dimanche 23 octobre 2016

30ème dimanche du temps ordinaire / C


Luc 18, 9-14

23/10/16

La parabole du pharisien et du publicain nous parle d’une tentation propre aux croyants, celle de l’orgueil spirituel. Mais avant d’aborder la parabole au niveau spirituel, nous pouvons déjà en tirer un enseignement au niveau humain, une leçon de sagesse valable pour les croyants comme pour les athées. Car Jésus s’adresse ici particulièrement à certains hommes qui sont convaincus d’être justes et qui méprisent tous les autres. Le mépris est une attitude humaine malheureusement fréquente, conséquence en nous de la blessure du péché originel. C’est une attitude universelle qui peut toucher aussi bien les croyants que les athées. Nous pouvons mépriser les autres pour diverses raisons : celui qui a réussi socialement et qui est riche sera tenté de mépriser les pauvres, celui qui est sportif pourra mépriser celui qui passe son temps dans son canapé à regarder la télé, celui qui a reçu une bonne éducation et qui se cultive intellectuellement chaque jour pourra regarder de haut le travailleur manuel ou la personne manquant de culture etc. A la racine du mépris, il y a toujours cette manie que nous avons de nous comparer les uns aux autres. Il y a aussi cet oubli désastreux que, dans un corps, tous les membres sont utiles les uns aux autres, pour reprendre l’image de saint Paul. Et que, par conséquent, le grand intellectuel a besoin du travail des agriculteurs et des ouvriers pour pouvoir vivre dignement sa vie. Ce qui peut favoriser dans notre société cette culture du mépris (et du complexe de supériorité qui l’accompagne), c’est aussi l’influence de catégories économiques sur nos relations interpersonnelles. Quant à longueur de journée, on entend chanter les vertus supposées de la compétitivité et de la libre concurrence, notre cœur peut être pollué par cette pensée économique qui ne laisse aucune place à la solidarité, à la collaboration et à la coopération. Contre le poison du mépris, nous n’avons que la vertu d’humilité : Qui s’abaisse sera élevé. L’exhortation de saint Paul aux Philippiens doit nous servir de boussole lorsque nous sommes tentés de céder à l’autosatisfaction et aux mépris des autres : ne faites rien par rivalité ou pour la gloire ; ayez l’humilité de croire les autres meilleurs que vous-mêmes. Au lieu de penser chacun à son intérêt, que chacun se préoccupe des autres.


Dans la parabole, Jésus envisage le mépris comme un péché spirituel. En effet le pharisien comme le publicain sont dans le Temple et ils prient. Les détails donnés par le Seigneur nous permettent de saisir le contraste entre deux manières de prier : l’une inspirée par l’orgueil, l’autre par l’humilité. L’orgueil spirituel est capable de pervertir la prière elle-même, et l’une de ses formes les plus élevées, la prière d’action de grâce : Mon Dieu, je te rends grâce parce que… L’objet de l’action grâce du pharisien est incompatible avec l’esprit de la prière. Il n’est plus tourné vers Dieu comme la source de tous les dons, mais il se complaît en lui-même. Au lieu de contempler la bonté de Dieu, il s’admire lui-même comme un modèle de perfection. Son orgueil spirituel le pousse ainsi à l’autojustification, oubliant que la seule justification digne de ce nom vient de Dieu seul. Dans notre prière, il est bon de toujours commencer par la supplication du publicain. C’est la liturgie de la messe qui nous enseigne à faire ainsi, puisqu’au commencement de la célébration nous nous présentons au Seigneur comme un peuple de pécheurs. Ce n’est qu’ensuite que nous pouvons entrer dans l’eucharistie, l’action de grâce de l’Eglise, non pas pour dire à Dieu que nous sommes les meilleurs d’entre les hommes, mais pour le remercier de sa grâce à l’œuvre dans nos vies et dans la vie de l’Eglise. Dans notre prière personnelle, après le temps de la supplication et de la demande de pardon, nous pouvons et devons dire merci à Dieu, mais d’une manière radicalement différente de celle du pharisien. Par exemple : merci, Jésus, parce que tu me fais le don de la foi, parce que tu me donne une vocation et une mission au service de mes frères, parce que tu me donnes ton Esprit d’amour pour que grandisse en moi la compassion et l’empathie. Merci surtout parce que, chaque dimanche, tu me donnes la possibilité d’écouter ta parole de vie dans l’Evangile et de communier à ta personne de Ressuscité.

dimanche 16 octobre 2016

29ème dimanche du temps ordinaire / C


Luc 18, 1-8

16/10/16

La parabole de la veuve et du juge sans justice nous invite à la persévérance dans la prière, il s’agit bien ici de toujours prier sans se décourager. Ce n’est pas la première fois, dans l’évangile selon saint Luc, que le Seigneur aborde ce thème. Immédiatement après avoir transmis la prière du Notre Père à ses disciples, il leur raconte la parabole de l’ami sans gêne qui, de nuit, vient déranger son ami pour lui demander trois pains. La conclusion de cette histoire ressemble à celle de la veuve et du juge : Eh bien ! Je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Le point commun entre cet homme et la veuve, c’est l’insistance de leur demande. L’un savait bien que, normalement, on ne dérange pas un ami de nuit pour lui demander du pain ; l’autre savait que le juge était injuste… peu importe, ils ont gagné grâce à leur persévérance.

Ces deux histoires, si proches l’une de l’autre, nous parlent du rapport que nous devons avoir avec Dieu dans notre prière de demande et de supplication. Si les hommes avec toutes leurs imperfections et leurs péchés finissent par craquer quand on leur demande un service ou de l’aide, à plus forte raison le Père infiniment bon accueillera-t-il favorablement notre prière si nous ne nous décourageons pas. Je rappelle ici la conclusion de la première parabole : Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? Ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! Avant de considérer l’application que Jésus tire de l’histoire de la veuve et du juge, remarquons comment le Seigneur oriente vers l’essentiel notre prière de demande. Que devons-nous demander ? Avant toutes choses l’Esprit Saint ! C’est une demande très spirituelle et bien différente de ce que certains peuvent parfois demander : la réussite aux examens, une bonne santé, la richesse etc.


Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? Dans la parabole de ce dimanche, l’objet de notre prière de demande est d’obtenir de Dieu qu’il nous fasse justice. L’expression « faire justice » est assez vague. L’exemple de la veuve permet de mieux la comprendre. Si sur cette terre règne souvent l’injustice, nous pouvons être certains que Dieu, lui, nous fera justice. Comment ? Cela n’est pas précisé. Mais la justice de Dieu suppose que notre prière soit accompagnée de la foi. D’où l’interrogation dramatique de Jésus à la fin. Tout acte de prière véritable est bien sûr un acte de foi. Mais nous savons bien que la foi peut être plus ou moins grande, plus ou moins forte en nous. Souvenons-nous au passage de la prière de demande des disciples : Augmente en nous la foi ! Ces deux paraboles nous donnent donc les caractéristiques essentielles de la prière de demande : la persévérance et la foi. Mais elles nous indiquent aussi quel doit être l’objet de notre prière de demande : l’Esprit Saint et la justice du Père. Il n’est pas inutile de rappeler dans ce contexte que le modèle de toute prière de demande, c’est le Notre Père. C’est la meilleure et la plus parfaite de toutes les prières de demande. Si nous disons du fond de notre cœur au Père, « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », nous n’avons rien d’autre à ajouter. Avec le Notre Père tout est dit : nous avons là l’essentiel de ce qu’un chrétien doit demander à Dieu et attendre de sa bonté et de sa justice.

samedi 1 octobre 2016

27ème dimanche du temps ordinaire / Messe pour la création


27ème dimanche du temps ordinaire / C
Messe pour la création
2/10/16

Introduction à la célébration :

Nous célébrons en ce dimanche une messe pour la création. De nombreuses motivations nous poussent à le faire. Tout d’abord le pape François a décidé le 6 août 2015 que les catholiques, en communion avec leurs frères orthodoxes, célébreraient chaque premier septembre une journée mondiale de prière pour la création. J’ai repoussé pour notre communauté cette célébration au 2 octobre pour des raisons pratiques mais aussi parce que ce dimanche est proche de la fête de saint François d’Assise, le saint patron des écologistes. Une autre motivation vient du fait que notre paroisse avec ses trois communautés (danoise, anglophone et francophone) fait partie depuis peu du réseau des églises vertes (grøn kirke), ce qui implique une série d’engagements concrets au niveau écologique parmi lesquels une célébration annuelle de la création divine. Le sens de cette messe est à la fois de dire merci au Dieu Trinité pour le don de la création et de nous engager à cultiver la création, à vivre sur cette terre, « notre maison commune », selon le projet du Créateur. Pour citer le pape, « nous ne pouvons pas avoir une spiritualité qui oublie le Dieu tout-puissant et créateur » (Laudato si’[1] 75). J’ai choisi pour la liturgie eucharistique la prière numéro 4 qui met particulièrement en valeur le don de la création et notre place au sein de cette création.
  
Homélie
Dans cette homélie il n’est pas possible de rendre compte de manière exhaustive du message que le pape François nous adresse à travers son encyclique Laudato si’ du 24 mai 2015. Un groupe de lecture et d’étude existe depuis la sortie de ce document dans notre communauté pour ceux qui ont le désir de connaître en profondeur ce document essentiel de l’Eglise. Je vais toutefois tenter une présentation synthétique de l’encyclique pour nourrir notre réflexion, notre prière, mais aussi afin de nous engager concrètement dans la conversion écologique.

Un fil rouge caractérise la pensée du pape : tout est lié dans le monde (LS 16). Pour le dire autrement, il est impossible de séparer la préoccupation pour la sauvegarde de la maison commune du souci pour la justice sociale, d’une vision de l’homme et de sa place dans le monde, ainsi que des questions politiques, économiques et financières. Il s’agit donc d’écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres (LS 49). Notre terre souffre de ce que nous en avons fait un immense dépotoir (LS 21) et aussi parce que nous avons oublié que toutes les créatures sont liées. Chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres (LS 42).

Le pape François aborde la question centrale de l’anthropocentrisme. C’est la vision selon laquelle l’homme est le centre et le sommet de l’univers créé ; tout a été créé pour lui. La révélation biblique a des accents anthropocentriques mais elle est essentiellement christocentrique, donc théocentrique : la fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous (LS 83). Le pape reconnaît que dans la tradition chrétienne s’est développée une interprétation inexacte des récits de la création dans la Genèse, une interprétation aboutissant à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures (LS 68) et niant que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu (LS 69). Or nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée (LS 67). Le chrétien, conscient de cela, ne peut donc que rejeter toute domination despotique et irresponsable de l’être humain sur les autres créatures (LS 83).

Confrontés à un système mondial insoutenable (LS 61), les chrétiens sont appelés à remettre en question l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues (LS 106). Tout simplement parce que cette idée suppose le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la « presser » jusqu’aux limites et même au-delà des limites  (LS 106). A une époque où le politique a renoncé à sa fonction de régulation et d’orientation de l’économie et de la finance au nom des règles du libre marché[2], il n’est pas étonnant que l’engagement écologique soit si faible et inefficace : pendant que les uns sont obnubilés uniquement par le profit économique et que d’autres ont pour seule obsession la conservation ou l’accroissement de leur pouvoir, ce que nous avons ce sont des guerres, ou bien des accords fallacieux où préserver l’environnement et protéger les plus faibles est ce qui intéresse le moins les deux parties (LS 198). D’où l’audace du pape qui, d’un côté, appelle certaines parties du monde, les plus riches, à une certaine décroissance (LS 193) et, de l’autre, dénonce le mirage de la croissance durable comme un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduisant d’ordinaire à une série d’action de marketing et d’image (LS 194).

Quelles indications pratiques le pape nous donne-t-il pour vivre notre conversion écologique[3] ? Il est tout d’abord essentiel de mettre en œuvre un nouveau style de vie, se détachant toujours davantage de la surconsommation et du gaspillage car le monde de la consommation exacerbée est en même temps le monde du mauvais traitement de la vie sous toutes ses formes (LS 230). Nous devons prendre conscience de notre pouvoir en tant que consommateurs. La responsabilité sociale des consommateurs repose sur le fait qu’acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral (LS 206). Un changement dans notre manière de consommer, dans nos styles de vie, pourrait réussir à exercer une pression saine sur ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et social (LS 206). En tant que chrétiens nous sommes aussi responsables de l’éducation environnementale qui suppose une critique des mythes de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles), (LS 210). Le pape fait sienne la notion de sobriété heureuse (LS 223-225), inséparable de la redécouverte de la vertu d’humilité. Ainsi la spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas (LS 222). Pour conclure cette présentation synthétique de l’encyclique, une dernière citation du pape qui nous fait comprendre pourquoi l’engagement écologique est inséparable de notre foi chrétienne, particulièrement lorsque nous affirmons croire en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; bref il s’agit bien d’une question de cohérence entre notre foi et nos choix de vie :

Vivre la vocation de protecteurs de l’œuvre de Dieu est une part essentielle d’une existence vertueuse : cela n’est pas quelque chose d’optionnel ni un aspect secondaire dans l’expérience chrétienne (LS 217).


[1] Dans le texte qui suit : LS.
[2] LS 175
[3] LS 216-221

dimanche 25 septembre 2016

26ème dimanche du temps ordinaire / année C



Luc 16, 19-31

25/09/16

La parabole que nous venons d’entendre nous dépeint deux personnes, l’homme riche et le pauvre Lazare, à deux moments différents, avant leur mort et après. La partie la plus courte est la première, c’est celle consacrée à la vie des deux hommes ici-bas. Jésus souligne le contraste absolu entre la vie de plaisirs menée par le riche et la misère de Lazare, accablé par la faim et la maladie. Aux vêtements de luxe correspondent les plaies, aux festins somptueux, les miettes de pain que le pauvre mendie… Et l’on pourrait ajouter qu’aux amis du riche, partageant ses festins, correspondent les chiens venant lécher les plaies de Lazare : à une vie sociale riche, la solitude du pauvre. Ce n’est pas pour rien que de nombreux pauvres, vivant dans la rue, sont souvent accompagnés par un chien, c’est leur seule compagnie, l’unique forme d’affection qu’ils peuvent recevoir. Le fait que Jésus nomme le pauvre et pas le riche a suscité chez le pape Grégoire le grand ce commentaire : Le nom des riches est ordinairement plus connu parmi le peuple que celui des pauvres. Que signifie donc le fait que le Seigneur, parlant d’un pauvre et d’un riche, donne le nom du pauvre et non celui du riche ? C’est que Dieu connaît les humbles et les approuve, tandis qu’il veut ignorer les orgueilleux… C’est comme s’il disait clairement : « Je connais le pauvre, qui est humble ; je ne connais pas le riche, qui est orgueilleux. Je connais le premier, car je l’approuve ; j’ignore le second, car mon jugement le réprouve. » Lorsque la mort survient, riches et pauvres deviennent égaux. Et c’est à ce moment que commence la deuxième partie de notre parabole. Le contraste qui existait avant la mort se maintient, et même se renforce, mais de manière inversée. Le jugement de Dieu renverse la situation qui était celle du riche et de Lazare avant leur mort : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir. Au riche qui mendie une goutte d’eau à Lazare pour soulager ses souffrances, Abraham, se  faisant le porte-parole de Dieu, répond ainsi. La réponse d’Abraham peut poser bien des problèmes d’interprétations. Si nous la comprenons de manière littérale, elle signifie qu’il suffirait de souffrir ici-bas pour connaître les joies du paradis, et que, dans l’autre sens, une vie agréable sur cette terre nous conduirait automatiquement en enfer. Or le bonheur ou le malheur ne sont, par eux-mêmes, ni un vice ni une vertu, pas plus d’ailleurs que la richesse ou la pauvreté. Et il peut exister des riches au cœur humble et des pauvres remplis d’orgueil. La difficulté s’accroit encore, car à aucun moment dans l’histoire, il est dit de manière explicite que le riche est en enfer parce qu’il a refusé de voir Lazare devant sa porte, et que n’ayant pas eu de compassion pour ce pauvre homme, il a été égoïste, refusant de partager avec lui la nourriture surabondante de ses festins. La deuxième partie du dialogue entre le riche et Abraham met au centre l’écoute, c’est-à-dire la mise en pratique, de la Parole de Dieu. Si le riche est en enfer, c’est parce qu’il n’a pas pris au sérieux le message délivré par Moïse et les prophètes. Ses cinq frères suivent le même chemin, et même un ressuscité ne pourrait pas toucher leurs cœurs endurcis et indifférents à la souffrance des autres. C’est donc de manière indirecte que Jésus nous donne la raison de la condamnation du riche. La Loi de Moïse, et encore davantage les Prophètes, ne cessent de rappeler aux membres du peuple de Dieu l’exigence de la justice sociale, de la charité et de la compassion. Les murs d’inégalité et d’injustice construits par les hommes et par les nations entre elles, pour le bonheur d’un tout petit nombre et le malheur de la majorité, ces murs sont transformés par le jugement de Dieu en un abîme infranchissable. A l’inégalité économique et sociale répond dans le Royaume de Dieu l’abîme moral entre ceux qui ont suivi leur conscience et ceux qui, au contraire, ont étouffé en eux la voix de leur conscience. Et le critère de ce jugement, c’est bien comment nous aurons accueilli et mis en pratique l’Evangile de Jésus. Ne soyons pas de ceux qui réclament des signes et des miracles pour pouvoir se convertir et changer de vie. Demandons au Seigneur la grâce de recevoir avec un cœur docile le signe de sa Parole, révélée de manière parfaite et définitive en la personne de Jésus-Christ :


Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.

dimanche 18 septembre 2016

25ème dimanche du temps ordinaire / année C


Luc 16, 1-13

18/09/16

Saint Luc consacre le chapitre 16 de son Evangile au thème de l’argent. Nous venons d’entendre la parabole qui ouvre ce chapitre. La page évangélique de ce dimanche présente de nombreuses difficultés d’interprétations. Il convient de bien distinguer l’histoire du gérant habile d’une part et les commentaires que Jésus en tire d’autre part.
Nous avons donc tout d’abord la parabole du gérant habile. Cette histoire est ambigüe, et pourrait nous donner l’impression que Jésus approuve la conduite d’un homme malhonnête. Dans une parabole, ce ne sont pas forcément tous les détails de l’histoire qui comptent, mais ce qu’il convient d’appeler la fine pointe du texte, autrement dit son enseignement moral. Ce qui est donc remarquable dans l’attitude de ce gérant, ce n’est pas sa malhonnêteté, mais son habileté qui lui permet de se sortir d’une mauvaise situation. Jésus remarque que les fils de ce monde, ceux pour qui Dieu ne compte pas dans leur vie, sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Le commentaire qu’il fait suite à la parabole est une invitation faite aux fils de la lumière, c’est-à-dire aux croyants, à devenir habiles en vue du Royaume de Dieu.

C’est à l’occasion de ce commentaire que le Seigneur nous révèle ce qu’il pense à propos de l’argent. L’argent est tout d’abord qualifié de malhonnête, ce qui signifie que, d’un point de vue moral, il revêt une connotation négative. Ceci est en contraste avec toute une tradition propre à l’Ancien Testament qui voyait dans la richesse une bénédiction divine, tout simplement parce que pendant très longtemps les Juifs n’ont pas cru en la possibilité d’une vie après la mort. Si donc l’argent est malhonnête, il n’en est pas moins nécessaire dans la vie qui est la nôtre ici-bas. Et c’est là précisément que le chrétien doit se montrer habile en se faisant des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis nous accueillent dans les demeures éternelles. Oui, un jour, celui de notre mort, nos richesses accumulées ne nous seront plus d’aucune utilité. L’argent n’a pas une valeur éternelle, mais bien temporelle. L’habileté des fils de la lumière consiste à l’utiliser de telle manière qu’il puisse, lui aussi, nous aider à faire notre passage vers la vie éternelle. Qui sont donc ces amis qui nous accueilleront dans le royaume de Dieu dans la mesure où nous aurons utilisé avec habileté l’argent malhonnête ? Ce sont tout simplement les personnes qui auront bénéficié de notre générosité, de notre esprit de solidarité et de partage, et donc en particulier les pauvres, les faibles et les démunis. Si nous accumulons l’argent malhonnête uniquement pour nous, non seulement nous risquons bien d’en faire une idole, mais en plus nous risquons de mépriser la dignité des pauvres, le droit que tout homme a de vivre décemment. C’est ce que nous rappelle la première lecture. Utiliser avec habileté l’argent malhonnête, c’est s’en servir pour vivre la fraternité avec tous nos frères humains.


La conclusion de cette page évangélique est quant à elle d’une clarté absolue : vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. Dans notre esprit, nous concevons spontanément une opposition entre Dieu et Satan, et il est vrai que Satan veut faire échouer le plan de Dieu en nous éloignant de notre Père du ciel. Ici l’argent est comme une incarnation mondaine de Satan. Ici l’argent se fait tentateur. Et cette page d’Evangile est d’une actualité frappante dans un monde où, au nom des lois du marché, on considère comme tout à fait normal que certains hommes, dirigeants de grandes entreprises ou travaillant dans la finance, aient des rémunérations qui dépassent l’imagination, alors que d’autres vivent dans la misère la plus abjecte. Le culte du profit illimité est en effet incompatible avec la morale, et les lois du marché n’ont que faire de la morale. Si l’on peut augmenter les profits en licenciant, en délocalisant, en exploitant les travailleurs encore davantage, en cachant la nocivité ou le danger que représente tel produit ou telle activité pour la santé humaine ou encore pour l’environnement, on le fera sans le moindre regret. Le culte de l’argent s’oppose à Dieu parce qu’il efface en nous la voie de la conscience. Tant que la politique, dans le sens noble du terme, n’aura pas repris le contrôle de l’activité économique afin de l’orienter vers le bien commun, l’argent malhonnête continuera à produire des dégâts sociaux et écologiques considérables. A la suite du pape François et en fidélité avec ses enseignements, il revient aux chrétiens de promouvoir un usage habile de l’argent malhonnête. Il revient aux croyants de soumettre aux principes éthiques l’activité commerciale, de telle sorte que les lois du marché ne soient pas au-dessus de la Loi de Dieu. Il est en effet urgent de susciter une alternative économique qui soit inspirée par la foi chrétienne, une économie solidaire et écologique, au service du développement de tout homme et de tout l’homme. Pour les fils de ce monde, ce discours est une utopie, il est au contraire le seul horizon réaliste pour les fils de la lumière.

dimanche 11 septembre 2016

24ème dimanche du temps ordinaire / année C


Luc 15, 1-32

11/09/16

En cette année de la miséricorde divine, la liturgie de ce dimanche propose à notre méditation les trois paraboles de la miséricorde en saint Luc.


Ces histoires nous parlent de la conversion, du retour à Dieu, mais aussi et surtout de Dieu qui se met à notre recherche pour nous réconcilier avec lui. Dieu notre Père veut que nous vivions une relation d’alliance avec lui, et jamais il ne se résigne à notre refus de vivre dans l’amitié avec lui. Il espère toujours notre retour à la maison comme le père de la parabole. C’est cela qu’affirme le Nouveau Testament en disant que Dieu veut le salut de tous les hommes. Quand nous parlons de conversion et de retour à Dieu, nous devons comprendre que la vie chrétienne nous met dans un état de conversion permanente. Je m’explique. Il y a la grande conversion, celle du début, comme dans le cas de Paul qui ne savait que « blasphémer, persécuter, insulter », mais qui, du jour au lendemain, est devenu disciple puis apôtre de Jésus. Ce changement radical est l’œuvre de la grâce, du don d’amour de Dieu en Jésus-Christ. Et cette grâce a été plus forte que le fanatisme de Saul qui le poussait à persécuter l’Eglise en croyant faire la volonté de Dieu. Mais il y a aussi la conversion, les conversions quotidiennes, de ceux qui sont déjà chrétiens, nos conversions. C’est cela que le Carême vient nous rappeler chaque année. Nous sommes baptisés et nous avons mis notre foi dans le Christ, mais nous mesurons chaque jour combien nous sommes éloignés de la sainteté qui est notre vocation à tous. Dieu veut non seulement notre salut, mais aussi, et c’est inséparable, notre progrès spirituel et moral. Si nous sommes bons, nous pouvons toujours devenir meilleurs. La vie chrétienne est dynamique et elle nous pousse de l’avant. C’est le sens du sacrement du pardon qui nous est offert non seulement pour obtenir le pardon de nos péchés graves mais aussi des péchés dits véniels. La miséricorde divine est un appel à progresser sur ce chemin de perfection sans jamais nous décourager, sans jamais abandonner la lutte spirituelle qui est celle de la vie chrétienne, et cela dans des domaines allant de notre vie de prière personnelle jusqu’à notre vie familiale, sociale, et notre engagement au service du bien commun dans la société. La doctrine sociale de l’Eglise nous aide à progresser dans tous les domaines très concrets de notre vie. Par exemple, à travers son encyclique Laudato si’, le pape François nous demande de faire notre examen de conscience par rapport à l’écologie, et il n’hésite pas à parler de conversion écologique.

Dans les trois paraboles de la miséricorde nous entendons comme un refrain : celui de la joie du ciel, des anges et du Père lui-même lorsque nous revenons vers lui par un acte de conversion, lorsque nous utilisons notre liberté pour dire oui au projet de Dieu pour nous, pour répondre à notre vocation : « Il fallait bien festoyer et se réjouir ». Nous trouvons ici une motivation très forte pour prendre au sérieux toutes les petites conversions quotidiennes. L’amour incompréhensible de Dieu est tel que nous sommes capables de réjouir son cœur, de lui faire plaisir, chaque fois que nous retournons vers lui après nous en être éloignés, chaque fois que nous progressons dans notre vie spirituelle et morale. Voilà le sacrifice qui plaît à Dieu, celui d’un cœur brisé et broyé, d’un cœur qui se laisse toucher par l’Esprit Saint. Rien ne touche plus le cœur de Dieu que notre humilité et le sincère regret que nous avons de nos fautes, de nos péchés et de nos imperfections. Dieu nous donne cet immense pouvoir sur son propre cœur, celui de le réjouir par notre retour à lui. Il nous offre cela dans sa miséricorde. Pourquoi attendre demain pour commencer à prendre au sérieux son appel à la sainteté ?

dimanche 3 juillet 2016

14ème dimanche du temps ordinaire / C


3/07/16

Luc 10, 1-20

Les évangiles nous rapportent que Jésus, dès le commencement de sa prédication, a appelé des hommes à le suivre et à partager sa vie : les Douze, le groupe très proche des apôtres, mais aussi d’autres disciples dont l’évangile de ce jour nous dit qu’ils étaient 72. Comme les apôtres, ces disciples sont envoyés en mission et Jésus leur confie l’évangélisation. L’introduction que saint Luc donne au discours d’envoi en mission a son importance. Tout d’abord la mission ne se vit pas seul mais avec d’autres, deux par deux. C’est le sens de la communauté, le sens de l’Eglise. Ils sont envoyés devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller. Un missionnaire est un éclaireur, un ambassadeur du Christ pour reprendre la parole de saint Paul. Comme Jean le Baptiste, les disciples doivent préparer la venue du Seigneur. Le missionnaire défriche le terrain souvent aride des cœurs humains pour que Jésus puisse être accueilli. C’est un travail de préparation des cœurs qui souligne bien que l’œuvre de la conversion ne peut venir que de Dieu lui-même. Les missionnaires n’ont pas le pouvoir de convertir les hommes. Ils ne sont que des témoins.

Dans les paroles que Jésus leur adresse avant leur départ, nous pouvons souligner la préparation aux difficultés et même à l’échec. Comme des agneaux au milieu des loups : cette expression souligne en même temps la faiblesse des missionnaires et l’hostilité de ceux vers lesquels ils sont envoyés. Jésus est honnête avec eux et les prévient que leur parole sera parfois refusée. Dans ce cas-là ils ne doivent ni insister ni s’imposer, et poursuivre leur route. Le contenu de leur message est très simple : transmettre la paix de Dieu et annoncer la proximité du Règne de Dieu. Oui, en Jésus son Fils, Dieu s’est fait proche de tout homme et tout homme peut donc faire l’expérience de l’amour et de la miséricorde de Dieu au contact de Jésus. Les paroles du Seigneur abordent aussi le pouvoir spirituel qu’il donne à ses disciples. Ils sont comparés à des agneaux mais ils reçoivent un pouvoir spirituel pour être vainqueurs du mal et des esprits mauvais. Evangéliser, c’est en effet libérer les hommes de l’esclavage du mal pour les rendre à Dieu, leur créateur et Père. C’est par rapport à ce pouvoir spirituel qu’il faut comprendre les consignes concernant le dénuement matériel des missionnaires. L’évangélisation telle que la conçoit Jésus ne doit pas s’appuyer sur les pouvoirs du monde (l’argent, les gouvernants etc.). C’est le mystère de la croix rappelé par saint Paul dans la deuxième lecture : par la croix, le monde est à jamais crucifié pour moi, et moi pour le monde. Tout au long de son histoire, l’Eglise s’est souvent appuyée sur les puissances de ce monde afin d’évangéliser, oubliant ainsi les paroles de Jésus. Le christianisme s’est ainsi transformé en chrétienté, un système dans lequel l’Etat et l’Eglise étaient étroitement liés. Et malheureusement l’évangélisation a de nombreuses fois commencé par des conquêtes militaires au cours desquelles les soldats du roi tuaient et massacraient, réduisaient en esclavage, avant que les missionnaires prêchent l’Evangile ! Jésus, dès le départ, met en garde son Eglise contre la tentation de vouloir à tout prix la réussite et cela le plus rapidement possible. Comme toutes les grandes choses, l’évangélisation demande du temps et donc beaucoup de patience. En 2016, dans notre monde très différent de celui que Jésus a connu, il est impossible de retirer à l’Eglise certains moyens matériels, nécessaires à sa mission. Mais l’utilisation de ces moyens matériels et financiers doit toujours être soumise à l’esprit de la mission, tel que Jésus nous le transmet. Se garder de rechercher à tout prix un succès facile et immédiat, se préserver des compromissions avec les pouvoirs politiques et civils, refuser l’usage de la force et des armes etc. Lorsque les disciples rentrent tout joyeux de mission après les premiers succès de l’évangélisation, Jésus les réoriente immédiatement vers l’essentiel. Car ce succès des débuts pourrait les gonfler de vanité et d’orgueil et leur faire oublier que le pouvoir qu’ils ont de libérer du mal et de réconcilier les hommes avec Dieu leur vient du Christ.


Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux.