dimanche 18 novembre 2018

La Parousie et les fins dernières / 33ème dimanche du temps ordinaire année B



18/11/18

Marc 13, 24-32

Le dernier dimanche de notre année chrétienne est consacré à la célébration du Christ roi de l’univers. Ce sera dimanche prochain. Dans la liturgie, ce dimanche, le 33ème du temps ordinaire, oriente notre pensée vers les fins dernières avec le retour du Christ en gloire et la fin de notre monde tel que nous le connaissons. L’Evangile que nous venons d’entendre est un passage du discours eschatologique de Jésus dans lequel il aborde non seulement la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple mais aussi la terrible détresse qui précédera son retour. Le Seigneur utilise le vocabulaire apocalyptique, typique de la culture religieuse juive, en mentionnant l’ébranlement des puissances célestes et des signes dans les astres. Nous sommes d’emblée mal à l’aise avec ce style apocalyptique si difficile à comprendre et à interpréter. Pour le dire le plus simplement possible, de grands bouleversements dans le fonctionnement ordinaire de la nature seront les signes du retour du Christ et donc du jugement dernier. Jésus n’annonce pas de manière précise quand cela arrivera. C’est le secret de son Père. La description de l’ébranlement des puissances cosmiques peut évoquer ce qu’actuellement certains appellent la collapsologie : un néologisme inventé par le français Pablo Servigne composé du mot «collapse», du latin collapsus, «qui est tombé en un seul bloc» (à lorigine du verbe to collapse en anglais, «seffondrer») et du suffixe «-logie ». C’est en 2015 que Pablo Servigne publie avec Raphaël Stevens un livre au titre apocalyptique : Comment tout peut s’effondrer: Petit manuel de collapsologie à lusage des générations présentes. Récemment, un jeune français ayant fait des études dans la finance, Julien Wosnitza,  a enfoncé le clou en publiant : Pourquoi tout va s’effondrer. Et voici ce qu’il affirme : J’ai 24 ans et j’ai compris que le monde allait s’effondrer. Ce n’est pas une intuition, mais une réalité. Tous les faisceaux d’indices, toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global. Fonte des glaciers, mort des océans, extraction de ressources à outrance, bouleversement sans précédent de la biodiversité, hausse continue du réchauffement climatique, accroissement des inégalités sociales...  Et que fait-on ? Rien ! Ou presque rien. Pire, nous croyons encore pouvoir résoudre ces crises fondamentales par le système qui les a précisément engendrées. Au pays du climato-sceptique Trump, voilà une grosse semaine que les incendies ravagent la Californie et étouffent les habitants de beaucoup de villes, l’air devenant irrespirable. A cette collapsologie de plus en plus répandue, on pourrait ajouter la tendance survivaliste soutenue par des personnes pensant qu’il faut se préparer à l’effondrement final en assurant une autonomie maximale en nourriture, eau, énergie etc. Nous le constatons, l’ambiance n’est pas particulièrement optimiste dans certains courants de pensée contemporains. La pensée de l’Apocalypse revient à l’ordre du jour non plus à cause des témoins de Jéhovah annonçant régulièrement la date de la fin du monde, mais des rapports scientifiques alarmants sur l’état de notre planète annonçant l’écroulement de notre civilisation entre 2030 et 2050…

Comme nous y invite le pape François, nous avons, nous aussi, en tant que catholiques, à vivre une conversion écologique. Il s’agit bien de prendre très au sérieux ce que la communauté scientifique mondiale porte à notre connaissance même si cela n’est pas très agréable. L’Evangile de ce dimanche nous rappelle aussi l’importance de notre attitude spirituelle face au mystère de la fin des temps, et au mystère de notre propre mort. Et finalement, c’est la confiance au Christ Sauveur qui doit l’emporter car le ciel et la terre passeront, ses paroles ne passeront pas. Si Jésus est proche, à notre porte, c’est aussi un appel à la vigilance qui nous est fait. Il s’agit pour nous de demeurer éveillés dans la prière et dans la foi, tout en nous engageant résolument dans l’écologie. Pour nous chrétiens, il est plus que jamais nécessaire de faire grandir notre confiance en la Parole du Christ :

Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.

dimanche 28 octobre 2018

30ème dimanche du temps ordinaire/B



28/10/18

Marc 10, 46-52

L’épisode de la rencontre entre Jésus et Bartimée se situe juste avant l’entrée messianique du Seigneur dans Jérusalem. Jéricho se trouve à seulement 12 kilomètres de Jérusalem. Nous sommes donc dans les derniers jours terrestres de Jésus, peu de temps avant sa Passion et sa mort.

Bartimée est mendiant parce qu’aveugle. Ne pouvant pas travailler à cause de son infirmité, il dépend de la charité des voyageurs pour survivre. Entendant le bruit d’une foule à la sortie de la ville, s’étant informé, il sait que Jésus va passer près de lui. Il n’hésite pas un seul instant à crier : Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! Le fils de Timée interpelle vivement le fils de David. Lui, le juif ordinaire et d’humble condition, s’adresse au descendant du grand roi David sans aucune crainte. Il ne lui demande pas directement la guérison mais il fait appel à sa miséricorde : aie pitié de moi ! Nous reprenons ces paroles à chaque messe. Il a entendu parler du cœur de Jésus, un cœur toujours compatissant, jamais indifférent à notre misère. Dans l’Evangile selon saint Matthieu, le Seigneur nous confie les secrets de son cœur : Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.

Mais voilà que la foule qui accompagne Jésus dans son voyage vers Jérusalem veut écarter l’importun. Cette foule veut garder Jésus pour elle et pour elle seule, pas question d’être dérangé par un mendiant aveugle qui nous casse les oreilles avec ses cris ! Cette foule veut faire taire Bartimée, mais, note Marc, il criait de plus belle. Contrairement à la foule, Jésus prête attention aux cris de Bartimée et le fait appeler pour ensuite lui rendre la vue. Et c’est ainsi que le mendiant aveugle devint, lui aussi, disciple du Seigneur en le suivant sur la route.

En tant que chrétiens, nous faisons partie des proches de Jésus, nous appartenons à son Eglise, nous sommes les membres de son corps. Cet Evangile nous interpelle sur notre attitude par rapport à ceux qui sont encore loin, sur le bord de la route. Sommes-nous, comme la foule de l’Evangile, un obstacle dans leur première rencontre avec le Seigneur ? C’est une tentation réelle à laquelle nous devons être attentifs. A l’image de Jésus qui accueille tout homme dans sa miséricorde, nous devons apprendre à avoir un cœur miséricordieux nous aussi. Le chrétien doit être capable d’entendre les cris de ceux qui sont loin, même lorsque ces appels sont implicites, non exprimés de manière formelle. Le chrétien ayant un sens missionnaire authentique ne saurait éteindre la mèche qui faiblit, à l’image du serviteur de Dieu annoncé par Isaïe : Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Notre Eglise, notre communauté, a pour vocation d’être ouverte et accueillante aux nouveaux, à tous ceux qui frappent à la porte et demandent à voir Jésus. A travers nous, la voix de la miséricorde doit toujours résonner de manière chaleureuse dans nos églises et en dehors : confiance, lève-toi ; Jésus t’appelle.

dimanche 21 octobre 2018

29ème dimanche du temps ordinaire / B



21/10/18

Marc 10, 35-45

Il est important de bien situer l’Evangile de ce dimanche dans son contexte immédiat. Nous sommes dans les derniers jours de la vie publique de Jésus, juste avant son entrée triomphale dans Jérusalem. Nous sommes immédiatement après la troisième annonce de la Passion, mort et résurrection de Jésus, et saint Marc prend le soin de préciser quel était l’état d’esprit des disciples à cet instant précis : ils étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte.
A l’approche des jours sombres de la Passion, la frayeur n’empêche pas Jacques et Jean de préparer leur entrée dans la vie éternelle en demandant à leur Maître les meilleures places ! Le vocabulaire qu’ils emploient (siéger) reflète probablement la vision courante du Royaume de Dieu à leur époque. Jésus lui-même semble avoir employé ce vocabulaire. Voici ce qu’il dit à ses disciples en saint Luc, lors de la dernière Cène : Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Toutes ces images sont matérielles (manger, boire, siéger) et il convient de leur donner une signification spirituelle puisqu’il s’agit du Royaume des cieux.

La demande de Jacques et de Jean suscite l’indignation des dix autres disciples, et on comprend fort bien leur réaction. Dans la dernière partie de cet Evangile, Jésus profite de l’attitude trop humaine de ses disciples pour donner le cœur de son enseignement sur la grandeur évangélique. Nous lions souvent la grandeur avec l’exercice du pouvoir et l’autorité. L’élément le plus important dans l’enseignement du Christ tient en cette phrase : parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Le chrétien doit être différent, il ne doit pas se conformer à l’esprit du monde. Jésus oppose clairement l’exercice du pouvoir selon le monde, souvent tenté par la tyrannie ou la dictature, à l’exercice du pouvoir selon l’Evangile. De fait il inverse totalement les valeurs humaines communément admises, car pour lui régner c’est servir. Le vrai maître est celui qui va même jusqu’à donner sa propre vie. Nous sommes donc appelés à un discernement qui nous permettra de vivre pleinement dans ce monde sans être de ce monde. Discerner c’est faire le tri, faire la différence, entre les fausses valeurs du monde et la vérité de l’Evangile. Discerner, c’est donc résister à l’esprit du monde qui voudrait nous faire oublier notre différence chrétienne, ce qui fait que nous sommes sel de la terre et lumière du monde. Cela demande de notre part une foi vivante, une vie de prière authentique et surtout la force de l’Esprit Saint. Saint Paul a bien expliqué aux Romains la nature de ce discernement : Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

Les nations qui ont accueilli l’Evangile depuis les commencements de l’évangélisation reflètent-elles aujourd’hui la vérité de l’Evangile ? Malgré la sécularisation et la progression de l’indifférence religieuse, beaucoup de valeurs communément admises portent encore la trace de cette évangélisation. Mais force est de constater que les valeurs dominantes du monde politique et économique n’ont rien à voir avec le christianisme, et lui sont même souvent opposées. Ce n’est malheureusement pas l’esprit de service et le dévouement au bien commun qui guident la plupart des dirigeants et des décideurs, mais plutôt le carriérisme, l’ambition et la cupidité. Autrement notre monde se porterait mieux et les inégalités ne seraient pas aussi importantes. D’où l’importance pour les chrétiens, en particulier ceux qui occupent des postes de responsabilités, d’incarner une autre logique, celle qui parait folie aux yeux de ce monde à l’horizon étriqué, mais qui est sagesse de Dieu, la logique du service par amour désintéressé qui fait de nous les héritiers du Royaume. L’enseignement de cet Evangile nous ouvre l’horizon plénier de notre existence humaine dans une humanité qui, pour reprendre les paroles du pape François, possède trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques.

dimanche 14 octobre 2018

28ème dimanche du temps ordinaire /B



14/10/18

Marc 10, 17-30

L’Evangile de ce dimanche nous rapporte la rencontre entre un homme et Jésus sur la route. Cet homme respecte et estime Jésus, il se met même à genoux pour lui poser une question. Nous ne connaissons pas son nom mais nous savons son désir d’avoir la vie éternelle en héritage. Tout au long de cet épisode nous retrouverons un vocabulaire s’appliquant d’abord aux richesses matérielles tout en ayant aussi une signification métaphorique : l’héritage, le trésor etc. La première lecture est dans la droite ligne de cette application du vocabulaire de la richesse à une réalité spirituelle, celle de la Sagesse qui vient de Dieu : en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Dans sa réponse, Jésus n’invente rien : il invite tout simplement cet homme à être fidèle aux commandements de Dieu pour hériter de la vie éternelle. Constatant que cet homme est un juste, Jésus l’appelle à progresser sur ce chemin de sainteté : une seule chose te manque. Que manque-t-il donc à cet homme ? Le détachement par rapport à ses richesses pour pouvoir suivre Jésus et devenir son disciple. Alors tu auras un trésor au ciel. Et c’est à ce point précis du récit que la rencontre entre l’homme et Jésus s’achève. Etant très riche, il ne se sent pas capable de renoncer à ses biens et s’en va tout triste. Cette incapacité de l’homme riche à répondre à l’appel de Jésus nous rappelle un enseignement évangélique : vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. En contraste avec cet homme, nous voyons Pierre et les disciples qui ont tout quitté pour suivre leur Maître.

Jésus profite de cet événement pour livrer un nouvel enseignement sur les richesses, tellement sévère que les disciples sont stupéfaits. C’est la célèbre image du chameau cherchant à passer à travers le trou d’une aiguille. C’est bien sûr impossible… Eh bien, c’est encore plus impossible à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu, même si, lueur d’espoir, tout est possible à Dieu ! Un autre passage de saint Luc nous aidera à approfondir ce thème :

 « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens.  Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?” Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Pour le chrétien, la priorité devrait donc être de s’enrichir en vue de Dieu. C’est-à-dire de développer sa vie de communion avec le Christ et sa vie de service du prochain dans l’amour, le partage et le don de soi, avec une attention particulière à ceux qui souffrent dans leur âme et dans leur corps et aux pauvres. Sur ce chemin de sainteté chrétienne peut se dresser l’obstacle de notre avidité ou de notre cupidité. Il s’agit bien d’un péché capital. Saint Paul n’hésite pas à affirmer que la cupidité est la racine de tous les maux. Aux riches de ce monde, il demande de devenir riches en bonnes œuvres par le partage. De cette façon, ils se préparent pour l’avenir un bon capital avec lequel ils pourront acquérir la vraie vie. Nous ne pouvons pas comprendre le pourquoi des crises économique, sociale et écologique, si nous ne tenons pas compte de ce péché de cupidité. Si le chrétien veut être sel de la terre et lumière du monde, il n’a pas d’autre choix que de se libérer de cet esclavage de la cupidité. S’il veut de l’intérieur changer la société, il doit prendre conscience de l’immoralité d’un système économique qui n’a pas d’autre but que le profit maximum pour une minorité de privilégiés et cela le plus rapidement possible, sans aucune considération éthique pour les travailleurs, les animaux et l’environnement. Dénoncer ne suffit pas, il faut aller jusqu’au boycott et promouvoir des alternatives compatibles avec l’Evangile. La rencontre de l’homme riche avec Jésus nous remet devant la question essentielle du sens de notre vie et du bonheur véritable. Quelle est la richesse qui seule peut combler mon cœur et me rendre heureux dans ma vocation d’homme et de chrétien ? Certainement pas celle qui me permet d’accumuler toujours plus de biens de consommation ou de billets de banque. La seule et unique richesse, celle qui nous permet déjà de faire l’expérience de la vie éternelle sur cette terre, c’est notre capacité à entrer en relation avec Dieu et les uns avec les autres, à sortir de notre égoïsme pour nous donner et pour partager ce que nous sommes et ce que nous avons.
Le prêtre suisse Maurice Zundel a beaucoup médité sur la signification de la pauvreté évangélique : elle nous commande d’extirper la misère autant qu’elle nous presse de supprimer la richesse, pour qu’il n’y ait plus deux humanités, séparées par la frontière infranchissable qui oppose la pénurie à l’abondance. Zundel va cependant plus loin. Il nous montre la pauvreté évangélique, le choix libre d’une vie simple et sobre, comme une participation du chrétien au mystère même de Dieu Trinité : la divinité n’est pas autre chose que son amour. Dieu est celui qui n’a rien ; la Trinité veut dire : la divinité n’est à personne parce que la divinité c’est le jaillissement éternel de la lumière et de l’amour du Père dans le Fils, du Fils dans le Père, et du Père et du Fils dans le Saint-Esprit. Elle est l’oblation parfaite : Dieu n’a pas, Dieu est.


dimanche 30 septembre 2018

26ème dimanche du temps ordinaire / B



Marc 9, 38-48

30/09/18

L’Evangile de ce dimanche rassemble divers petits enseignements de Jésus donnés à ses disciples à Capharnaüm.

Le premier part d’un fait vécu rapporté par Jean. Les disciples ont en effet vu, chemin faisant, une personne chasser des esprits mauvais au nom de Jésus. Et ils ont voulu l’en empêcher. Quelle est donc la raison donnée par Jean ? Car il n’est pas de ceux qui nous suivent. La réaction des disciples révèle leur sectarisme, sectarisme condamné par Jésus car celui qui n’est pas contre nous est pour nous. C’est une tentation permanente pour les disciples de se croire les propriétaires exclusifs du bien. Avant le développement de l’œcuménisme, c’est ainsi que les chrétiens s’excluaient les uns les autres, catholiques contre protestants et vice-versa. La réaction de Jésus nous invite à comprendre que non seulement faire le bien n’est pas la propriété des disciples mais que l’Esprit Saint inspire de bonnes actions à tous les hommes de bonne volonté. Au sectarisme des disciples Jésus oppose l’universalité de Dieu, Père créateur, qui veut le salut de tous les hommes et qui peut agir dans le cœur de tous pour que son Règne arrive. En tant que catholiques nous devons donc nous réjouir et rendre grâce à Dieu lorsque nos frères protestants ou des croyants d’autres religions ou encore des athées réalisent de bonnes œuvres.

Le deuxième enseignement, très bref, parle du comportement des hommes à l’égard des disciples de Jésus avec l’exemple du verre d’eau. Dans l’événement précédent, il s’agissait d’un bien spirituel accompli au nom de Jésus : chasser des démons. Ici il s’agit d’un bien corporel : soulager la soif des disciples. Mais l’on pourrait ajouter toutes les œuvres de bienfaisance corporelle que nous trouvons au chapitre 25 de saint Matthieu : donner à manger, vêtir etc. J’avais soif, et vous m’avez donné à boire. Ces œuvres de charité seront récompensés, la version de saint Matthieu précise qu’il s’agira de la récompense suprême : celle du Paradis, de la vision béatifique des élus.

L’enseignement suivant, sur le scandale, porte sur une action mauvaise : entraîner la chute des croyants. Celui qui cause ainsi le scandale, mieux vaut pour lui mourir immédiatement, jeté dans la mer avec une meule au cou ! La chute des petits que sont les croyants peut venir des incroyants comme d’autres croyants. Les terribles scandales de pédophilie ayant ébranlé l’Eglise ces derniers temps nous montrent la gravité de certaines actions qui sont des contre-témoignages manifestes. En positif, cet enseignement du Christ exige que nous nous soutenions les uns les autres dans la foi par notre attitude et notre vie dans la communauté Eglise. Il s’agit bien plutôt que de nous entre-détruire de nous édifier les uns les autres par la foi agissant par l’amour. Dans la communion de l’unique corps du Christ, chaque membre est responsable et solidaire de tous les autres membres. Comme l’affirme saint Paul, si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.

Dans le dernier enseignement de cette page évangélique, Jésus utilise des images violentes (couper sa main, arracher son œil) pour nous inviter à la fermeté par rapport à tout ce qui peut nous entraîner au péché, donc au mal. Car ce qui est en jeu ici, c’est notre vie éternelle ou au contraire notre perdition. Ces images choc ne doivent pas nous faire perdre de vue que dans certains cas, par exemple des mauvaises habitudes acquises depuis longtemps, il nous faudra beaucoup de temps et de patience pour en être libérés avec l’aide du Seigneur, et pouvoir « couper notre main ou arracher notre œil ». Plus profondément Jésus nous invite à nous poser la question suivante : qu’est-ce qui, dans ma vie, m’entraîne au péché ? La deuxième lecture peut nous fournir certaines indications comme l’amour des richesses, du plaisir et du luxe, ainsi que l’indifférence au sort de notre prochain. Pour conclure nous pourrions méditer la formule concise que nous trouvons dans la première lettre de saint Jean :

Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. Or, le monde passe, et sa convoitise avec lui. Mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure pour toujours.


dimanche 16 septembre 2018

24ème dimanche du temps ordinaire / B



16/09/18

Marc 8, 27-35

Jésus choisit un moment bien particulier pour annoncer à ses disciples son propre destin : l’accomplissement de son mystère pascal à Jérusalem où il devra beaucoup souffrir de la part de l’élite religieuse du peuple pour être finalement condamné à mort. Il fait cette annonce scandaleuse immédiatement après la profession de foi de Pierre qui reconnaît en lui le Messie. C’est cette réalité du Messie souffrant que Pierre rejette. Celui qui vient de reconnaître en Jésus le Messie se voit traité de Satan, car ses pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. La scène évangélique de ce dimanche présente donc un paradoxe. D’un côté Pierre proclame la vraie foi, et de l’autre il est incapable d’accepter que son Maître puisse souffrir et être tué. Ce paradoxe rejoint le cœur de notre expérience chrétienne. Nous pouvons confesser la foi catholique en ce qui concerne la personne de Jésus et y adhérer, tout en ayant des difficultés à incarner cette foi dans notre vie. Nous pouvons communier au Christ mort et ressuscité pour nous, et ne pas accepter pour nous-mêmes le mystère de la croix. D’où l’enseignement par lequel se termine notre Evangile : la nécessité pour tout disciple d’accepter dans sa vie le scandale de la croix. Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.

Que signifie donc prendre sa croix à la suite du Seigneur ? Nous ne sommes pas tous appelés à être martyrs, mais tous nous avons à prendre cette croix de Jésus, en sachant que son joug est facile à porter et son fardeau léger dans la mesure où nous recevons sa grâce et son amour. Comme souvent il est très utile de faire appel à d’autres passages bibliques pour mieux saisir ce que signifie prendre sa croix. Tout d’abord un verset des Béatitudes : Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. La persécution fait partie de la vie du chrétien dans la mesure où le témoignage authentique qu’il donne dérange forcément. Quand nous nous engageons réellement au nom de notre foi pour la vérité, la justice et la paix, nous allons contre l’esprit du monde. Aller à contre-courant n’est jamais confortable et demande une grande force de caractère, une force qui ne peut venir que de la présence et de l’action de l’Esprit Saint en nous. Un passage de l’apôtre Paul aux Romains nous fait bien comprendre ce qu’est la justice chrétienne : Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. Notre foi est en effet une force de contestation par rapport à un monde qui promeut souvent de fausses valeurs et qui s’engage dans bien des impasses tout en se proclamant « civilisé ». S’engager pour la paix, pour la justice sociale, le partage des biens et la solidarité, la sobriété évangélique, l’écologie, la vérité et l’honnêteté, implique de souffrir à la suite de Jésus sans avoir peur du jugement des autres. Ceux qui s’engagent sur ce chemin peuvent même être exclus et connaître la solitude de ceux qui semblent prêcher dans le désert. Mais le chrétien persécuté pour la justice n’est jamais seul, puisqu’il vit de l’intérieur une profonde communion avec le Messie souffrant, lui aussi rejeté à cause de la justice du Royaume des cieux. Le Concile Vatican II, dans la constitution sur l’Eglise dans le monde ce temps, nous livre un commentaire particulièrement beau des paroles de Jésus nous invitant à le suivre sur son chemin de souffrance, de mort et de résurrection :

En acceptant de mourir pour nous tous, pécheurs, Jésus nous apprend, par son exemple, que nous devons aussi porter cette croix que la chair et le monde font peser sur les épaules de ceux qui poursuivent la justice et la paix. Constitué Seigneur par sa résurrection, le Christ à qui tout pouvoir a été donné, au ciel et sur la terre agit désormais dans le cœur des hommes par la puissance de son Esprit ; il anime aussi, purifie et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière. […] De tous il fait des hommes libres pour que, renonçant à l’amour-propre et rassemblant toutes les énergies terrestres pour la vie humaine, ils s’élancent vers l’avenir, vers ce temps où l’humanité elle-même deviendra une offrande agréable à Dieu (n°38).

dimanche 9 septembre 2018

23ème dimanche du temps ordinaire / B



9/09/18

Marc 7, 31-37

L’Evangile de ce dimanche nous rapporte la guérison d’un sourd-muet. Comme souvent saint Marc nous donne beaucoup de détails. Dès les commencements du christianisme, cette guérison a été interprétée de manière spirituelle, si bien que nous en avons toujours une trace dans le rite de l’Effata lors du sacrement de baptême. Le geste autrefois accompli par Jésus a donc été compris comme l’annonce de ce que le baptême réalise pour celui qui croit en Jésus Sauveur : il devient capable d’écouter la Parole de Dieu et de la transmettre. Nous retrouvons une partie de ce symbolisme lorsque nous traçons une croix sur nos lèvres avant d’écouter l’Evangile. Mais revenons au sens premier de notre Evangile et regardons comment les détails donnés par l’évangéliste peuvent enrichir notre compréhension de cet événement. Tout d’abord l’action se situe en Décapole, donc en dehors des frontières d’Israël. Ce sourd-muet est certainement un païen. Par son geste de guérison, Jésus signifie que le don de la foi sera offert à tous les hommes. Le Seigneur réalise son geste à l’écart, loin de la foule, et il recommande de n’en rien dire à personne. Ce geste de bonté à l’égard d’un homme coupé de la société à cause de son handicap est fait gratuitement, sans arrière-pensée. Jésus ne recherche ni le succès ni la publicité en guérissant les malades. Il veut simplement leur témoigner son amour et surtout il veut donner un signe de la guérison pour laquelle il est venu, la guérison spirituelle qui permet à l’homme blessé par le péché de recevoir un cœur et un esprit nouveau. Le sourd-muet ne vient pas de lui-même vers le Seigneur, il lui est présenté par des personnes dont nous ignorons l’identité et qui le prient de poser la main sur lui. Ceux qui amènent le sourd-muet à Jésus attendent donc de lui un geste précis, celui de l’imposition des mains, par lequel on demandait à Dieu la guérison. Ce geste est toujours celui du sacrement des malades. Mais Jésus ne va pas utiliser ce geste traditionnel. Il met ses doigts dans les oreilles du sourd et applique sa salive sur sa langue. Et surtout il prie en disant : Ouvre-toi ! Les deux gestes très concrets du Seigneur, que nous serions tentés de regarder de travers au nom de l’hygiène, nous enseignent une profonde vérité sur ce que sont les sacrements de l’Eglise. Le mystère de l’Incarnation, la Parole de Dieu faite chair en la personne de Jésus de Nazareth, n’élimine jamais le corps, et ne sépare jamais le corps de l’esprit. Dans quasiment tous les sacrements nous retrouvons cet aspect concret de l’action de Dieu en notre faveur. Et si les sacrements ont d’abord pour but la guérison spirituelle et notre sanctification, ils s’adressent toujours à notre être charnel. Cela se vérifie au plus haut point dans la communion eucharistique qui est une manducation mais aussi dans les différentes onctions d’huile.  Finalement ce miracle de guérison nous enseigne la fonction de la liturgie et des sacrements, signes sensibles de la grâce divine. Nous ne sommes pas seulement des êtres doués de raison et d’intelligence, nous sommes aussi des êtres inséparables de la dimension corporelle. D’où l’importance pour nous de la beauté de la liturgie que nous célébrons. Car Dieu ne nous parle pas seulement par des lectures et des sermons, mais il s’adresse à tous nos sens par la beauté de l’espace liturgique, de la musique, des chants, des fleurs, par l’odeur de l’encens, la lumière des cierges etc. C’est aussi et peut-être d’abord par nos sens que nous vivons la liturgie comme le lieu où la Sainte Trinité nous guérit et nous transforme en nous faisant communier au mystère de mort et de résurrection du Sauveur. Nous comprenons ainsi davantage le souhait de saint Paul pour les chrétiens de Thessalonique : 

Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps, soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.