signes des temps dont nous parle le Concile Vatican II. Hasard, destin, fatalité ? Non, les événements de notre vie personnelle comme ceux du monde peuvent devenir signes de Dieu si nous savons les accueillir en chrétiens. Tout ce qui est positif nous pousse bien sûr à la louange et au remerciement. Cependant même ce qui porte la marque du mal peut être signe de Dieu pour nous. Les catastrophes naturelles et écologiques, nombreuses ces derniers temps, ne sont pas des punitions de Dieu. Elles sont des signes qui nous invitent à l’humilité et à la sagesse. Quand l’homme se croit tout-puissant, la nature le ramène à la réalité de sa condition de créature faible et limitée. Ces signes nous invitent à revoir nos modes de vie basés sur le gaspillage et la surconsommation. Le spectacle navrant de ces hommes politiques ou chefs d’Etat qui préfèrent mettre leur pays à feu et à sang plutôt que de se retirer et de renoncer au pouvoir est la meilleure des leçons de morale. Dieu nous donne un signe aussi à travers cela : nous devrions être bien avertis des effets terriblement nocifs de la soif de pouvoir et de domination, pas seulement au niveau politique mais aussi au niveau personnel qui est le notre. C’est aussi le signe que lorsque la politique a oublié sa noble raison d’être, le service du bien commun, elle peut déstabiliser des peuples entiers. En France la montée de l’abstention aux élections est un signe. Dieu peut très bien se servir ce de qui est qualifié comme un manque de civisme pour remettre les hommes politiques devant leur responsabilité et la dignité de leur mission. Mais ce signe sera-t-il entendu ? Le malheur de beaucoup d’entre nous semble bien être le suivant : malgré les signes des temps nous refusons de changer, et habituellement nous attendons qu’il soit trop tard (une catastrophe, une crise mondiale ou une révolution) pour nous poser les bonnes questions et retrousser enfin nos manches.

Nous qui avons la grâce de croire en Jésus, nous savons, avec saint Paul, « que pour ceux qui aiment Dieu, ceux qu’il a choisis et appelés, Dieu se sert de tout pour leur bien ».


jeudi 26 mars 2020

Quatrième dimanche de Carême / année A



Jean 9, 1-41

Après la rencontre avec la samaritaine, l’Evangile de ce dimanche de carême nous fait méditer la guérison de l’aveugle de naissance. Saint Jean consacre très peu de lignes au récit de la guérison. Il s’intéresse davantage à la polémique que cette guérison suscite parmi les pharisiens. Dans ce récit deux enseignements principaux nous sont donnés. Le premier concerne la question du mal physique (pourquoi cet homme est-il né aveugle ?). Le second traite de la foi et de son contraire, le refus de croire, assimilable dans le récit à un aveuglement volontaire.

Pourquoi donc cet homme est-il né aveugle ? Confrontés au scandale du mal, nous cherchons forcément des explications. La réponse donnée par Jésus et par les pharisiens est radicalement différente. Pour ces derniers, partisans de la théorie traditionnelle, c’est le péché qui expliquerait le handicap de cet homme, sa condition d’aveugle étant en quelque sorte une punition divine… Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance… Relevons au passage la dureté et le mépris avec lesquels les pharisiens considèrent cet homme guéri par Jésus. Pour le Seigneur au contraire le péché n’explique rien. Ni cet homme, ni ses parents ne sont responsables du fait qu’il soit né aveugle. Cet état n’est donc pas une punition du péché… mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Nous le constatons, Jésus ne répond pas à la question de l’origine du mal physique. Ce scandale reste dans le domaine du mystère. Notre intelligence n’a pas accès à une explication rationnelle satisfaisante, et elle doit donc l’accepter plutôt que de donner de fausses réponses. Par contre Jésus semble dire que Dieu peut tirer un bien de ce mal en manifestant sa bonté et sa puissance à l’égard de cet homme. Cela signifie que le mal physique (pensons à tous les malades) exige des membres de l’Eglise un surcroit de charité et de dévouement. Les premiers hôpitaux d’Europe ont été créés et gérés par des congrégations religieuses, ils se nommaient Hôtel-Dieu.
L’autre enseignement de ce récit porte sur l’endurcissement de cœur des pharisiens et leur refus obstiné de croire en Jésus malgré l’évidence. Le signe de la guérison est clair et indiscutable… mais Jésus a eu le tort de faire du bien à cet aveugle le jour du sabbat ! C’est la raison pour laquelle ils se mettent à persécuter l’homme ayant retrouvé la vue ainsi que ses parents. Les pharisiens eux-mêmes sont divisés, puisque certains ouvrent tout de même leur cœur : Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? Mais le groupe des incrédules l’emporte. Pour eux l’infraction de la loi du Sabbat est plus importante que la guérison de l’aveugle de naissance. Leur culte de la loi de Moïse ferme finalement leur cœur en la foi en Jésus, et ils préfèrent par conséquent ne pas se prononcer sur l’identité de Jésus : nous ne savons pas d’où il est. La réaction du miraculé contraste par sa simplicité avec les raisonnements tortueux des pharisiens :

Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

Face à l’évidence des faits, ils s’enferment dans leur condamnation morale de Jésus : nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.

La conclusion de cette page évangélique nous fait passer de la lumière naturelle à la lumière de la foi. Et Jésus fait remarquer aux pharisiens la gravité de leur propre péché, eux qui s’empressent de dénoncer le péché chez les autres…

Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.

Le pire des aveuglements, celui de l’orgueil, consiste à ne pas voir que nous ne voyons pas, à nous croire justes alors que nous sommes pécheurs. Le pire des aveuglements, c’est celui qui est volontaire et qui nous enferme dans nos préjugés, nous empêchant de découvrir dans nos vies la nouveauté de l’action de Dieu. L’humilité nous recommande, au contraire, de reconnaître notre lenteur à croire, notre manque de foi, afin d’être guéris par l’amour du Christ. Au chapitre 9 de l’évangile selon saint Marc, nous voyons le père d’un enfant possédé dire à Jésus : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ! Cette prière paradoxale résume bien notre situation personnelle. La foi étant un chemin jamais terminé, nous portons toujours en nous simultanément une part de foi et une part d’incroyance. Au cœur de cette eucharistie, disons à Jésus ressuscité notre besoin de guérison et d’illumination : viens au secours de mon manque de foi !

dimanche 8 mars 2020

Deuxième dimanche de Carême / A



Matthieu 17, 1-9

8/03/20

Le deuxième dimanche de Carême nous fait contempler la transfiguration de Jésus sur une haute montagne. Nous fêtons chaque année cet événement le 6 août. L’Evangile de ce dimanche doit être reçu en ayant à l’esprit celui de dimanche dernier : nous passons en effet de l’épreuve du désert, celle des tentations, à la révélation de la gloire divine de Jésus sur la montagne, traditionnellement identifiée au mont Thabor. Il s’agit donc d’un contraste entre l’épreuve de la tentation et la joie de la gloire. Dans ce contexte, comment ne pas penser à la troisième tentation ?
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Le lieu est identique : une haute montagne. D’un côté le diable propose à Jésus la gloire des royaumes du monde, de l’autre le Père révèle la gloire céleste de son Fils. Ce parallélisme biblique nous enseigne que nous avons un choix à faire, une orientation de vie à prendre, donc un discernement à effectuer. Le tentateur nous fait miroiter la gloire de ce monde qui se résume le plus souvent à l’ambition, au pouvoir et aux richesses. Saint Jean précise dans sa première lettre le visage que revêt la gloire selon le monde :

Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde.

Nous ne pouvons pas désirer cette gloire éphémère sans prendre le risque de nous éloigner de Dieu et de tomber dans la vanité, c’est-à-dire le vide et l’inconsistance. La gloire qui vient de Dieu se révèle sur le visage lumineux du Christ et elle comble de joie le cœur de Pierre. Si nous cherchons à mettre le Christ et son Evangile au centre de notre vie, si nous avons déjà fait l’expérience de son amitié divine et de sa présence, alors nous savons à quel point pouvoir et richesses sont de fausses gloires, incapables de donner la vie. Quand nous parlons de gloire divine, nous signifions par-là à la fois la sainteté, la vie et l’amour qui sont en Dieu. Ce dimanche de Carême nous indique clairement notre vocation humaine et chrétienne : nous ne sommes pas faits pour nous épuiser dans la recherche de la gloire selon le monde et finalement connaître l’amertume de la déception quand ce n’est pas le désespoir lui-même. Il serait bon de méditer le magnifique livre de l’Ecclésiaste ou Qohèleth dont nous ne connaissons bien souvent que le commencement : Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité ! Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? L’un des refrains de l’Ecclésiaste est le suivant : J’ai vu tout ce qui se fait et se refait sous le soleil. Eh bien ! Tout cela n’est que vanité et poursuite du vent. Nous voilà bien prévenus.

La transfiguration comme le baptême de Jésus sont des révélations de la gloire du Dieu Trinité. Chaque fois c’est Jésus qui est au centre dans le mystère de son incarnation. En Lui, la Parole de Dieu se fait chair. Dans les eaux du Jourdain comme sur la montagne, la voix du Père témoigne en faveur du Fils :

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie, au moment du baptême.

Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le !, lors de la Transfiguration.

Si Dieu lui-même trouve sa joie dans la sainte humanité de son Fils, c’est bien que la joie parfaite ne se trouve que dans la communion avec Jésus. Et pour grandir et demeurer dans cette communion, le chemin nous est donné : il suffit d’écouter Jésus, de mettre en pratique son Evangile. En un mot notre vraie gloire, c’est d’être chrétiens. Ce que saint Paul ose affirmer de lui-même et des disciples de Jésus se vérifie d’une manière particulièrement lumineuse dans la vie et la personne des saints et des saintes :

Et nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit.



dimanche 16 février 2020

Sixième dimanche du temps ordinaire / Année A



Matthieu 5, 17-37

16/02/20

Nous poursuivons en ce dimanche notre méditation du sermon sur la montagne. Jésus se présente à nous comme celui qui vient pour accomplir la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire les porter à leur perfection. Cet accomplissement passe par la mise en pratique d’une justice supérieure à celle pratiquée par les élites religieuses du peuple d’Israël. Le Seigneur donne ensuite quatre exemple de cette justice nouvelle en partant chaque fois de l’un des dix commandements de la Loi de Moïse. Ce faisant, il nous enseigne ce qu’est la sainteté chrétienne. Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… Eh bien ! Moi, je vous dis… Pour Jésus il ne s’agit pas seulement de respecter les commandements mais de déraciner le péché du cœur de l’homme. Pour lui, tout part du cœur, de notre intériorité, le bien comme le mal. Dans l’Evangile selon saint Marc cette vérité est clairement enseignée :

Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur.
A partir de deux exemples regardons comment Jésus veut libérer notre cœur de l’emprise du mal.

Il y a tout d’abord le commandement fondamental qui interdit le meurtre. Le Seigneur élargit la portée de ce commandement pour aller jusqu’à la racine de l’homicide. En tant que chrétien, même si je n’ai tué personne, je peux tout de même enfreindre ce commandement fondamental. Comment donc ? Chaque fois que je me laisse dominer par la colère contre mon frère, chaque fois que je l’insulte ou le maudit. Jésus nous fait faire le lien entre l’acte de tuer et le péché capital de colère. Si j’éteins en moi le feu de la colère, alors je ne tomberai pas dans cette faute grave. Si je m’entraine par une discipline quotidienne à maîtriser ma langue, alors je ne tuerai pas mon prochain par mes paroles. Car la langue est une arme, et mal utilisée, elle a le pouvoir de tuer même si elle n’ôte pas la vie. Il faudrait relire à ce sujet tout le chapitre 3 de la lettre de saint Jacques. En voici un passage significatif :

Notre langue est une petite partie de notre corps et elle peut se vanter de faire de grandes choses. Voyez encore : un tout petit feu peut embraser une très grande forêt. La langue aussi est un feu ; monde d’injustice, cette langue tient sa place parmi nos membres ; c’est elle qui contamine le corps tout entier, elle enflamme le cours de notre existence, étant elle-même enflammée par la géhenne.  Toute espèce de bêtes sauvages et d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins peut être domptée et, de fait, toutes furent domptées par l’espèce humaine ; mais la langue, personne ne peut la dompter : elle est un fléau, toujours en mouvement, remplie d’un venin mortel.

Le second exemple concerne l’interdiction du mensonge dans les serments. Jésus porte à sa perfection ce commandement en interdisant tous les serments. Un chrétien ne doit pas jurer car sa parole doit être toujours véridique et sincère. De même que notre langue ne doit pas être utilisée pour maudire ou insulter, de même elle doit toujours servir la vérité et fuir la duplicité. L’utilisation habituelle du mensonge ruine les relations humaines et la vie en société. Au final nous n’avons plus confiance en personne car nous soupçonnons l’autre de vouloir nous tromper. La pratique du mensonge est encore plus grave et plus destructrice lorsqu’elle est le fait des responsables politiques… qui feignent ensuite de se plaindre du désintérêt croissant des citoyens pour les élections ! Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. Jésus, Parole du Père, Verbe éternel, nous rappelle ici le sérieux de notre parole, l’importance de respecter le sens des mots au lieu de les travestir en vue de tromper, enfin le respect de nos engagements. C’est la raison pour laquelle il ne faut jamais s’engager à la légère ni promettre sans avoir d’abord mûrement réfléchi. Souvenons-nous de l’exemple d’Hérode contraint de faire décapiter Jean suite à une promesse irréfléchie faite en public… Notre parole nous engage et nous avons aussi un devoir de fidélité envers les mots du langage humain qui sont toujours porteurs d’une vérité propre, celle du dictionnaire. Il nous faut lutter contre une tendance désormais de plus en plus envahissante qui tord volontairement le sens des mots et détruit ainsi la vérité. Que l’on pense au mot mariage appliqué abusivement aux personnes de même sexe ou encore au mot réforme impliquant toujours un progrès mais abusivement utilisé  par les politiciens pour organiser une régression sociale… Orwell dans son roman 1984 avait inventé le concept de novlangue, celui d’une recréation du langage pour le mettre au service non pas de la vérité mais du mensonge. Déjà Isaïe mettait en garde ses contemporains contre cette perversion du langage !

Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l'amertume en douceur, et la douceur en amertume!

dimanche 9 février 2020

Cinquième dimanche du temps ordinaire / A



Matthieu 5, 13-16

9/02/20

Avec les Béatitudes, au commencement du chapitre 5 de son Évangile, saint Matthieu commence une longue section allant jusqu’au chapitre 7 qui rassemble divers enseignements de Jésus donnés sur la montagne. Le lieu de cet enseignement, la montagne, fait penser à Moïse qui, sur le mont Sinaï, reçoit les tables de la Loi. Ici Jésus, nouveau Moïse, nous donne les tables de la loi nouvelle qui vient perfectionner la loi de Moïse. Le passage que nous venons d’entendre se situe immédiatement après les Béatitudes. Ici le Seigneur comme dans les Béatitudes fait en quelque sorte le portrait de ses disciples. S’adressant à eux, il leur rappelle leur identité. Comme dans les Béatitudes, ce qui est dit des disciples est d’abord valable pour Jésus. Il suffit pour s’en convaincre de nous souvenir du chapitre 8 de saint Jean dans lequel le Seigneur se présente comme la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres : il aura la lumière qui est vie.

Sel de la terre et lumière du monde : ces deux images sont facilement compréhensibles. Regardons d’abord ce qu’elles ont en commun : terre et monde. Comme leur Maître, les disciples sont donnés au monde, leur mission comme leur témoignage ne se limite pas à leur ville ou à leur pays, mais ils comportent une valeur universelle. C’est l’un des sens de notre appartenance à l’Eglise catholique, une Eglise universelle envoyée à tous et au service de tous. Le sel donne du goût, de la saveur aux aliments ; la lumière quant à elle est indispensable. A quoi serviraient les yeux dans une nuit permanente ? Dans les deux images la présence du chrétien dans le monde est présentée comme utile et nécessaire. Parce que là où est le chrétien, là aussi est le Christ. Telle est notre dignité et notre mission. Encore faut-il que nous soyons vraiment chrétiens comme le bon sel qui garde sa capacité. Encore faut-il que nous ne cachions pas notre foi. Comment témoigner ? A la fin de cette page évangélique, Jésus nous donne le critère essentiel : De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

Pour être du bon sel, pour être une lumière sur le lampadaire, nous n’avons pas d’autre choix que de faire le bien, donc que de le choisir et de le désirer. C’est d’ailleurs en nous rappelant cette vérité que Jésus achève son enseignement sur la montagne à la fin du chapitre 7 : Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux… Celui qui entend les paroles que je dis là et les met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a construit sa maison sur le roc.

La première lecture nous montre le lien indissociable entre ce bien que nous sommes appelés à faire et la vertu de charité, en particulier pour notre prochain. Autant les images de sel de la terre et de lumière du monde peuvent avoir un aspect abstrait, autant leur sens profond se vérifie par des actions concrètes. Ces actes par lesquels nous choisissons le bien découlent de ce que nous sommes : disciples du Christ. Et en même temps c’est en les pratiquant avec persévérance que nous devenons ce que nous sommes : réellement chrétiens. Tout ce bien, nous pouvons le réaliser dans notre communion avec le Christ car sans lui nous ne pouvons rien faire. Bien souvent notre incapacité à faire le bien nous humilie et nous fait honte. Ce n’est pas une raison pour nous décourager et abandonner la Parole du Seigneur. Lui, il compte sur nous pour faire rayonner sur notre monde la lumière de son Evangile.