jeudi 30 mai 2019

ASCENSION DU SEIGNEUR / Année C



Luc 24, 46-53

30/05/19

Saint Luc est l’auteur de deux livres dans le Nouveau Testament : l’Evangile qui porte son nom et les Actes des apôtres. Comme le montre clairement l’introduction qu’il donne à ce livre, Luc avait conçu ces deux écrits comme un ensemble, l’Evangile étant le tome 1 et les Actes le tome 2 : Cher Théophile, dans mon premier livre, j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné, depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. L’ordre biblique des livres a donc séparé ce que Luc avait conçu comme un ensemble en intercalant entre son Evangile et les Actes l’Evangile selon saint Jean.

Or la liturgie de la Parole, en cette fête de l’Ascension, réunit à nouveau les deux livres de Luc : l’Evangile correspondant à la dernière page de son Evangile et la première lecture au commencement des Actes des Apôtres, ce qui fait que Luc se répète en nous donnant deux versions de l’Ascension du Seigneur. Il est intéressant de voir comment Luc résume le temps entre Pâques et l’Ascension : pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu. Le Ressuscité, chaque fois qu’il s’est manifesté à ses disciples, leur a donc parlé du royaume de Dieu, et c’est avec le même thème qu’il avait commencé sa prédication après son baptême. Le mot royaume est piégé. Dans la bouche de Jésus, il s’agit clairement d’une réalité spirituelle puisque son royaume n’est pas de ce monde comme il l’affirme clairement en présence de Ponce Pilate. Le royaume de Dieu consiste en effet à laisser Dieu régner en nos cœurs et à travers nous dans nos sociétés, d’où l’appel à la conversion de la part de Jésus dès le commencement de sa prédication. Car nos cœurs de pierre sont fermés à la présence et à l’action de Dieu. Il suffit pour le comprendre de relever la réaction des apôtres lorsque Jésus leur annonce qu’ils seront baptisés dans l’Esprit Saint : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? Leur vision du royaume de Dieu est purement terrestre, comme si ce royaume correspondait à l’indépendance politique de leur nation. Pourtant ils ont été formés pendant des années par Jésus qui leur a toujours parlé du royaume des Cieux comme d’une réalité spirituelle, c’est-à-dire concernant notre relation avec Dieu et entre nous. Un verset de l’Evangile selon saint Luc le montre clairement : le règne de Dieu est au milieu de vous. Certaines traductions donnent même : le royaume de Dieu est en vous. Quant à saint Paul, il nous aide à comprendre les caractéristiques principales de ce royaume des cieux : il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

Regardons maintenant quelles images Luc utilise dans ses deux récits pour nous parler du mystère glorieux de l’Ascension de Jésus. Dans la première lecture : Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Dans l’Evangile : Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. S’élever, être emporté au ciel… Ces images nous disent que Jésus quitte définitivement notre expérience terrestre et que, tout en restant pleinement homme, il rejoint le Ciel, symbole de Dieu dans la Bible. Et malgré cette séparation, malgré le fait qu’à partir de l’Ascension, il devient invisible à nos yeux de chair, Luc souligne la joie des disciples, dans l’attente du don de l’Esprit Saint : ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu. Ils ont enfin compris que ce royaume de justice, de paix et de joie était en eux. Ils vivent l’expérience chrétienne, l’expérience de tous ceux qui mettent leur foi en Jésus ressuscité et qui le fréquentent comme un ami fidèle dans la prière et dans les sacrements, l’expérience du royaume intérieur si bien exprimée par une belle formule du pape Grégoire le grand : le ciel, c’est l’âme du juste.

dimanche 26 mai 2019

Sixième dimanche de Pâques / année C



Jean 14, 23-29

26/05/19

En ce dimanche de Pâques qui précède la fête de l’Ascension, Jésus veut nous faire le don de sa paix :

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé.

Avant chaque communion eucharistique, l’Eglise fait répéter au prêtre une partie de ces paroles dans l’une des rares prières de la messe s’adressant directement au Christ. Le contexte dans lequel elles ont été prononcées, en présence des apôtres, le soir du jeudi saint, en fait des paroles de consolation spirituelle. Et comment ne pas penser à un autre soir, celui de Pâques, marqué par la manifestation du Ressuscité à ses apôtres ? A trois reprises le Seigneur s’adresse à eux en leur disant : paix à vous ! Dans le Nouveau Testament, le mot « paix » est utilisé 96 fois, c’est dire toute son importance pour notre foi chrétienne. Saint Paul parle à plusieurs reprises du Dieu de la paix dans ses lettres. La première affirmation importante de la révélation chrétienne consiste donc à voir en Dieu le Père la source de cette paix que Jésus nous laisse et nous donne. Dans sa lettre aux Ephésiens Paul n’hésite pas à dire que le Christ est notre paix tandis que dans sa lettre aux Galates il affirme que la paix est le fruit de l’Esprit Saint. Nous le voyons, c’est la Sainte Trinité qui est en permanence identifiée à ce grand don de la paix. La paix est d’abord un attribut du Dieu trois fois saint, une qualité de Dieu lui-même pourrait-on dire.

En revenant aux paroles de l’Evangile de ce dimanche, nous comprenons que cette paix est à la fois un trésor divin, un héritage spirituel qui nous est confié (je vous laisse la paix) et une grâce correspondant à une mission (je vous donne ma paix). Jésus précise que ce n’est pas à la manière du monde qu’il nous donne cette grâce de la paix. La paix de ce monde est en effet souvent fragile et superficielle, elle est le fruit d’un compromis humain, d’un consensus temporaire, et, malheureusement, elle est souvent liée à un rapport de force, donc à la possibilité de la guerre. Pensons à la monstrueuse folie que nous avons créée en développant des armes nucléaires avec la doctrine d’une dissuasion qui serait au service de la paix… C’est pour cette raison que Jésus, dans l’Evangile de Luc, semble se contredire en affirmant : Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car si la paix selon le monde peut très bien aller de pair avec le mensonge et l’hypocrisie, la paix du Christ est inséparable de la vérité. C’est pour cela qu’elle divise les hommes entre eux. Non pas que ce soit la volonté du Christ, mais comme une conséquence de la proclamation de son Evangile nous appelant à la conversion. La paix que Jésus nous donne est donc d’abord spirituelle et notre Evangile nous permet d’en saisir les traits : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. La paix spirituelle n’est rien d’autre en effet que notre communion avec la Sainte Trinité, communion rendue possible par l’inhabitation divine dans le chrétien qui accomplit la volonté de Dieu. Pour Paul le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Cette paix spirituelle est aussi une mission, un engagement. Elle ne peut que devenir concrète dans la transformation de notre monde pécheur en un monde selon le cœur de Dieu. C’est dire que le don de la paix du Christ est inséparablement une force spirituelle et une force sociale, un don qui unit le Ciel à la terre pour faire de notre terre, non pas un paradis terrestre, mais la matière du Royaume des Cieux et l’ébauche du siècle à venir, pour reprendre les paroles du Concile Vatican II. Le même Concile à la suite du Christ nous enseigne que la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. Oui, heureux sommes-nous si nous sommes artisans de paix, si nous manifestons au cœur de notre monde cette paix spirituelle que nous recevons d’abord dans notre cœur.

dimanche 19 mai 2019

Cinquième dimanche de Pâques / année C



Jean 13, 31-35

19/05/19

Dans le testament spirituel que Jésus confie à ses disciples comme un trésor, le soir du Jeudi Saint, l’amour fraternel tient une place éminente. A un tel point qu’il est présenté par le Seigneur comme le signe par excellence de la vie chrétienne : À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. Jésus ne dit pas : on vous reconnaîtra comme mes disciples si vous êtes baptisés, si vous participez à la messe, si vous portez une croix etc. Non pas que pour lui la vie sacramentelle soit sans importance, c’est bien Lui qui a voulu ces sacrements comme des sources de grâce pour tout homme et chacun d’entre nous. Mais les sacrements seraient sans efficacité s’ils ne provenaient pas de l’amour du cœur de Jésus. D’où le commandement nouveau : Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. On reconnaît donc un chrétien à sa capacité d’imiter l’amour du Seigneur, de l’incarner dans sa vie tout entière et pas seulement à certains moments consacrés à la prière et au culte. Comme l’affirme l’apôtre Pierre, le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ. Que signifie donc s’engager envers Dieu avec une conscience droite ? Aimer comme le Christ nous a aimés. Dans le commandement nouveau, le mot le plus important est probablement « comme » : il s’agit bien d’aimer à la manière de Jésus, comme lui, en suivant son exemple, donc d’aimer divinement son prochain. Nous connaissons tous le passage de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, très souvent choisi pour la célébration du sacrement de mariage, passage lyrique dans lequel l’apôtre exalte l’amour de charité sans lequel toutes les actions les plus méritoires que nous puissions faire sont comme vidées de leur valeur et de leur sens. Un autre texte de l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains, moins connu, mérite toute notre attention pour nous imprégner de l’importance du commandement nouveau dans notre vie chrétienne :

N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.

Aimer à la manière du Christ est d’abord une affaire de volonté, d’engagement envers Dieu. Tout simplement parce que nous sommes pécheurs, et que nos péchés nous conduisent à l’opposé de l’amour : égoïsme, cupidité, individualisme, divisions, calomnie, vengeance et parfois même haine. Certains font parfois appel à la théorie de la sélection naturelle pour justifier une société sans cœur ni compassion où la seule valeur efficace serait celle de la compétition et de la concurrence pour arriver les premiers aux dépens des autres. C’est une vision très incomplète de la théorie de l’évolution qui nous enseigne aussi, à travers l’observation du règne animal, l’importance de l’entraide, de la bienveillance et de la solidarité. Si la puissance du mal et du péché nous porte à l’égoïsme, il existe en même temps dans le cœur de chacun un bon fond qui ne demande qu’à être éveillé et mis en valeur. Le péché originel ne nous a pas rendus totalement mauvais. Vivre le commandement nouveau de l’amour, c’est donc une affaire de liberté et de volonté, mais que serait notre bonne volonté sans la puissance de l’amour du Christ ? D’où l’importance de la vie personnelle de prière, des sacrements, et en particulier du baptême qui nous ouvre cette possibilité d’une vie nouvelle, possibilité offerte aussi à tous les hommes de bonne volonté par l’Esprit Saint, Esprit d’amour entre le Père et le Fils. S’engager à vivre de toutes nos forces ce commandement nouveau de l’amour requiert de commencer par notre prochain le plus immédiat : c’est d’abord dans la famille que nous apprenons à aimer comme Jésus nous a aimés, en particulier en exerçant la vertu si nécessaire de la patience, patience qui est inséparable de la capacité à pardonner. A partir de la famille, cet amour peut et doit s’étendre à la communauté chrétienne, au milieu professionnel et à la société tout entière en s’inspirant des enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise. Il faudrait relire ici tout le chapitre 12 de la lettre aux Romains qui est un merveilleux commentaire du commandement de l’amour fraternel. Chapitre qui se termine ainsi : Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. Aimer comme le Christ nous a aimés, c’est résister au fatalisme, c’est croire que la puissance du bien, la joie de la bonté l’emporteront.

dimanche 5 mai 2019

Troisième dimanche de Pâques / Année C



Jean 21, 1-19

5/05/19

Quand nous écoutons ou méditons la dernière page de l’Evangile selon saint Jean, nous ne pouvons pas nous empêcher d’y reconnaître une répétition après Pâques d’événements se situant avant la mort de Jésus : nous retrouvons d’une part la pêche miraculeuse et d’autre part l’appel des disciples avec cette formule si caractéristique dans la bouche de Jésus : Suis-moi. Sans parler du lieu, le lac de Tibériade en Galilée. C’est un peu comme si Jésus voulait ramener ses disciples aux événements fondateurs et aux lieux de leur premier appel, en les replongeant ainsi dans l’histoire de leur relation avec lui. De fait il semblerait bien que le choc de la mort de Jésus en croix et la nouvelle bouleversante de sa résurrection les ait en quelque sorte figés et rendus incapables d’avancer. Malgré le témoignage des femmes, malgré les apparitions du soir de Pâques, ils semblent incapables de faire autre chose que de retourner à leur métier de pécheurs. C’est ainsi que commence notre page d’Evangile, avec Simon s’adressant à ses compagnons : je m’en vais à la pêche. Le Seigneur ressuscité décide donc de les rejoindre en Galilée dans la banalité de leur vie qui semble reprendre son cours là où Jésus les avait rencontrés au tout début, comme si rien ne s’était passé depuis. Jean, comme d’habitude, est plus rapide et clairvoyant que Pierre et c’est lui qui, le premier, reconnaît dans cet homme au bord du lac le Seigneur. La manière avec laquelle nous est décrit cet humble repas de pain et de poisson grillé peut constituer une allusion discrète à l’eucharistie : Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson.

Cet épisode évangélique est riche d’enseignements pour notre propre vie de disciples. Tout abord il est important pour nous de faire mémoire des origines de notre foi, que nous soyons chrétiens par héritage familial ou bien que nous le soyons devenus par une conversion à l’âge adulte. Il est bon de nous replonger dans les racines de notre foi et cela au niveau de notre histoire personnelle. Cela nous invite dans un premier temps à l’action de grâce, que nous ayons rencontré la présence du Christ dès notre plus tendre enfance ou plus tard en tant qu’adultes. Nous avons reçu d’une manière ou d’une autre ce grand don de la foi en Jésus mort et ressuscité pour nous. Et avec l’apôtre Paul nous pouvons affirmer : Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. Pour faire mémoire des origines de notre foi et de notre vocation, nous pouvons, par exemple, chaque année marquer l’anniversaire de notre date de baptême. Mais plus profondément, pourquoi ne pas recourir à la pratique de la confession générale ? Confession qui ne consiste pas d’abord à revoir tout le déroulement de sa vie sous le seul aspect des péchés commis, mais plus largement à relire sa vie sous le regard du Seigneur en présence d’un prêtre afin de pouvoir en faire un bilan. Qu’ai-je fait du don du baptême et de la foi ? Chacun de nous, nous avons notre lac de Tibériade, lieu de la première expérience spirituelle avec le Christ, lieu de notre appel. Cette plongée de la mémoire du cœur dans notre histoire chrétienne personnelle nous amènera tout naturellement à entendre à notre tour la triple question du Ressuscité à Pierre : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? C’est en effet la question fondamentale. L’Evangile de ce dimanche nous invite à faire résonner cette question dans notre cœur. Car seul l’amour de charité venant du Christ et retournant à lui est capable de nous délivrer d’une foi tiède et endormie, d’une vie chrétienne marquée du sceau de la routine. Il s’agit donc de rendre grâce pour notre histoire commune avec le Ressuscité tout en renouvelant notre adhésion de foi à Jésus par un amour toujours plus fort et plus mûr.

Car, dans le Christ Jésus, ce qui a de la valeur, ce n’est pas que l’on soit circoncis ou non, mais c’est la foi, qui agit par la charité.

dimanche 28 avril 2019

Deuxième dimanche de Pâques / année C



Jean 20, 19-31

28/04/19

Pour le dimanche dans l’Octave de Pâques, dimanche de la miséricorde divine, nous écoutons chaque année le récit des apparitions du Ressuscité aux apôtres le soir de Pâques et huit jours plus tard. D’où le choix de cet Evangile de Jean pour la célébration du dimanche dans l’Octave de Pâques.
C’est ainsi que l’évangéliste introduit la première manifestation de Jésus aux dix apôtres, Thomas étant absent le soir de Pâques :

Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux.

Jésus fait le don de sa paix à ses apôtres et sa manifestation comble leur cœur de joie. Notons bien que, dès le soir de Pâques, il les confirme dans leur mission d’apôtres tout en leur donnant le pouvoir spirituel de pardonner les péchés :

De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie.

Huit jours plus tard, Jésus se manifeste à nouveau à ses disciples pour confirmer Thomas dans sa foi et dans sa mission :

Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux.

Relevons un fait très étonnant. Les disciples s’étaient enfermés chez eux par crainte des Juifs, le soir de Pâques. Une semaine après leur situation semble restée la même, ils sont toujours enfermés dans la maison. Pourtant ils ont eu l’immense joie de voir le Christ Vivant et de recevoir de sa part une mission, celle d’aller prêcher l’Evangile, ce qui suppose de ne plus avoir peur des Juifs. Ils ont même reçu comme par anticipation le don de l’Esprit Saint en vue de la rémission des péchés. Malgré tout cela, ils semblent ne pas avoir commencé leur travail d’apôtres, toujours paralysés par la peur. Et si Thomas n’était pas le seul à manquer de foi ? Plus profondément nous comprenons que la nouveauté absolue du mystère pascal, mort et résurrection du Fils de Dieu, a demandé bien du temps pour devenir réalité dans le cœur de ces hommes. Il leur a fallu en quelque sorte digérer le choc de la révélation de la résurrection. Dans le Nouveau testament, il faut attendre la Pentecôte et le don de l’Esprit à la première communauté chrétienne pour que les portes verrouillées des apôtres s’ouvrent enfin et que la peur cède enfin la place à l’assurance et au témoignage de foi. Cela nous montre que ce que la liturgie sépare par pédagogie forme un même et unique mystère, Pentecôte étant l’accomplissement de Pâques. Il était en effet nécessaire que l’Esprit du Père et du Fils soit abondamment donné à ces hommes pour qu’ils puissent vraiment croire en la résurrection de Jésus et la proclamer. Voir le Christ Vivant ne suffisait donc pas. Ecoutons un passage de la première prédication de Pierre au peuple pour mesurer tout le chemin parcouru depuis le soir de Pâques :

Hommes d’Israël, écoutez les paroles que voici. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir… Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins… Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié.
Le Père dans sa miséricorde nous accorde, à nous aussi, le temps nécessaire jusqu’à la Pentecôte pour nous imprégner intérieurement de la Bonne Nouvelle de Pâques, pour réaliser que là où l’homme pécheur donne la mort, Dieu donne la vie en surabondance. De par le baptême et la confirmation, nous sommes devenus des hommes nouveaux, des collaborateurs de Dieu dans son œuvre de salut en faveur de tous. Porteurs de la vie divine de Jésus, nous sommes rendus capables dans l’Esprit Saint de la manifester à nos frères et à nos sœurs, d’abord par le témoignage de la paix intérieure et de la joie spirituelle qui nous habitent.



dimanche 21 avril 2019

PÂQUES 2019




21/04/19

Au terme du Carême et de la semaine sainte, nous voici parvenus au sommet de notre année chrétienne : Pâques. L’évènement de la résurrection du Christ est l’aboutissement du mystère de l’incarnation. Pâques accomplit donc Noël. Souvenons-nous de la parole du Christ sur la croix : tout est accompli. A Noël, Dieu, en son Fils, épouse notre condition humaine ; à Pâques, il la sauve de la mort et l’introduit dans son Royaume. C’est la raison pour laquelle notre propre résurrection est inséparable de celle du Sauveur. Croire en Jésus ressuscité rend possible notre espérance en notre propre résurrection puisqu’il demeure pour l’éternité notre frère en humanité. Ce que Pâques inaugure, l’Ascension du Seigneur le consacre. Tout est accompli signifie aussi que les Ecritures s’accomplissent avec la Passion, la mort et la résurrection de Jésus, et, à travers elles, le projet de Dieu pour notre humanité. C’est la conclusion de l’Evangile de cette solennité :

Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

Je voudrais pour vous méditer certains aspects de la première lecture. Dans sa prédication au centurion romain, l’apôtre Pierre fait une synthèse admirable de la vie terrestre de Jésus, en partant de son baptême jusqu’à la proclamation de sa résurrection. Jésus de Nazareth nous est présenté par Pierre comme étant l’objet de deux actions diamétralement opposées. D’une part nous avons l’action de Dieu son Père :

Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance.
Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester.

D’autre part nous avons l’action des hommes :

Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice.

Cette manière d’annoncer le mystère du Christ est en parfaite continuité avec un verset du psaume 117 :

La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle : c'est là l'œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux.

L’action des hommes rejette et tue Jésus tandis que l’action de Dieu le consacre et le ressuscite. D’un côté les hommes donnent la mort, de l’autre le Père donne la vie. Tout cela en notre faveur, car tout homme qui croit en Jésus reçoit par lui le pardon de ses péchés. Jésus ressuscité est la pierre d’angle, celui qui permet à tout l’édifice de tenir solidement. On peut penser à la maison Eglise mais aussi au temple de notre corps appelé à la gloire de la résurrection. Jésus ressuscité est notre agneau pascal qui a été immolé, pour reprendre les termes de saint Paul dans la deuxième lecture. C’est en effet lui qui a aboli pour toujours l’ancien culte avec ses innombrables sacrifices d’animaux, dont le sacrifice des agneaux pour la fête de la Pâque juive. Les hommes, dans l’Ancienne Alliance comme dans la plupart des religions de l’antiquité, tuaient des animaux pour se rendre agréables à Dieu. Les contemporains de Jésus ont exigé sa mort pensant, eux aussi, être agréables à Dieu. A tout cela, le Père répond en ressuscitant son Fils, donc en lui donnant la vie.

Nous ne pouvons pas faire l’expérience qui fut celle de Marie Madeleine à l’aube de Pâques : découvrir avec stupéfaction le tombeau ouvert et vide. Mais, en tant que croyants, nous avons la possibilité de faire l’expérience du Christ Vivant. Je ne citerai que deux lieux particulièrement significatifs de cette expérience de Pâques pour nous. Tout d’abord le mystère de l’Eglise. En rappelant dans un premier temps que c’est par et dans l’Eglise que nous connaissons Jésus ressuscité. Il ne faudrait pas que les scandales et les crises qui secouent notre Eglise nous fassent oublier sa beauté et son importance. L’Eglise, c’est d’abord notre communauté. Que deviendrait notre foi, notre relation au Christ, si nous vivions isolés et séparés les uns des autres ? L’Eglise, c’est le merveilleux témoignage de nos frères et sœurs dans la foi, dans notre famille, parmi nos connaissances, dans notre communauté, dans les communautés religieuses, mais aussi le témoignage du successeur de Pierre, le pape François, qui nous confirme dans la foi. Avons-nous lu et médité son exhortation sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, Gaudete et exsultate, publiée l’an dernier ? L’Eglise, c’est aussi le trésor de la sainteté. Saint François de Sales disait avec raison : je ne vois pas d’autre différence entre l’Evangile et la vie des saints qu’entre une partition notée et une partition chantée. Fréquenter les saints et les saintes de notre histoire chrétienne, c’est toujours grandir dans la foi en Jésus ressuscité. Un autre lieu essentiel de l’expérience de Pâques, ce sont bien sûr les sacrements qui sont toujours les sacrements de l’Eglise. Je pense en particulier au sacrement de la réconciliation dans lequel la puissance de l’amour du Christ nous donne un cœur nouveau, un cœur allégé du fardeau de nos péchés. Et je pense surtout au grand sacrement de l’eucharistie, sacrement pascal par excellence. Nous savons bien que nous ne communions pas à un cadavre, mais au corps et au sang glorieux du Christ ressuscité, monté au ciel et assis à la droite du Père. Le sacrement de l’eucharistie est par excellence le sacrement de la résurrection et de la vie car il rend présent sur l’autel le Christ mort et ressuscité pour nous.

Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde.

dimanche 31 mars 2019

Quatrième dimanche de Carême / année C



Luc 15, 1.2.11-32

31/03/19

Nous venons d’écouter l’une des paraboles les plus connues des Evangiles. On lui a donné bien des noms différents : parabole du fils prodigue, du Père miséricordieux, des deux fils etc. Il est important de remettre cette parabole dans son contexte vivant pour la comprendre. Ce contexte nous est donné par l’introduction de Luc aux trois paraboles dites de la miséricorde, car celle du père miséricordieux est précédée par les deux paraboles de la brebis et de la pièce d’argent. Dans son introduction, Luc note que Jésus attirait à lui les publicains et les pécheurs, ce qui lui valait les critiques des pharisiens et des scribes. Pour le dire autrement, la miséricorde de Jésus à l’égard des pécheurs scandalisait ceux qui se considéraient comme des justes. Les deux fils de la parabole correspondent parfaitement à ces deux groupes de personnes : le plus jeune incarne les publicains et les pécheurs tandis que l’aîné représente bien les pharisiens et les scribes.

Aujourd’hui, je voudrais m’attarder sur la figure du fils aîné qui apparaît dans la seconde partie de notre parabole. Ce fils est travailleur, on nous dit qu’il était aux champs lorsque son frère revient à la maison. Il se présente lui-même comme un fils obéissant à son père, fidèle à toujours accomplir sa volonté : Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres. Mais voilà que la fête organisée par son père à l’occasion du retour de son frère le met dans une colère noire. Il refuse de participer à la fête. Cette colère, l’un des sept péchés capitaux, démontre qu’il n’est pas si saint que cela… Elle est surtout la conséquence d’un autre péché, la jalousie : jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. A cette jalousie s’ajoute aussi le mépris pour la conduite de son frère. Bref il est resté à la maison dans une apparence de fidélité, mais les sentiments de son cœur révèlent que lui aussi est pécheur. Avant de considérer la réponse de son père, essayons de comprendre le problème du fils aîné. Il a toujours obéi extérieurement à son père dans l’espoir d’une récompense. Cela pose la question suivante à chacun d’entre nous : pourquoi faisons-nous le bien, pourquoi désirons-nous êtes bons ? Pourquoi voulons-nous devenir meilleurs et nous corriger de nos défauts et de nos péchés ? Pour obtenir une récompense ? Ou bien parce que nous estimons le bien pour lui-même, la vertu pour elle-même ? Notre fidélité à Dieu est-elle motivée par l’obtention d’une récompense ou bien par la profonde conviction qu’obéir aux commandements de Dieu, c’est trouver le bonheur véritable. Il existe une grande différence entre celui qui fait le bien extérieurement, simplement pour obéir à un commandement, et celui qui le réalise intérieurement parce qu’il est convaincu dans son cœur que le bien est aimable pour lui-même.

La réponse du père tente de faire comprendre au fils aîné son erreur de jugement : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Tu me demandes un chevreau parce que tu es jaloux de ton frère et que tu ne supportes pas que je lui accorde mon pardon aussi facilement, mais tu oublies que vivre avec moi en permanence, cela a beaucoup plus de valeur qu’un chevreau ou qu’un veau ! Bref la seule récompense du chrétien, c’est de vivre en communion avec Dieu, c’est de marcher en présence du Père. La vraie récompense n’est pas extérieure, comme un cadeau que l’on recevrait, elle provient au contraire de la joie du cœur qui réalise le bien que Dieu lui propose. La vraie récompense consiste à demeurer dans la maison du père et à observer ses commandements. Mais le fils aîné n’a pas compris sa relation de fidélité avec son père d’une manière spirituelle et profonde, il l’a perçue comme une transaction commerciale donc matérielle : si je suis fidèle, j’ai droit à tel cadeau, à telle récompense.

Dans le livre des Psaumes, le psaume 118, le plus long de tous, est consacré au thème de la Loi du Seigneur. Deux versets de ce psaume illustrent à merveille la réponse du père qui tente d’apaiser la colère et la jalousie de son fils :
Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ; à les garder, j’aurai ma récompense.
Mon cœur incline à pratiquer tes commandements : c’est à jamais ma récompense.

A la lumière de ces versets, nous comprenons que le vrai fidèle c’est celui qui trouve sa récompense dans sa fidélité à la Loi du Seigneur et sa joie dans le fait de vivre en communion d’amour avec le Père.