dimanche 30 juin 2019

13ème dimanche du temps ordinaire / année C



30/06/19

Luc 9, 51-62

Nous reprenons en ce dimanche la lecture suivie de l’Evangile selon saint Luc après le temps pascal. Le début de notre page évangélique marque un tournant décisif dans le ministère public du Seigneur : Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Luc nous signale qu’à ce moment précis Jésus, en marchant vers Jérusalem, entre déjà dans le mystère de sa Passion. Une traduction littérale du texte grec donnerait : Jésus durcit son visage en direction de Jérusalem. Ce qui constitue une allusion au troisième chant du Serviteur du Seigneur en Isaïe : Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. Le contexte est donc dramatique. Pour rejoindre Jérusalem depuis la Galilée, il fallait traverser la Samarie. Les Samaritains entretenaient de très mauvaises relations avec les Juifs et vice-versa. Ils avaient même construit sur le mont Garizim un temple concurrent de celui de Jérusalem, ce qui en faisait de parfaits hérétiques aux yeux des Juifs pour lesquels le temple ne pouvait être qu’unique. Nous savons par la parabole du bon samaritain, dans le chapitre suivant de l’Evangile, que Jésus, bien que Juif, n’entretenait aucune inimitié envers les Samaritains. En témoigne aussi la longue conversation qu’il a avec la Samaritaine au début de l’Evangile selon saint Jean. Or voici que les Samaritains d’un village refusent d’accorder l’hospitalité à Jésus et à ses disciples pour la simple raison qu’ils se dirigent vers Jérusalem ! La réaction de Jacques et de Jean est, elle aussi, une allusion à un épisode de l’Ancien Testament, faisant partie de l’histoire du prophète Elie en butte à la persécution du roi de Samarie : Okozias envoya vers Élie un officier avec ses cinquante hommes. Celui-ci monta vers Élie, le trouva assis au sommet de la montagne et lui dit : « Homme de Dieu, par ordre du roi : Descends ! » Élie répondit à l’officier : « Si je suis un homme de Dieu, qu’un feu du ciel descende et te dévore, toi et tes cinquante hommes ! » Et un feu du ciel descendit et le dévora, lui et ses cinquante hommes. Il est intéressant de noter la grande différence entre les deux références aux Ecritures. Par son attitude Jésus renvoie à la figure du Serviteur souffrant du Seigneur tandis que ses disciples renvoient à l’attitude du prophète Elie qui fait tomber sur ses ennemis le feu du ciel ! Jésus prend le chemin sur lequel il se fera condamner à mort et tuer, Jacques et Jean veulent condamner à mort les Samaritains qui refusent d’accueillir leur Maître… ce fossé spirituel qui sépare encore les disciples de Jésus est une illustration parfaite de ce que Paul affirme dans la deuxième lecture : les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. C’est bien parce qu’ils sont encore charnels que Jésus les réprimande et leur fait comprendre que leur attitude violente et vengeresse n’est pas digne de lui. Lui, le Maître, respecte la liberté des Samaritains tout en condamnant le fanatisme de ses propres disciples qui veulent mettre Dieu au service de leurs propres intérêts et de leur inimitié envers un autre peuple. Malheureusement cette attitude s’est répétée de très nombreuses fois au cours de l’histoire du christianisme. Si l’on n’est pas accueilli dans tel village, plutôt que de tuer les habitants, on va tout simplement tenter sa chance ailleurs : puis ils partirent pour un autre village. C’est cette attitude de suprême liberté que Jésus enseignera aux 72 disciples qu’il enverra en mission dans le chapitre suivant. Il prévoie en effet la situation de rejet à laquelle peuvent être confrontés les missionnaires de l’Evangile. Que faire dans ce cas ? Tout simplement passer son chemin et aller ailleurs… Dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : “Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.”

Ayant médité la première partie de l’Evangile de ce dimanche, cet antagonisme entre les tendances de la chair et celles de l’Esprit, nous comprenons mieux ce que nous fait demander la prière d’ouverture de cette messe :

Tu as voulu, Seigneur, qu'en recevant ta grâce nous devenions des fils de lumière ; ne permets pas que l'erreur nous plonge dans la nuit, mais accorde-nous d'être toujours rayonnants de ta vérité.


dimanche 23 juin 2019

LE SAINT SACREMENT / Année C



2 Corinthiens 11, 23-26

23/06/19

Après la fête de la Pentecôte, sommet et accomplissement du mystère de Pâques, la liturgie nous fait célébrer deux solennités du Seigneur insérées dans le temps ordinaire. La Sainte Trinité, c’était dimanche dernier, et le Saint Sacrement du corps et du sang du Christ en ce dimanche. Parmi les sept sacrements, l’eucharistie est le seul à être célébré par une fête qui lui est exclusivement consacré. Sans oublier bien sûr la célébration du Jeudi Saint qui fait mémoire de l’institution de ce sacrement. Le nom même de cette solennité souligne la place unique et éminente que le sacrement de la messe tient parmi les sept sacrements : il est le Saint Sacrement, c’est-à-dire le sacrement par excellence. La célébration de ce jour comme le nom donné à l’eucharistie mettent donc en lumière, de la part de l’Eglise, l’importance de ce sacrement pour notre vie chrétienne.

Je voudrais commenter la deuxième lecture de cette messe qui constitue probablement le témoignage le plus ancien que nous ayons sur l’eucharistie dans le Nouveau Testament, et cela sous la plume de l’apôtre Paul dans sa première lettre aux Corinthiens. Comme souvent Paul part d’un fait vécu dans la communauté et en profite pour donner un enseignement de portée plus générale ensuite. Dans les versets qui précèdent notre lecture, l’apôtre reproche aux Corinthiens leur manière de célébrer la Cène du Seigneur : Je ne vous félicite pas pour vos réunions : elles vous font plus de mal que de bien. Tout d’abord, quand votre Église se réunit, j’entends dire que, parmi vous, il existe des divisions. Il semblerait même que les chrétiens de Corinthe aient pris leur repas ordinaire au sein de la célébration eucharistique ou bien immédiatement avant ou après ! Lorsque vous vous réunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez ; en effet, chacun se précipite pour prendre son propre repas, et l’un reste affamé, tandis que l’autre a trop bu.

Face à ces divisions et à ces désordres, Paul rappelle donc la tradition reçue du Seigneur. Et il commence par le contexte historique de l’eucharistie, le soir du jeudi saint : la nuit où il était livré… Cette expression évoque en même temps la trahison de Judas et l’entrée volontaire du Christ dans sa Passion. C’est dans ce contexte qu’il prit du pain et une coupe de vin pour que ses disciples fassent mémoire de lui. A deux reprises, Jésus dit en effet : Faites cela en mémoire de moi. Dans le texte de Paul, l’eucharistie est d’abord le mémorial du Christ livré pour nous dans sa Passion et sa mort. Elle est aussi le mémorial de la nouvelle Alliance en son sang. C’est réellement au soir du jeudi saint que Jésus nous fait passer dans l’Alliance nouvelle et définitive, dans la perfection de la réconciliation entre Dieu et les hommes. Il anticipe dans ce repas sacré ce qui se réalisera le lendemain, le vendredi saint, avec sa Passion et sa mort sur le bois de la croix. Dans le récit de la Passion selon saint Luc, l’évangéliste signale, juste avant la mort de Jésus, un événement qui se produit dans le temple : Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. La déchirure du rideau du temple marque symboliquement la fin de la première alliance et l’avènement de la nouvelle alliance dans le sang du Fils bien-aimé. Le mémorial de l’eucharistie est donc celui de la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ. Et il se célèbre sous la forme d’un repas sacré dans lequel le pain devient le corps du Seigneur tandis que le vin se transforme en son sang. Après avoir cité les paroles de Jésus, Paul conclut : Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Même s’il ne mentionne pas la résurrection et insiste sur la mort du Seigneur, la résurrection est affirmée de manière implicite puisqu’en célébrant l’eucharistie et en communiant au pain de vie nous regardons vers l’horizon final de la création et de l’histoire humaine, dans l’attente du retour du Christ en gloire : jusqu’à ce qu’il vienne. L’eucharistie est importante pour le temps de l’Eglise, pour nous qui sommes comme des pèlerins sur cette terre. Mais dans le Royaume de Dieu pleinement accompli, l’eucharistie n’existera plus, elle cèdera la place à la réalité qu’elle annonçait et à laquelle elle nous faisait goûter par avance : la pleine communion avec le Dieu trois fois Saint et entre nous dans la divine charité. Paul affirme donc ici la dimension eschatologique de l’eucharistie, son lien avec le Royaume des cieux et la vie éternelle. Comme le chante la séquence de cette fête, le pain eucharistique est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu qui nous prépare à recevoir les biens éternels dans la terre des vivants. A cette signification eschatologique de l’eucharistie, il faudrait en joindre une autre, cosmologique cette fois. Car le fait que Jésus ait choisi des éléments de la création transformés par le travail des hommes, le pain et le vin, nous indique la place de la nouvelle création au sein même du sacrement de la messe. Même si dans sa lettre aux Romains, Paul ne parle pas explicitement de l’eucharistie, les paroles qu’il prononce à propos de la création nous laissent entrevoir l’espérance d’une transfiguration de toute la création et pas seulement un salut pour les créatures humaines : La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu… elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu.

samedi 15 juin 2019

LA SAINTE TRINITÉ / ANNÉE C



Jean 16, 12-15

16/06/19

Les deux dimanches qui suivent la Pentecôte ne sont pas des dimanches du temps ordinaire, bien que celui-ci commence au lendemain de la Pentecôte, mais des solennités consacrées à la Sainte Trinité et au Saint Sacrement. Il y a bien sûr une raison à ce choix de la liturgie. La Pentecôte marque en effet l’achèvement et la plénitude de la révélation chrétienne avec la manifestation du Saint Esprit au terme du temps pascal. Or le mystère de Dieu Trinité est bien ce sommet de la révélation chrétienne. Il constitue le propre du christianisme, son originalité pourrait-on dire, par rapport aux autres religions monothéistes.

Les lectures de cette solennité nous parlent des missions des personnes divines, de leur action dans le monde et par rapport à nous en tant que créatures. Sous la figure de la Sagesse, le livre des Proverbes annonce le Fils. Saint Paul nous parle de la mission du Fils et de l’Esprit Saint tandis que, dans l’Evangile, Jésus nous enseigne la mission de l’Esprit. Je me limiterai à mettre en lumière les enseignements essentiels des deux premières lectures.

Dans le livre des Proverbes, l’auteur affirme deux choses à propos de la Sagesse divine. Tout d’abord cette Sagesse est associée de très près à l’œuvre créatrice du Père, comme un maître d’œuvre ou comme un enfant chéri selon les traductions. Saint Jean, dans le prologue de son Evangile, pense certainement à ce texte des Proverbes lorsqu’il écrit à propos du Verbe, donc du Fils : C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. Pour le dire autrement : le Père n’est pas Créateur sans la Sagesse, sans son Fils, et, comme nous le lisons dans la première page de la Bible, le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Même si dans le Credo nous affirmons du Père qu’il est Créateur, la création est l’œuvre de la Sainte Trinité. Il crée par son Fils dans l’Esprit. La seconde affirmation du livre des Proverbes a de quoi nous surprendre puisque la Sagesse de Dieu joue en sa présence. Et son jeu réjouit le cœur de Dieu : je faisais ses délices jour après jour. Dans ce jeu de la Sagesse qui se déroule aussi dans la création, c’est le mystère de l’Incarnation qui est déjà annoncé : trouvant mes délices avec les fils des hommes. En Dieu, la Sagesse est amour, donc volonté d’union et de communion, avec les hommes et les femmes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. En Dieu, la Sagesse est ce désir que Dieu a de s’unir à nous dans l’amour. Ce désir trouvera son aboutissement dans le corps virginal de Marie, fécondée par l’Esprit Saint, pour que le Fils de Dieu soit aussi le Fils de l’homme. Dans la deuxième lecture, saint Paul précise quelle est la mission du Fils à notre égard : Nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis. Il s’agit bien d’une mission de réconciliation entre les créatures humaines et le Père. Par Jésus, nous pouvons vivre désormais dans le monde de la grâce, ce qui signifie bénéficier, sans aucun mérite de notre part, du cadeau de l’amour divin qui nous établit dans la paix. Enfin saint Paul nous parle de la mission du Saint Esprit : l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Nous pouvons comprendre cette affirmation d’une double manière. L’Esprit Saint, lien d’amour entre le Père et le Fils, nous communique cet amour divin au plus profond de notre être, au niveau de notre intériorité. Dans le même mouvement, c’est aussi l’Esprit Saint qui nous communique l’amour pour Dieu en nous rendant capable de l’aimer divinement. Dans l’Esprit Saint nous pouvons aimer le Père comme le Fils l’aime, à la manière de Jésus.


dimanche 2 juin 2019

Septième dimanche de Pâques / Année C



Jean 17, 20-26

2/06/19

Entre l’Ascension et la Pentecôte, le septième dimanche du temps pascal nous fait entendre chaque année un passage de la prière de Jésus au chapitre 17 de saint Jean. Jésus prie en compagnie de ses disciples, la veille de sa Passion et de sa mort. Et l’objet principal de sa prière de demande au Père est l’unité des disciples, l’unité des chrétiens :
Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi… Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un…
Le Seigneur demande pour nous et pour son Eglise une unité parfaite, reflétant l’unité même qui existe dans la Sainte Trinité entre le Père et le Fils. Il s’agit donc ici d’une unité divine et surnaturelle qui a son fondement dans l’être même de Dieu. Dans le mystère trinitaire, c’est le Saint Esprit qui est le lien d’amour entre le Père et le Fils. L’unité que Jésus demande pour nous ne pourra se réaliser qu’à partir de l’événement de la Pentecôte. Puisqu’il s’agit d’une unité spirituelle, celle des cœurs et des esprits, nous ne pouvons en faire l’expérience que si nous ouvrons notre cœur au don de l’Esprit et à ses saintes inspirations. Regardons maintenant comment saint Luc dépeint la première communauté chrétienne après la Pentecôte :

Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières.

Nous trouvons dans cette description de la première communauté chrétienne de Jérusalem les piliers de l’unité parfaite : une même foi dans la fidélité à l’enseignement des apôtres, la conscience d’appartenir à un même corps, celui du Christ, et enfin l’enracinement de chacun et de tous dans la prière et dans les sacrements, en particulier celui de l’eucharistie. Un peu plus loin dans les Actes des apôtres, saint Luc affine cette description de la manière suivante :

La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme.

Avant chaque communion, le prêtre prie au nom de tous en demandant ce don de l’unité parfaite :

Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Eglise ; pour que ta volonté s’accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l’unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles.

Ceux parmi nous qui ont eu la grâce de faire une retraite dans un monastère ou dans un centre d’exercices spirituels ont pu ressentir, presque physiquement, la paix qui règne dans ces lieux, une paix liée à l’unité des cœurs dans la prière. Les incessantes divisions entre chrétiens depuis les commencements du christianisme sont le fruit de nos péchés. Dans le passé comme aujourd’hui, la tentation est grande d’être chrétien de manière extérieure et superficielle, sans entrer dans l’expérience de la communion avec Dieu par la prière personnelle et l’engagement à la conversion. Si dans nos différentes Eglises et à l’intérieur de nos communautés, nous étions vraiment libérés des péchés liés à l’orgueil, aux ambitions et aux stratégies de pouvoir et de domination, nous aurions un seul cœur et une seule âme, car nous serions des chrétiens spirituels et pas seulement des chrétiens par habitude ou par routine. C’est d’abord notre cœur, notre propre intériorité qu’il s’agit d’unifier comme le montre bien ce verset du psaume 86 : Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. La prière quotidienne, la méditation des Ecritures, sont comme un baptême dans lequel nous nous plongeons pour y retrouver notre unité intérieure dans la communion avec Dieu. Tel est le moyen le plus puissant que Jésus nous donne pour exaucer avec nos frères et nos sœurs l’objet de sa prière : notre unité parfaite qui ne peut être qu’une unité par le haut, venant du Père et nous ramenant à lui.

Je conclurai cette méditation sur l’unité en citant saint Paul, dans sa lettre aux Ephésiens. Pour l’apôtre, l’unité parfaite est devant nous, elle ne se réalisera qu’au terme d’un processus par lequel les chrétiens s’identifieront toujours davantage à leur Maître et Seigneur, le Christ :

Les fidèles sont organisés pour […] que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude. Alors, nous ne serons plus comme des petits enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour nous entraîner dans l’erreur. Au contraire, en vivant dans la vérité de l’amour, nous grandirons pour nous élever en tout jusqu’à celui qui est la Tête, le Christ.


jeudi 30 mai 2019

ASCENSION DU SEIGNEUR / Année C



Luc 24, 46-53

30/05/19

Saint Luc est l’auteur de deux livres dans le Nouveau Testament : l’Evangile qui porte son nom et les Actes des apôtres. Comme le montre clairement l’introduction qu’il donne à ce livre, Luc avait conçu ces deux écrits comme un ensemble, l’Evangile étant le tome 1 et les Actes le tome 2 : Cher Théophile, dans mon premier livre, j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné, depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. L’ordre biblique des livres a donc séparé ce que Luc avait conçu comme un ensemble en intercalant entre son Evangile et les Actes l’Evangile selon saint Jean.

Or la liturgie de la Parole, en cette fête de l’Ascension, réunit à nouveau les deux livres de Luc : l’Evangile correspondant à la dernière page de son Evangile et la première lecture au commencement des Actes des Apôtres, ce qui fait que Luc se répète en nous donnant deux versions de l’Ascension du Seigneur. Il est intéressant de voir comment Luc résume le temps entre Pâques et l’Ascension : pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu. Le Ressuscité, chaque fois qu’il s’est manifesté à ses disciples, leur a donc parlé du royaume de Dieu, et c’est avec le même thème qu’il avait commencé sa prédication après son baptême. Le mot royaume est piégé. Dans la bouche de Jésus, il s’agit clairement d’une réalité spirituelle puisque son royaume n’est pas de ce monde comme il l’affirme clairement en présence de Ponce Pilate. Le royaume de Dieu consiste en effet à laisser Dieu régner en nos cœurs et à travers nous dans nos sociétés, d’où l’appel à la conversion de la part de Jésus dès le commencement de sa prédication. Car nos cœurs de pierre sont fermés à la présence et à l’action de Dieu. Il suffit pour le comprendre de relever la réaction des apôtres lorsque Jésus leur annonce qu’ils seront baptisés dans l’Esprit Saint : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? Leur vision du royaume de Dieu est purement terrestre, comme si ce royaume correspondait à l’indépendance politique de leur nation. Pourtant ils ont été formés pendant des années par Jésus qui leur a toujours parlé du royaume des Cieux comme d’une réalité spirituelle, c’est-à-dire concernant notre relation avec Dieu et entre nous. Un verset de l’Evangile selon saint Luc le montre clairement : le règne de Dieu est au milieu de vous. Certaines traductions donnent même : le royaume de Dieu est en vous. Quant à saint Paul, il nous aide à comprendre les caractéristiques principales de ce royaume des cieux : il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

Regardons maintenant quelles images Luc utilise dans ses deux récits pour nous parler du mystère glorieux de l’Ascension de Jésus. Dans la première lecture : Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Dans l’Evangile : Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. S’élever, être emporté au ciel… Ces images nous disent que Jésus quitte définitivement notre expérience terrestre et que, tout en restant pleinement homme, il rejoint le Ciel, symbole de Dieu dans la Bible. Et malgré cette séparation, malgré le fait qu’à partir de l’Ascension, il devient invisible à nos yeux de chair, Luc souligne la joie des disciples, dans l’attente du don de l’Esprit Saint : ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu. Ils ont enfin compris que ce royaume de justice, de paix et de joie était en eux. Ils vivent l’expérience chrétienne, l’expérience de tous ceux qui mettent leur foi en Jésus ressuscité et qui le fréquentent comme un ami fidèle dans la prière et dans les sacrements, l’expérience du royaume intérieur si bien exprimée par une belle formule du pape Grégoire le grand : le ciel, c’est l’âme du juste.

dimanche 26 mai 2019

Sixième dimanche de Pâques / année C



Jean 14, 23-29

26/05/19

En ce dimanche de Pâques qui précède la fête de l’Ascension, Jésus veut nous faire le don de sa paix :

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé.

Avant chaque communion eucharistique, l’Eglise fait répéter au prêtre une partie de ces paroles dans l’une des rares prières de la messe s’adressant directement au Christ. Le contexte dans lequel elles ont été prononcées, en présence des apôtres, le soir du jeudi saint, en fait des paroles de consolation spirituelle. Et comment ne pas penser à un autre soir, celui de Pâques, marqué par la manifestation du Ressuscité à ses apôtres ? A trois reprises le Seigneur s’adresse à eux en leur disant : paix à vous ! Dans le Nouveau Testament, le mot « paix » est utilisé 96 fois, c’est dire toute son importance pour notre foi chrétienne. Saint Paul parle à plusieurs reprises du Dieu de la paix dans ses lettres. La première affirmation importante de la révélation chrétienne consiste donc à voir en Dieu le Père la source de cette paix que Jésus nous laisse et nous donne. Dans sa lettre aux Ephésiens Paul n’hésite pas à dire que le Christ est notre paix tandis que dans sa lettre aux Galates il affirme que la paix est le fruit de l’Esprit Saint. Nous le voyons, c’est la Sainte Trinité qui est en permanence identifiée à ce grand don de la paix. La paix est d’abord un attribut du Dieu trois fois saint, une qualité de Dieu lui-même pourrait-on dire.

En revenant aux paroles de l’Evangile de ce dimanche, nous comprenons que cette paix est à la fois un trésor divin, un héritage spirituel qui nous est confié (je vous laisse la paix) et une grâce correspondant à une mission (je vous donne ma paix). Jésus précise que ce n’est pas à la manière du monde qu’il nous donne cette grâce de la paix. La paix de ce monde est en effet souvent fragile et superficielle, elle est le fruit d’un compromis humain, d’un consensus temporaire, et, malheureusement, elle est souvent liée à un rapport de force, donc à la possibilité de la guerre. Pensons à la monstrueuse folie que nous avons créée en développant des armes nucléaires avec la doctrine d’une dissuasion qui serait au service de la paix… C’est pour cette raison que Jésus, dans l’Evangile de Luc, semble se contredire en affirmant : Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car si la paix selon le monde peut très bien aller de pair avec le mensonge et l’hypocrisie, la paix du Christ est inséparable de la vérité. C’est pour cela qu’elle divise les hommes entre eux. Non pas que ce soit la volonté du Christ, mais comme une conséquence de la proclamation de son Evangile nous appelant à la conversion. La paix que Jésus nous donne est donc d’abord spirituelle et notre Evangile nous permet d’en saisir les traits : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. La paix spirituelle n’est rien d’autre en effet que notre communion avec la Sainte Trinité, communion rendue possible par l’inhabitation divine dans le chrétien qui accomplit la volonté de Dieu. Pour Paul le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Cette paix spirituelle est aussi une mission, un engagement. Elle ne peut que devenir concrète dans la transformation de notre monde pécheur en un monde selon le cœur de Dieu. C’est dire que le don de la paix du Christ est inséparablement une force spirituelle et une force sociale, un don qui unit le Ciel à la terre pour faire de notre terre, non pas un paradis terrestre, mais la matière du Royaume des Cieux et l’ébauche du siècle à venir, pour reprendre les paroles du Concile Vatican II. Le même Concile à la suite du Christ nous enseigne que la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. Oui, heureux sommes-nous si nous sommes artisans de paix, si nous manifestons au cœur de notre monde cette paix spirituelle que nous recevons d’abord dans notre cœur.

dimanche 19 mai 2019

Cinquième dimanche de Pâques / année C



Jean 13, 31-35

19/05/19

Dans le testament spirituel que Jésus confie à ses disciples comme un trésor, le soir du Jeudi Saint, l’amour fraternel tient une place éminente. A un tel point qu’il est présenté par le Seigneur comme le signe par excellence de la vie chrétienne : À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. Jésus ne dit pas : on vous reconnaîtra comme mes disciples si vous êtes baptisés, si vous participez à la messe, si vous portez une croix etc. Non pas que pour lui la vie sacramentelle soit sans importance, c’est bien Lui qui a voulu ces sacrements comme des sources de grâce pour tout homme et chacun d’entre nous. Mais les sacrements seraient sans efficacité s’ils ne provenaient pas de l’amour du cœur de Jésus. D’où le commandement nouveau : Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. On reconnaît donc un chrétien à sa capacité d’imiter l’amour du Seigneur, de l’incarner dans sa vie tout entière et pas seulement à certains moments consacrés à la prière et au culte. Comme l’affirme l’apôtre Pierre, le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ. Que signifie donc s’engager envers Dieu avec une conscience droite ? Aimer comme le Christ nous a aimés. Dans le commandement nouveau, le mot le plus important est probablement « comme » : il s’agit bien d’aimer à la manière de Jésus, comme lui, en suivant son exemple, donc d’aimer divinement son prochain. Nous connaissons tous le passage de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, très souvent choisi pour la célébration du sacrement de mariage, passage lyrique dans lequel l’apôtre exalte l’amour de charité sans lequel toutes les actions les plus méritoires que nous puissions faire sont comme vidées de leur valeur et de leur sens. Un autre texte de l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains, moins connu, mérite toute notre attention pour nous imprégner de l’importance du commandement nouveau dans notre vie chrétienne :

N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.

Aimer à la manière du Christ est d’abord une affaire de volonté, d’engagement envers Dieu. Tout simplement parce que nous sommes pécheurs, et que nos péchés nous conduisent à l’opposé de l’amour : égoïsme, cupidité, individualisme, divisions, calomnie, vengeance et parfois même haine. Certains font parfois appel à la théorie de la sélection naturelle pour justifier une société sans cœur ni compassion où la seule valeur efficace serait celle de la compétition et de la concurrence pour arriver les premiers aux dépens des autres. C’est une vision très incomplète de la théorie de l’évolution qui nous enseigne aussi, à travers l’observation du règne animal, l’importance de l’entraide, de la bienveillance et de la solidarité. Si la puissance du mal et du péché nous porte à l’égoïsme, il existe en même temps dans le cœur de chacun un bon fond qui ne demande qu’à être éveillé et mis en valeur. Le péché originel ne nous a pas rendus totalement mauvais. Vivre le commandement nouveau de l’amour, c’est donc une affaire de liberté et de volonté, mais que serait notre bonne volonté sans la puissance de l’amour du Christ ? D’où l’importance de la vie personnelle de prière, des sacrements, et en particulier du baptême qui nous ouvre cette possibilité d’une vie nouvelle, possibilité offerte aussi à tous les hommes de bonne volonté par l’Esprit Saint, Esprit d’amour entre le Père et le Fils. S’engager à vivre de toutes nos forces ce commandement nouveau de l’amour requiert de commencer par notre prochain le plus immédiat : c’est d’abord dans la famille que nous apprenons à aimer comme Jésus nous a aimés, en particulier en exerçant la vertu si nécessaire de la patience, patience qui est inséparable de la capacité à pardonner. A partir de la famille, cet amour peut et doit s’étendre à la communauté chrétienne, au milieu professionnel et à la société tout entière en s’inspirant des enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise. Il faudrait relire ici tout le chapitre 12 de la lettre aux Romains qui est un merveilleux commentaire du commandement de l’amour fraternel. Chapitre qui se termine ainsi : Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. Aimer comme le Christ nous a aimés, c’est résister au fatalisme, c’est croire que la puissance du bien, la joie de la bonté l’emporteront.