dimanche 5 mars 2017

Premier dimanche de Carême / année A


5 mars 2017

Genèse 2, 7-9 ; 3, 1-7

La liturgie de ce premier dimanche de Carême met en parallèle la tentation de la femme dans le jardin d’Eden et la tentation de Jésus dans le désert. Dans la deuxième lecture, saint Paul nous parle d’Adam comme celui qui préfigurait Jésus, et il nous donne le sens spirituel de ce parallélisme :
En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

Avant de regarder le mécanisme de la tentation et comment la femme et Jésus se comportent dans cette situation, il est intéressant de revenir brièvement au début de la première lecture, c’est-à-dire à la création de l’homme :

Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.

Dieu nous crée à partir de deux éléments distincts : la poussière et le souffle de vie. Nous sommes à la fois fragiles et humbles, reliés à la terre et à toutes les autres créatures, et rendus vivants par le don du souffle de vie, ce que la tradition philosophique appelle l’âme. Nous sommes en même temps matière et esprit, corps et âme.

Regardons maintenant comment le serpent tentateur s’y prend pour faire tomber la femme et avec elle son mari. Il commence par utiliser le mensonge, mais sous une forme interrogative, donc dissimulée :
« Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? »

Face à la réaction de la femme qui détecte le piège et rétablit la vérité, le tentateur, menteur et père du mensonge (Jean 8,44), accuse Dieu de mensonge :

« Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Il présente l’image redoutable d’un Dieu jaloux de ses privilèges et qui veut maintenir l’homme dans l’ignorance. Ce faisant il fait miroiter aux yeux de la femme l’espérance d’un changement de condition : passer de la condition de créatures à celle d’êtres de rang divin. Cette tentation originelle n’a qu’un seul but : faire tomber dans le péché capital d’orgueil la femme et son mari. Le message du serpent les invite à s’élever par eux-mêmes au niveau de Dieu en mangeant du fruit défendu. Sous-entendu, c’est en désobéissant à Dieu que vous lui serez semblables… La suite du récit est très importante pour nous faire comprendre le mécanisme psychologique de la tentation :

La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence.

Ce fruit interdit par Dieu a en effet un aspect savoureux, agréable et désirable… Le mal et le péché se présentent toujours à nous comme des réalités agréables et désirables. Nous ne faisons pas le mal pour le mal. Si nous succombons si facilement à la tentation, c’est bien parce que le mal se présente toujours à nous déguisé en bien. Ce n’est qu’une fois que nous avons succombé que nos yeux s’ouvrent en effet, non pas pour nous rendre compte que nous sommes devenus des dieux, mais pour découvrir au contraire que nous sommes nus, c’est-à-dire faibles.

Si la femme et son mari se sont laissés trompés par le serpent, Jésus, lui, sort victorieux des trois tentations. De quelle manière ? En s’appuyant sur la parole de Dieu : il est écrit… Dans la tentation, il est toujours dangereux de se fier à notre seul sentiment et jugement, car la tentation trouble justement notre capacité de discernement. En se référant à l’objectivité de la parole de Dieu, Jésus se met hors d’atteinte et n’offre ainsi aucune prise au démon. Dans la deuxième tentation, le tentateur affine sa méthode en citant lui-même la parole de Dieu. Cela signifie que certaines tentations peuvent se présenter à nous sous l’aspect de la piété et de l’obéissance à Dieu.

Le temps du Carême nous met devant les yeux ce choix fondamental : l’humilité ou l’orgueil, la vie ou la mort. A travers la prière, le jeûne et le partage, nous demandons à Dieu notre Père la grâce de l’humilité chrétienne. Nous demandons la grâce de comprendre que notre véritable grandeur, notre dignité de fils de Dieu n’est pas une conquête de notre intelligence mais un don de Jésus. Les jours qui nous acheminent vers Pâques et nous préparent à cette solennité nous invitent à vivre de l’intérieur la vérité de l’Evangile, vérité dont nous trouvons une réalisation parfaite en Jésus et en Marie :


Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé !

dimanche 19 février 2017

Septième dimanche du temps ordinaire / A

Matthieu 5, 38-48

19/02/17

Dimanche dernier, nous avons vu comment Jésus, après avoir proclamé les Béatitudes, a enseigné à ses disciples la justice supérieure de la Nouvelle Alliance. Dans l’Evangile de ce dimanche il continue à nous montrer comment il accomplit la Loi et les Prophètes à travers deux exemples : la vengeance et l’amour du prochain. L’accomplissement de la Loi dans l’Evangile aboutit à la sainteté des chrétiens. A la parole du Seigneur adressée autrefois à Moïse, soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint, correspond la conclusion de notre page évangélique : vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Jésus interdit à ses disciples toute forme de vengeance et leur demande aussi la vertu de générosité. Le thème de la vengeance est intéressant car, à partir de lui, nous pouvons constater la progression de la révélation divine qui s’adapte en quelque sorte à la progression de l’humanité. En ce sens la loi du talion (œil pour œil, dent pour dent) représente un énorme progrès sur le chemin de la perfection car elle limite et encadre la vengeance. Pour nous en convaincre écoutons ce que dit Lamek à ses femmes dans le livre de la Genèse :

Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois !

C’est d’ailleurs par rapport à la vengeance disproportionnée et remplie de violence, celle de Lamek, que prend tout son sens l’enseignement que Jésus donne à Pierre sur le pardon :

Alors Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.

Bref il s’agit toujours d’être vainqueurs du mal par le bien. La nouvelle humanité voulue par Jésus s’oppose à la fausse sagesse de ce monde selon laquelle si tu veux la paix, prépare la guerre. L’histoire ininterrompue des guerres et des conflits nous démontre que l’accumulation d’armes, loin de favoriser la paix, installe au contraire la méfiance et la peur, donc l’agressivité entre les peuples et les nations. C’est le cycle infernal de la course aux armements. C’est la logique mortifère des provocations et des ripostes. Notre monde soi-disant civilisé n’est même pas capable de respecter la loi du talion. Hiroshima et Nagasaki sont des exemples significatifs, parmi tant d’autres, de la défaite morale d’une humanité se situant en-deçà de la loi du talion tout en se prétendant chrétienne. Mais c’est à chacun d’entre nous que Jésus confie la loi nouvelle interdisant toute vengeance.

L’enseignement sur l’amour des ennemis s’appuie sur l’exemple de Dieu lui-même. Jusqu’au jour du jugement, Dieu s’abstient en quelque sorte de punir les méchants car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Au centre de notre foi chrétienne il y a le mystère de l’incarnation, mystère qui se déploie jusqu’à la croix et à la résurrection. Dieu s’est fait homme pour que nous soyons divinisés. L’amour des ennemis n’est pas d’abord une injonction morale. Pour Jésus la motivation est claire : il s’agit pour les fils de Dieu que nous sommes d’imiter l’attitude de leur Père du ciel. Il n’est pas question ici de sentiment : nul ne peut aimer de cette manière celui qui le fait souffrir ou lui fait du mal. Il s’agit plutôt d’un amour de volonté qui renonce à la vengeance et à la spirale sans fin de la haine. C’est en exerçant cet amour de volonté envers nos ennemis que nous sommes divins, rendus ainsi semblables à Jésus et à Dieu. Sur la croix le Fils de Dieu nous montre que cet amour des ennemis s’exerce d’abord par la prière : Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. Lui-même a mis en pratique ce qu’il avait enseigné à ses disciples : priez pour ceux qui vous persécutent. La mort d’Etienne, le premier saint martyr de l’Eglise, nous est décrite par saint Luc comme une imitation de la mort de Jésus, Etienne reprenant deux des paroles de son Maître et Seigneur crucifié :

Reçois mon esprit.
Seigneur, ne leur tiens pas compte de ce péché !


dimanche 12 février 2017

Sixième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 5, 17-37

12/02/17

Après avoir proclamé les béatitudes Jésus enseigne à ses disciples la justice du Royaume des cieux. Dans le Nouveau Testament justice et sainteté sont des réalités quasiment équivalentes. Cet enseignement nous présente la sainteté chrétienne comme supérieure à celle des scribes et des pharisiens. Le Seigneur vient donc pour accomplir la Loi et les prophètes en mettant en pleine lumière toutes les exigences cachées qui s’y trouvaient. Il n’en reste pas à la lettre des commandements mais il manifeste à partir de la lettre l’esprit qui les anime. La structure de son enseignement est en elle-même révélatrice de cet accomplissement, de ce surpassement de la loi ancienne dans la loi évangélique :

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens…
Eh bien moi, je vous dis…

Le Seigneur ne dit pas le contraire de ce que Moïse a enseigné au peuple. Il montre toutes les exigences contenues dans la loi. Si bien que la sainteté chrétienne ne consiste pas seulement en une observance formelle de la lettre du commandement mais dans une adhésion intérieure à l’esprit qui l’anime.

Regardons cet accomplissement à l’œuvre à propos du commandement interdisant de tuer.

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! Moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu.

Le chrétien comme le juif est tenu de respecter la lettre du commandement : le meurtre est un péché grave et mortel. Ce que l’on s’empresse d’oublier en cas de guerre… L’esprit de ce commandement va plus loin encore et nous fait comprendre que nous pouvons tuer notre prochain sans lui ôter la vie. Au début de la messe nous reconnaissons que nous avons péché en pensée et en parole. Jésus nous rappelle d’abord que la colère est un péché capital. Nous le savons : la colère peut conduire un homme à commettre l’irréparable ou bien à frapper ou blesser son prochain. De la même manière la colère entretient en nous des pensées homicides et produit des paroles d’insulte. Il est inévitable que telle ou telle personne nous déplaise, nous semble désagréable, manquant de politesse et d’éducation etc. Ce n’est pourtant pas une raison pour déverser sur celui qui me semble antipathique ou mal élevé des flots d’injures. Le commentaire que Jésus fait du commandement sur l’homicide nous ramène donc à ce qu’il affirmera plus loin sur l’amour des ennemis. Car pour me garder de penser du mal de mon prochain, pour ne pas l’insulter, même s’il le mériterait en raison de ses mauvaises actions, je dois avoir en moi la force de l’amour, donc celle du pardon, de la miséricorde et de la patience. Si la colère est un péché capital, la patience est une vertu capitale dans ce domaine. Les textes du Nouveau Testament qui abordent cette question des péchés que nous commettons par la parole sont trop nombreux pour pouvoir être tous mentionnés ici. Saint Jacques insiste particulièrement sur la gravité des péchés que nous commettons avec notre langue, une langue qui peut en effet tuer notre prochain : avec elle nous bénissons notre Seigneur et Père ; avec elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. Et Paul nous invite à bénir ceux qui nous persécutent, à ne pas les maudire mais à prier pour eux. Le même enseignement est présent dans la première lettre de saint Pierre :

Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l’insulte pour l’insulte ; au contraire, invoquez sur les autres la bénédiction, car c’est à cela que vous avez été appelés, afin de recevoir en héritage cette bénédiction.

Bénir notre prochain qui nous irrite et nous dérange quand notre colère intérieure nous pousse à l’insulter, telle est la force de la justice évangélique. Celui qui a en lui la douceur des Béatitudes parvient même à éteindre en lui le feu de la colère intérieure. Je laisserai le dernier mot à l’apôtre Paul qui nous montre bien ce lien entre colère et péchés en paroles :


Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ; mais, s’il en est besoin, que ce soit une parole bonne et constructive, profitable à ceux qui vous écoutent… Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ.

dimanche 29 janvier 2017

Quatrième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 5, 1-12

29/01/17

Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !

Chacune des Béatitudes s’adresse aux hommes et aux femmes de notre temps pour leur indiquer les chemins du bonheur avec Dieu. J’ai choisi pour vous la béatitude de la douceur car elle me semble particulièrement significative pour notre société. Les sociétés européennes, même si, pour la plupart, elles connaissent une certaine paix (toute relative, n’oublions pas les conflits sociaux), sont pourtant des sociétés dures. Nous n’avons pas besoin d’avoir fait des études de sociologie pour constater chaque jour la tristesse qui habite nos sociétés. De nombreuses raisons peuvent expliquer le mal être existentiel de l’homme européen. Nous vivons dans une société paradoxale, mais en apparence seulement : malgré le bien-être matériel de la plupart, c’est la tristesse qui règne. Il existe un phénomène encore plus grave : c’est la dureté des lois économiques qui met en concurrence impitoyable les membres de la société, qui les isole les uns des autres et même les oppose. Nous sommes gouvernés non pas par ceux que nous élisons mais par le dieu Argent qui impose les lois implacables et inhumaines du marché. Notre société est donc fondamentalement marquée par la dureté, imposant à beaucoup le travail du dimanche, le travail de nuit, l’ubérisation et la précarité des emplois, alors que les inégalités ne cessent d’augmenter. Notre société est dure parce qu’elle tend ainsi à détruire toutes les relations humaines au profit de la seule compétition économique. La famille est malmenée mais aussi toutes les relations amicales et sociales. Tout cela isole de plus en plus les personnes. Il suffit de constater à quel point l’habitude d’écouter de la musique en permanence dans la rue et les transports en commun s’est répandue tel un virus à cause de l’addiction aux smartphones. L’homme filaire s’est renfermé sur son petit univers personnel, dépendant d’une machine et il souffre en silence. Il pourrait se débrancher, couper le fil de son smartphone et retrouver sa liberté… pour vivre au rythme des autres et de la réalité environnante. 

C’est dans ce contexte de dureté et de manque de bonheur que Jésus nous propose le baume de la douceur pour panser nos plaies et nos blessures. Il se présente lui-même à nous comme doux et humble de cœur. Oui, bienheureux sont les doux, car ils entrent en résistance pacifique par leurs comportements et leurs choix de vie, radicalement opposés à la dureté de l’homme réduit à son travail et à son rôle économique. Dans la Bible douceur et humilité sont presque des synonymes, et saint Paul associe souvent l’humilité, la douceur et la patience. La source de la vraie joie et de la libération est en effet un cœur à l’image de celui de Jésus, un cœur doux et humble. Seule la puissance de l’Esprit Saint peut former en nous un tel cœur. Car le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. Le pape François affirmait qu’un chrétien, s’il n’est pas un révolutionnaire en ce temps, n’est pas chrétien. Jésus nous confie la révolution de la douceur pour remettre un peu de joie et de lumière au cœur d’un monde assoiffé de bonheur mais esclave. Et il nous promet la terre promise, la terre en héritage. Non pas bien sûr un territoire physique à posséder, mais une terre spirituelle à recevoir dans la gratitude de la main du Père. Cette révolution de la douceur implique aussi notre douceur envers la Terre qui nous porte et nous nourrit. C’est l’urgence écologique. Nous nous sommes blessés nous-mêmes à cause de notre cupidité, mais nous avons également blessé la Terre. Cette révolution de la douceur exige que nous reconsidérions aussi nos relations avec les autres vivants que sont les animaux. En tant que chrétiens nous ne pouvons pas nous permettre de traiter les créatures vivantes comme des objets à produire de la viande et de la richesse. Si nous entrons dans cette dynamique de la douceur et de l’humilité, alors nous connaîtrons la joie d’habiter la terre promise. Le psaume 94 en nous parlant du repos nous fait percevoir ce qu’est cette terre promise. Entrer dans le repos promis par Dieu, c’est accueillir dans la terre de notre cœur sa joie et sa paix, indissociables de la présence du Ressuscité dans nos vies.


Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. 

dimanche 22 janvier 2017

Troisième dimanche du temps ordinaire / A


Matthieu 4, 12-23

22/01/17

Nous avons commencé le temps ordinaire dimanche dernier avec l’évocation du baptême de Jésus par Jean. Lorsque Jean est emprisonné, Jésus commence sa mission. L’évangéliste saint Matthieu donne de l’importance au lieu choisi par le Seigneur au tout début de sa prédication : le nord de la Galilée et la ville de Capharnaüm. Au lieu de s’installer à Jérusalem, la capitale religieuse d’Israël, Jésus choisit comme base missionnaire le carrefour des païens. Ce choix est en lui-même tout un programme missionnaire. Pour reprendre une expression chère au pape François, Jésus choisit de s’installer aux périphéries d’Israël, annonçant dès le départ son ouverture à tous et la portée universelle de sa mission.

Sa première prédication, proclamée d’abord dans les synagogues de Galilée, est très simple et directe : convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. Oui, en son Fils Jésus, Dieu se fait tout proche de chacun d’entre nous, Il nous offre la paix et la joie de son Royaume. Le message par lequel Jésus a commencé sa mission est toujours valable pour nous qui sommes ses disciples aujourd’hui. L’Evangile est une parole qui nous invite à ne pas faire du sur place mais à avancer dans notre vie spirituelle. Se convertir, c’est se laisser toucher et interpeller par l’Evangile du Christ, c’est toujours vouloir faire correspondre notre vie à son contenu. Nous n’aurons jamais fini d’ajuster nos attitudes, nos pensées, nos paroles à la Parole du Christ. Dans ce contexte, le péché, ce n’est pas d’être faibles et imparfaits, le péché consiste plutôt à refuser d’avancer, à refuser de se laisser remettre en question par la Parole de Dieu.

Dès le début, le Seigneur a le souci de s’associer des hommes dans sa mission. Il ne veut pas être un prédicateur solitaire, mais il veut former autour de sa personne une communauté qui sera la première image de l’Eglise. D’où l’appel des quatre premiers disciples et leur réponse généreuse et immédiate : aussitôt, laissant leurs filets, leur barque et leur père, ils le suivirent.

L’appel au changement de vie va de pair avec l’appel des disciples. D’un côté, convertissez-vous, de l’autre, venez derrière moi. Cette correspondance nous enseigne au moins deux vérités sur notre vie chrétienne. La première, c’est que se convertir et suivre Jésus sont une seule et même chose. Les chrétiens sont appelés disciples, parce qu’ils veulent suivre le Christ. Se convertir, c’est toujours d’une manière ou d’une autre imiter Jésus : penser, parler et agir comme lui. Il est l’unique modèle fiable. En le contemplant et en le suivant, nous sommes certains d’être sur le chemin qui mène au Royaume des cieux. L’autre vérité, c’est que nous avons besoin les uns des autres, de la communauté Eglise pour nous convertir et répondre ainsi à l’appel du Seigneur. Dans la deuxième lecture, nous voyons comment l’apôtre Paul interpelle les chrétiens de Corinthe menacés par la division. L’apôtre explicite d’une manière admirable dans sa lettre aux Romains le premier message de Jésus qui a résonné en Galilée, donnant ainsi chair au mot de conversion :


Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait… Que votre amour soit sans hypocrisie. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres. Ne ralentissez pas votre élan, restez dans la ferveur de l’Esprit, servez le Seigneur, ayez la joie de l’espérance, tenez bon dans l’épreuve, soyez assidus à la prière… Soyez bien d’accord les uns avec les autres ; n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous fiez pas à votre propre jugement. Ne rendez à personne le mal pour le mal, appliquez-vous à bien agir aux yeux de tous les hommes. Autant que possible, pour ce qui dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes… Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.

dimanche 8 janvier 2017

Épiphanie 2017 / Adoration des mages



Dès le moment de la naissance de Jésus, les paroles prophétiques que Syméon adresse à Marie dans le Temple se réalisent :

Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction.

L’enfant de Bethléem provoque en effet la chute du roi Hérode et le relèvement des mages venus d’Orient. L’évangéliste saint Matthieu prend bien soin de noter la réaction intérieure d’Hérode et des mages, réaction diamétralement opposée.

Nous savons par l’histoire que Hérode était un tyran sanguinaire qui n’hésitait pas à faire tuer jusqu’aux membres de sa propre famille lorsqu’il se sentait menacé dans son pouvoir. L’histoire du massacre des saints innocents est probablement un écho de la réputation sanguinaire du roi. Pour Hérode, il n’y a pas d’autre dieu que la jouissance du pouvoir. Il ne vit que pour régner et pour dominer sur les autres. C’est ainsi qu’il est heureux et satisfait dans la vie. Aussi lorsque les mages lui parlent de la naissance du roi des Juifs, il est bouleversé car il se sent menacé dans son pouvoir. Une traduction probablement plus juste dit qu’il se trouble. Son attachement au pouvoir est si grand, sa peur de le perdre tellement obsédante, qu’un bébé est capable de le troubler. Le nouveau-né Jésus fait trembler le grand roi Hérode. Le cas de ce roi nous rappelle que pour accueillir Jésus dans nos vies pour notre relèvement, nous devons avoir en notre cœur de bonnes dispositions. Tant que notre cœur sera esclave des attachements désordonnés, Dieu prendra pour nous le visage d’une menace. Saint Jean a parfaitement décrit quels sont ces attachements désordonnés qui nous détournent de Dieu :

Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde.

Les mages, quant à eux, ont une réaction diamétralement opposée, à la place du trouble qui inquiète et ôte la paix du cœur, ils se réjouissent d’une très grande joie. Relevons l’insistance de l’évangéliste pour décrire la joie parfaite de ces hommes : se réjouir d’une très grande joie ! Cela rejoint l’annonce des anges faite aux bergers : je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple. Pour eux, l’enfant de Bethléem est signe de relèvement et de salut, parce que les dispositions de leur cœur sont bonnes. Si Hérode se crispe pour conserver à tout prix son pouvoir, eux ils ouvrent toutes grandes leurs mains pour offrir leurs présents à l’enfant. Si le cœur du roi est malade à cause de l’ambition et de l’orgueil, leur cœur est pacifié par l’humilité, la reconnaissance du Règne de Dieu. Ce n’est pas par hasard que saint Paul met la joie parmi les fruits de l’Esprit Saint. L’indifférence religieuse et l’athéisme diffus qui marque les consciences des européens n’apportent pas la joie de vivre. C’est le contraire que nous constatons chaque jour. Malgré le bien-être et la consommation, nos sociétés sont tristes et moroses, elles deviennent même agressives en raison de la dégradation des relations humaines. Il manque l’essentiel : la joie du cœur. Cette joie ne peut venir ni du pouvoir, ni de la richesse, ni de la recherche effrénée des jouissances sensuelles. D’où la déception et le sentiment de frustration qui s’empare de beaucoup et trouble ainsi les cœurs.

La très grande joie des mages nous rappelle que le plus beau témoignage que nous puissions donner de notre foi au monde est celui de la joie et de la paix intérieure. C’est l’occasion de méditer les paroles significatives de Jésus sur ce don spirituel de la joie :

Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite.

La joie chrétienne n’ignore pas la souffrance, les douleurs et les échecs, mais elle les intègre à un plus haut niveau, celui du cœur de Jésus auquel nous sommes unis par la foi, la charité et par une vie de prière quotidienne. Sans le cœur à cœur de la prière personnelle renouvelée chaque jour, sans la communion au corps du Christ chaque dimanche, nous ne pouvons pas puiser à la vraie source de la joie :

Vous allez pleurer et vous lamenter, tandis que le monde se réjouira ; vous serez dans la peine, mais votre peine se changera en joie. La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais, quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, tout heureuse qu’un être humain soit venu au monde. Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre cœur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera… Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez : ainsi votre joie sera parfaite.


dimanche 1 janvier 2017

SAINTE MARIE MÈRE DE DIEU/ 1er janvier 2017


Dans la douce et belle lumière du temps de Noël, nous célébrons au commencement d’une nouvelle année civile sainte Marie, Mère de Dieu. L’Evangile de cette liturgie nous rappelle la visite des bergers auprès de Jésus, nouveau-né couché dans une mangeoire. A la crèche, les bergers donnent leur témoignage, et, en l’entendant, l’étonnement saisit tout le monde. Saint Luc nous montre que la réaction de la mère de cet enfant est différente. Marie ne s’étonne pas du récit des bergers, mais elle retient tous ces événements et les médite dans son cœur. Cette attitude spirituelle n’est pas exceptionnelle chez Marie. Elle est habituelle, comme le montre la reprise de cette remarque après l’épisode du jeune Jésus perdu et retrouvé au temple de Jérusalem : sa mère gardait dans son cœur tous ces événements.

La fête de ce jour nous permet donc d’entrer, grâce au témoignage de saint Luc, dans l’intimité spirituelle de la sainte Vierge Marie. En ce premier janvier, la Mère de Jésus se fait notre maîtresse de prière, elle nous enseigne comment prier. Elle le fait sans paroles, simplement par son exemple. Regardons de plus près en quoi consiste la prière de Marie à la crèche, auprès de son enfant nouveau-né.

Elle retenait tous ces événements. C’est le premier moment de la prière de Marie, une prière qui part de sa vie, donc des événements qui ont marqué son existence dans les jours précédant Noël et lors de son séjour à Bethléem. Sa prière implique la mémoire de ces événements. Marie fait mémoire de ce qu’elle a vécu en présence du Seigneur. Cet aspect de la prière personnelle de la Mère de Dieu nous renvoie à la plus grande prière de l’Eglise, l’eucharistie, qui est un mémorial, un acte du culte public de l’Eglise au cours duquel nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection de Jésus. Nous pouvons penser aussi à la prière du chapelet qui comporte un exercice de notre mémoire. Dans le chapelet il s’agit pour nous de retenir les événements joyeux, lumineux, douloureux ou glorieux de la vie du Christ avec l’aide de Marie, dans l’esprit qui fut le sien à la crèche, et tout au long de sa vie. Si, par exemple, nous méditons le troisième mystère joyeux, celui de la Nativité, il est nécessaire pour nous de connaître le récit que saint Luc en fait dans son évangile. Pour pouvoir retenir ces événements, il faut d’abord les connaître, et seule la Parole de Dieu nous donne accès aux événements de la vie du Christ. Prier le chapelet dans l’esprit de Marie implique donc pour nous d’accueillir et de connaître les Evangiles pour que notre mémoire soit imprégnée de ces témoignages humains inspirés par le Saint Esprit.

Elle les méditait dans son cœur. C’est le second temps de la prière de Marie. Sa prière consiste à méditer les événements retenus dans la mémoire, c’est une prière de contemplation. Dans le chapelet, nous sommes, nous aussi, invités à méditer avec Marie les événements de la vie de Jésus. C’est la raison pour laquelle nous prions mentalement ou à haute voix dix fois le Je vous salue Marie pour chaque mystère. Car la méditation, pour être fructueuse, demande un certain temps. Tout en demandant l’aide de Marie, la répétition des Ave Maria nous permet d’approfondir dans notre cœur tel ou tel aspect du mystère, de nous arrêter sur une parole, une attitude, sur les personnes qui font partie du mystère etc. En méditant comme Marie le faisait, nous découvrons à travers ces événements de la vie de Jésus, mais aussi à travers les événements de notre propre vie, la présence et l’action de Dieu Trinité. Nous terminons chaque dizaine par la prière glorifiant la Sainte Trinité. Car le but de notre méditation, c’est bien de nous unir toujours plus au Dieu trois fois Saint et de reconnaître sa volonté à travers les vicissitudes de notre vie et de l’histoire.

Un chant italien à Marie la nomme mère du silence. La prière contemplative de Marie à la crèche nous invite à l’estime du silence extérieur et intérieur. Paul VI disait du silence qu’il était cette admirable et indispensable condition de l’esprit. En pèlerinage à Nazareth, ville de la Vierge Marie, le pape s’écriait :


O silence de Nazareth, enseigne-nous le recueillement, l’intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations et les paroles des vrais maîtres ; enseigne-nous le besoin et la valeur des préparations, de l’étude, de la méditation, de la vie personnelle et intérieure, de la prière que Dieu seul voit dans le secret.