mercredi 4 avril 2007

Dimanche des rameaux et de la Passion

Dimanche des Rameaux et de la Passion / année C
Premier avril 2007 (page 302)

Cette année nous avons entendu le récit de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem dans la version qu’en donne saint Luc. Le troisième évangéliste est original à bien des égards. Lui se contente de parler des manteaux et ne mentionne pas les rameaux ! Avec saint Luc nous devrions donc parler du dimanche des Manteaux ou des vêtements pour suivre la traduction liturgique… Mais le plus important n’est pas là. Ecoutons plutôt la foule des disciples : « Déjà Jésus arrivait à la descente du mont des Oliviers, quand toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus : ‘Béni soit celui qui vient, lui, notre Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux !’ » La louange des disciples nous rappelle le chant du Sanctus qui clôt la Préface et ouvre la Prière eucharistique. Mais comment ne pas penser ici au récit de la Nativité ? Le jour de l’entrée triomphale du Christ dans la ville sainte, les disciples reprennent presque mot à mot le chant des anges dans la nuit de la Nativité : « Gloire à Dieu dans les cieux, et sur la terre paix aux hommes, car il les prend en grâce » . Le contexte de la Nativité est aussi celui de la joie pour tout le peuple. De la nuit de Bethléem à l’entrée triomphale dans Jérusalem, la louange divine passe des anges à la foule des disciples… Car si eux se taisent, « les pierres crieront » ! La paix proclamée passe de la terre au ciel. Relevons le motif de cette louange divine : « pour tout les miracles qu’ils avaient vus ». Jean précise même que c’est à cause de la réanimation de Lazare que la foule acclame Jésus comme son Roi. Dans la deuxième lecture, ce magnifique passage de la lettre de Paul aux Philippiens, nous retrouvons ces réalités du ciel et de la terre : « C’est pourquoi Dieu a élevé Jésus au-dessus de tout ; il lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms, afin qu’au Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l’abîme, tout être vivant tombe à genoux, et que toute langue proclame : ‘Jésus Christ est le Seigneur’, pour la gloire de Dieu le Père. » Cet homme qui entre à Jérusalem sur un petit âne n’est pas seulement le Roi d’Israël, il est le Sauveur, il est le Fils de Dieu : vraiment homme et vraiment Dieu ! Le paradoxe est que pour comprendre cela il faudra l’abaissement volontaire de la Passion et de la mort en croix. Luc a une expression qui pourrait presque nous choquer à la fin de son récit de la Passion : « Et tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. » La Passion serait-elle un spectacle ? Les personnes qui étendaient leurs vêtements sur le chemin louaient Dieu dans la joie « pour tous les miracles qu’ils avaient vus ». Ils confessaient en Jésus leur Roi. Et si la Passion était le plus grand miracle du Christ ? Le plus spectaculaire, justement ? Celui de son abaissement volontaire, de sa victoire définitive sur le mal et notre péché… Un Dieu qui consent à mourir pour nous offrir la vie en abondance ! Ceux qui ont contemplé le spectacle de la Passion n’honorent pas Jésus en jetant leurs manteaux à terre. Ils l’honorent en se frappant la poitrine. Le spectacle de la Passion nous conduit en effet à nous reconnaître pécheurs, et à reconnaître dans cet homme humilié, torturé, mort, bien plus qu’un Roi : le Sauveur, le Seigneur !
Que cette liturgie des Rameaux et de la Passion nous introduise dans une connaissance toujours plus vraie et plus intérieure du Christ notre Sauveur ! Puissions-nous tomber à genoux et confesser la divinité du Christ ! Ne lui offrons pas des choses extérieures, des vêtements ou des rameaux : offrons-lui plutôt notre cœur brisé et contrit. Demandons-lui de changer notre coeur de pierre en un cœur de chair. Tout au long de cette grande semaine sainte, laissons jaillir au plus profond de nous-mêmes l’Amour divin, laissons toute la place à l’Esprit du Seigneur.
Amen

samedi 31 mars 2007

5ème dimanche de Carême

5ème dimanche de Carême / année C
25 mars 2007
Jean 8, 1-11 (page 232)

Dimanche dernier nous avons médité en saint Luc la parabole du fils prodigue. Pour ce cinquième dimanche de Carême, l’Eglise nous propose l’Evangile de la femme adultère en saint Jean. Ces deux Evangiles ont bien des points communs. Ils sont de magnifiques enseignements sur la miséricorde du Seigneur. Ils ont aussi le même cadre historique : la confrontation entre les scribes et les pharisiens d’une part, et Jésus de l’autre. Comme souvent dans les évangiles, les scribes et les pharisiens interrogent Jésus « pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. » Autant dire tout de suite qu’ils ne sont pas à la recherche de la vérité ! Alors ne nous étonnons pas, si aujourd’hui encore, l’Eglise et les chrétiens sont interrogés, entre autre par les media, pour être mis à l’épreuve… Rien de nouveau sous le soleil, dirait l’Ecclésiaste !
« Jésus s’était baissé, et, du doigt, il traçait des traits sur le sol. » Voilà la première réponse du Seigneur : un silence éloquent ! Par ce geste il montre la distance qu’il prend par rapport à ses contradicteurs… Bref, il les ignore eux et leur question, non pas par mépris, mais parce qu’il connaît bien l’intention perverse de leur cœur.
Devant leur insistance, il se redresse et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. » Puis de nouveau il se baisse et se met à tracer des traits sur le sol. Cette réponse de Jésus n’en est pas vraiment une. Les scribes et les pharisiens attendaient un « oui » ou un « non » pour pouvoir l’accuser. Il ne répond ni « oui », ni « non ». Mais la réponse qu’il donne correspond en fait à un refus de la lapidation. Eux se réfèrent à la loi de Moïse pour pouvoir lapider la femme adultère. Le Seigneur les renvoie à leur conscience, au plus intime de leur coeur, à la loi intérieure inscrite par Dieu dans les cœurs. Il y a donc ce contraste fondamental entre la loi et la conscience, entre la loi extérieure et la loi intérieure. Jésus rappelle que la loi qui doit primer est la loi naturelle, c’est-à-dire la loi de la conscience. Et cette loi naturelle correspond plus ou moins aux dix commandements. Parmi ces commandements il y a bien sûr : « Tu ne commettras pas d’adultère », mais il y a aussi : « Tu ne tueras pas » ! On ne peut pas mettre sur le même plan les dix commandements et les développements de la loi tels qu’on les trouve dans le Lévitique et le Deutéronome. L’ordre de lapider les femmes adultères se trouve par exemple au chapitre 22 du Deutéronome. Il est intéressant de relever la motivation de cet homicide, licite du point de vue moral pour les Juifs de l’époque de Jésus : « C’est ainsi que tu ôteras le mal d’Israël. Ainsi tu ôteras le mal du milieu de toi . » La lapidation de la femme adultère était donc perçue comme une protection de la société contre le mal. Mais on oubliait qu’on ne peut pas supprimer le mal en commettant un autre mal : tuer. Et surtout cette loi qui nous semble bien barbare aujourd’hui identifiait le mal au pécheur. Comme si la femme adultère n’était qu’une pécheresse et rien d’autre… Comme si cette femme pouvait être réduite à l’adultère qu’elle vient de commettre… La magnifique réponse de Jésus met à mal cette vision primitive des choses et de la vie morale : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. » Le Seigneur distingue la femme de son péché. Il condamne son péché sans la condamner elle. Voilà toute la différence entre les pharisiens accrochés à la loi extérieure et Jésus qui rappelle la dignité de tout homme, même du pécheur. Si Jésus refuse la lapidation de la femme, Lui qui est sans péché, c’est non seulement par miséricorde, c’est aussi parce qu’il espère en sa conversion. Si cette femme avait été tuée, comment aurait-elle pu se convertir et exprimer son repentir ? Saint Augustin a cette belle sentence : « Ils ne restèrent que deux : la misère et la miséricorde. »
En guise de conclusion, relevons un détail significatif. Les pharisiens appellent Jésus « Maître ». Lorsque la femme adultère s’adresse à Lui, elle lui dit « Seigneur ». C’est une manière pour saint Jean de souligner qu’elle est croyante malgré son péché. Cette femme croit que Jésus peut la sauver, alors que les pharisiens refusent précisément de croire en Jésus. Cette différence nous ramène à l’expérience de saint Paul dans la deuxième lecture :
« Cette justice ne vient pas de moi-même, - c’est-à-dire de mon obéissance à la loi de Moïse- mais de la foi au Christ : c’est la justice qui vient de Dieu et qui est fondée sur la foi. »
Amen

jeudi 22 mars 2007

4ème dimanche de Carême

4ème dimanche de Carême / année C
18 mars 2007
Luc 15, 1-3 / 11-32 (page 182)

Qui ne connaît pas la parabole du fils prodigue ? Cette parabole résonne à l’oreille et au coeur de tout chrétien depuis ses années de catéchisme. A un tel point qu’elle fait partie des classiques de la Bible, bref c’est un texte incontournable. Cette parabole fait partie d’un ensemble plus vaste : le chapitre 15 de l’Evangile selon saint Luc. En ce quatrième dimanche de Carême, nous avons l’introduction au chapitre 15 et la parabole du fils prodigue. La liturgie nous fait sauter les deux autres paraboles de la miséricorde, plus courtes il est vrai : la brebis perdue et la pièce perdue.
En deux versets saint Luc campe le décor concret des paraboles de la miséricorde. Comme souvent, le Seigneur part d’un évènement concret pour donner son enseignement en paraboles. Nous avons d’un côté les publicains et les pécheurs qui vont vers Jésus pour l’écouter, et de l’autre, en opposition symétrique, les pharisiens et les scribes qui récriminent contre lui ! D’un côté nous avons donc ceux qui écoutent la parole de Jésus, et de l’autre ceux qui parlent contre lui, ceux qui médisent. D’un côté il y a le groupe des pécheurs qui adopte une attitude de disciple, de l’autre celui des maîtres religieux devenus incapables d’écouter sans juger. Quel est donc le problème ? Le Seigneur « fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » Pour les maîtres religieux cette attitude est inadmissible, elle est proprement scandaleuse… Ils remettent en cause la pastorale de Jésus qui est une pastorale de l’accueil, de la bienveillance et du compagnonnage. Ne nous disons pas trop rapidement que nous ne sommes plus concernés par ce débat ! En lisant certains textes de saint Paul, on constate que l’Apôtre était plus proche des pharisiens et des scribes que de celui qu’il voulait servir, Jésus ! Je ne donnerai qu’un exemple significatif dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Pas d’alliance contre nature avec ceux qui ne croient pas. Peut-on associer le péché et la vie sainte ? Peut-on unir la lumière et les ténèbres ? Le Christ va-t-il parler comme Béliar et l’incroyant partager le sort de celui qui croit ? Voudriez-vous installer des idoles dans le temple de Dieu ? »
Le manichéisme de Paul ne semble pas être fidèle à l’attitude de Jésus telle que nous la connaissons par les Evangiles…
Au lieu de défendre son attitude par un discours argumenté, le Seigneur répond par trois paraboles, dont celle du fils prodigue ou des deux fils. Mon attitude vous scandalise ? Eh bien, c’est la preuve que vous ne connaissez pas le Dieu que vous prétendez servir. Car je ne suis qu’un pur reflet de la miséricorde du Père. Mon attitude vous révèle le cœur de ce Père dont je suis le Fils unique et bien aimé.
La parabole des deux fils remet en question le manichéisme qui est une tentation permanente des hommes religieux et zélés, et qui est souvent un signe de fanatisme religieux. Il n’y a pas d’un côté le mauvais fils, le plus jeune, et de l’autre le bon fils, l’aîné ! Le fils prodigue n’a pas que des défauts et le fils aîné n’a pas que des qualités !
Quel est le péché du fils prodigue ? Celui qui consiste à vouloir vivre de manière totalement indépendante vis-à-vis du Père. Il pèche en croyant qu’il sera plus heureux ailleurs, dans un autre monde que la maison de son père. Ce faisant il ne se rend pas compte que tout ce qu’il est, il le doit à son Père. S’il est libre de partir pour un pays lointain, c’est que le Père lui donne la liberté. S’il peut faire son voyage, c’est encore parce qu’il hérite du Père sa part de biens. La parabole illustre à merveille le mauvais usage que nous pouvons faire des dons de Dieu. Mais le fils prodigue n’est pas qu’un pécheur. Alors qu’il touche le fond de sa déchéance symbolisée par les porcs et la famine, ses qualités de coeur se révèlent au plein jour. Il est capable de se remettre en question : il réfléchit. Il est capable de faire marche arrière : il décide de retourner chez son père. Et surtout il a un coeur humble : il ne veut pas retourner chez son père en tant que fils. Il se considère indigne de garder ce rang de fils après sa faute : « Prends-moi comme l’un de tes ouvriers ». Phrase qu’il ne pourra même pas prononcer tant la miséricorde du Père est grande !
Quant à son frère aîné, il est l’image du fils fidèle, obéissant et travailleur. Lui aime bien vivre dans la dépendance de son père. Mais voilà que l’accueil festif réservé à son jeune frère va révéler son péché. Et ce péché est double : colère et jalousie, deux péchés capitaux. Le péché le plus grave vient après, dans ce reproche aigri qu’il adresse à son père venu à ses devants pour le sortir de sa bouderie et l’inviter à la fête : « Jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. » Pour moi, la réponse du père est l’un des sommets spirituels de cette parabole : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi et à toi. » Le père essaie de faire comprendre à son fils emporté par la jalousie que son plus grand bien c’est justement cette vie de communion avec son père. Le Père du ciel ne peut pas nous donner de plus grand bien que la vie de communion et d’amour avec lui. Le fils aîné connaît une tentation fréquente : préférer les dons de Dieu à Dieu lui-même, préférer les créatures au Créateur.
Dans cette parabole, seul le Père est parfait : parfaitement saint et miséricordieux. Il aime également ses deux fils. Dieu aime les pécheurs et les publicains, Dieu aime aussi les pharisiens et les scribes. Ce que Dieu n’aime pas, c’est l’orgueil des hommes religieux qui se croient toujours parfaits alors qu’ils sont en chemin, qui se croient meilleurs que les autres, alors qu’ils pèchent aussi sept fois par jour pour reprendre une expression biblique. Ce que Dieu n’aime pas, c’est l’attitude de ceux qui se construisent une réputation de sainteté en jugeant les autres comme des pécheurs infréquentables. Ce que Dieu ne peut tolérer, c’est que certains puissent diviser l’humanité en deux camps : celui des bons et celui des méchants. Seul Jésus, Fils unique du Père, est le Fils parfait, sans péché. Les deux fils de la parabole, à travers leurs péchés respectifs, sont un vivant appel au mystère de l’incarnation, au nouvel Adam : qu’enfin un membre de notre humanité puisse être pleinement fils du Père ! En Jésus Christ et uniquement en Lui, nous avons cette merveilleuse possibilité : devenir une créature nouvelle. Faisons un bon usage de notre liberté et des dons du Père pour grandir jour après jour dans la joie de notre filiation adoptive.
Amen !

dimanche 11 mars 2007

Troisième dimanche de Carême

3ème dimanche de Carême / C
11 mars 2007
Luc 13, 1-9 (page 131)

Dimanche dernier nous contemplions avec les Apôtres le plus beau des enfants de l’homme, dans le mystère de sa Transfiguration. Nous avons tous vécu des moments de grâce dans notre vie chrétienne, des moments de joie profonde et de paix intense en présence du Seigneur. Et comme Pierre, il nous est alors arrivé de dire : « Comme il est beau que nous soyons ici ! ». Nous aurions voulu transformer ces instants fugitifs en une éternité de bonheur !
L’Evangile de ce dimanche nous secoue quelque peu. Il nous rappelle à quel point notre spiritualité de chrétiens doit être incarnée. Sur notre chemin de Carême voilà que la redoutable question du mal vient nous empêcher de rêvasser ou de nous endormir. A l’époque de Jésus pas de journal télévisé, mais les nouvelles vont vite, par la voix de la parole : « Des gens vinrent rapporter à Jésus l’affaire des Galiléens… ». Le pouvoir politique de l’époque, représenté par Pilate, vient de mater durement un groupe de Galiléens. La réaction du gouverneur romain était-elle juste ou injuste ? Là n’est pas la question. Simplement nous avons affaire à un événement qui nous montre le mal à l’œuvre dans les vicissitudes de notre histoire humaine. Que de massacres, que de violence, que de tortures et de barbarie depuis que l’homme est homme ! Jésus ne fait pas une analyse politique de cet évènement, mais il essaie de l’interpréter avec la lumière qui vient de Dieu. Son interprétation théologique remet en question la doctrine très répandue chez les Juifs de la rétribution divine : Dieu récompense les justes et punit les méchants. Dès l’Ancien Testament, cette doctrine est mise à mal par des livres de sagesse comme Job et Qohélet. « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ? Eh bien non, je vous le dis. » Beaucoup de nos contemporains n’ont pas évolué par rapport aux Juifs du temps de Jésus. En témoigne l’expression encore fort répandue : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter cela ? » Instinctivement nous interprétons l’épreuve comme un châtiment divin. Et Jésus d’ajouter lui-même un autre exemple : celui des personnes tuées par la chute d’une tour. Cet exemple illustre le mal qui est à l’œuvre dans ce que nous appelons les accidents, dont beaucoup ont lieu sur la route, la plupart du temps à cause de l’inconscience des conducteurs. Mon expérience de prêtre me montre à quel point un décès considéré comme injuste éloigne beaucoup de personnes de Dieu, et cela souvent pour de longues années. Cela resurgit parfois lors des rencontres avec les futurs mariés.
Si ces manifestations du mal, souvent absurdes et aveugles, ne sont pas des châtiments de Dieu ? Comment, alors, leur donner un sens ? Ont-elles un sens ? « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux. » Le Seigneur nous invite à vivre nos épreuves et celles de nos proches comme des signes des temps, comme des appels à nous remettre en question, comme des piqûres nous sortant de notre anesthésie spirituelle. Une piqûre ça peut faire mal, mais son but est bien de guérir ou d’améliorer notre santé. Nous le savons bien, Dieu peut toujours tirer d’un mal un bien. Confrontés à l’épreuve, ne nous épuisons pas dans une révolte stérile, mais humblement, essayons de nous remettre en question, et de nous rapprocher ainsi de Dieu.
La petite parabole du figuier illustre ce que devrait être notre conversion. Nous bénéficions de la patience de Dieu parce que Dieu est Amour et miséricorde. Jusqu’au moment inconnu de notre mort, nous pouvons nous retourner vers le Seigneur. Simplement se retourner vers le Seigneur n’est pas une démarche purement spirituelle. Il s’agit bien ici de produire des fruits exprimant notre conversion. La foi, nous le savons, ne va pas sans les œuvres. L’Evangile de ce dimanche est un appel à un examen de conscience approfondi de notre part. Non pas dans la terreur, mais dans la certitude que Dieu veut notre bonheur et que nous avons le pouvoir exorbitant de lui faire plaisir par nos petits ou grands progrès dans la vie de foi, d’espérance et de charité. Nous pourrions, par exemple, examiner les fruits que nous portons à partir des sept péchés capitaux : l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la jalousie, la colère et la paresse.
Je conclurai en citant saint Paul qui veut nous garder dans l’humilité et la prudence propres aux disciples du Christ :
« Celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber. »
Amen

dimanche 4 mars 2007

Deuxième dimanche de Carême

Deuxième dimanche de Carême / année C
4 mars 2007
Luc 9, 28-36 (page 82)

« Pendant que Jésus priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante. »
L’évangéliste Luc nous invite, en ce dimanche, à contempler Jésus transfiguré. Luc souligne que c’est pendant la prière du Seigneur que cette transfiguration advient. Quant à Pierre, Jean et Jacques, ils « étaient accablés de sommeil ». Comment ne pas penser ici à un autre événement ? Entre la montagne de la transfiguration et le jardin de l’agonie, il y a en effet un lien. Ce jardin situé sur le mont des oliviers est aussi le lieu de la prière de Jésus. Et là encore les disciples s’endorment, « accablés de tristesse » . Que leur dit alors le Seigneur ? « Vous dormez ? Levez-vous donc et priez pour ne pas être pris par la tentation. » L’Evangile de cette liturgie est d’abord une invitation pressante à prier, à prendre le temps de la contemplation, de la méditation, dans le silence qui favorise le cœur à cœur avec Dieu. Si nous nous endormons, il nous sera très difficile de progresser spirituellement. S’endormir, cela revient, pour reprendre une expression de saint Paul, à ne tendre que vers les choses de la terre.
Réveillés de leur sommeil, les apôtres contemplent la gloire de Jésus. C’est-à-dire qu’ils voient à travers le voile de l’humanité transfigurée la divinité même du Christ. Et Pierre de s’écrier : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ! » La traduction liturgique rend le mot grec kalos par l’idée de bonheur. Une traduction littérale donnerait : « Il est beau que nous soyons ici ». C’est la beauté de la divinité manifestée dans l’humanité de Jésus qui comble de joie Pierre et les deux autres apôtres. Saisi par une telle beauté, Pierre voudrait en quelque sorte la fixer, la photographier, la garder pour lui, pour toujours : « Dressons trois tentes ». Ces tentes seraient l’équivalent de nos musées destinés à accueillir, à conserver et à exposer les chefs-d’œuvre de l’art. Mais l’art divin ne peut se fixer quelque part : « Il ne savait pas ce qu’il disait. » Ce spectacle splendide et glorieux de la transfiguration est l’expression d’un Dieu transcendant qui laisse, pour un moment fugitif, apercevoir quelque chose de sa beauté. Pierre ne fait que reproduire ici la tentation du peuple juif depuis le roi David. C’est-à-dire depuis le moment où les juifs ont voulu rendre Dieu sédentaire, l’assigner à résidence dans le temple de Jérusalem. Vous savez ce que le Seigneur, par l’entremise de Nathan, répond à David qui veut lui construire un temple : « Depuis le jour où j’ai fait sortir les Israélites d’Egypte jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas eu de maison pour habiter, mais j’étais avec eux et je n’avais qu’une tente comme demeure. » Dans le même texte, Dieu se présente comme Celui qui fait route au milieu de son peuple. Et dans notre Evangile, Moïse et Elie « parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem ». Le texte grec parle carrément d’ « exode ». Dans ce mot très significatif pour la révélation biblique, il y a le mot « chemin », « route ». Ce n’est pas pour rien que Jésus demande à ses disciples d’hier et d’aujourd’hui de le suivre… Notre Dieu est un Dieu Vivant, et nous ne le connaissons que dans la mesure où nous suivons le Christ.
Le psaume 26 nous enseigne que notre vie spirituelle est un chemin, une recherche, quelque chose de dynamique. C’est en ce sens que l’expression « j’ai la foi » est inexacte ou inadaptée. Nous croyons au Dieu Vivant, à la Sainte Trinité. Mais la foi n’est pas une chose acquise une fois pour toutes, comme un capital mis en banque. La foi vivante suppose une lutte spirituelle, un désir spirituel. Tout simplement parce que la foi n’est pas une abstraction. Elle est un don de Dieu qui s’incarne en chacun de nous, et en chacune des étapes de notre vie, qu’elles soient joyeuses ou éprouvantes. La foi n’est pas d’abord un héritage venu du passé, elle est une force reçue aujourd’hui pour nous tourner vers notre avenir avec Dieu. Que dit le croyant qui s’exprime dans le psaume ? « Mon cœur m’a redit ta parole : cherchez ma face ». Dieu demande au croyant de chercher sa face… Et la réponse du croyant est la suivante : « C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face. »
En ce Carême, demandons au Seigneur la grâce d’être des infatigables chercheurs de Dieu, tout particulièrement dans la prière et dans la méditation de la Parole de Dieu. Puisse le Seigneur augmenter notre désir de le rencontrer dans le cœur à cœur de la prière. Une prière faite en Esprit et en vérité.
Amen

dimanche 25 février 2007

Premier dimanche de Carême

Premier dimanche de Carême / année C
25 février 2007
Luc 4, 1-13 (page 39)

« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre ». C’est avec cette Parole de Dieu que Jésus résiste à la première tentation du démon dans le désert. En ce premier dimanche de Carême, c’est cette même Parole de Dieu qui me servira de fil conducteur.
Relevons tout d’abord une différence entre la version de Luc et celle de Matthieu. Ce dernier cite intégralement la Parole de Dieu que nous trouvons dans l’Ancien Testament, plus précisément dans le livre du Deutéronome :
« L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » . Luc omet donc la dernière partie.
Si Jésus utilise ce texte du Deutéronome, ce n’est certainement pas par hasard. Pour nous en convaincre il suffit de remettre cette citation dans son contexte plus ample. Ecoutons maintenant cette Parole de Dieu dans le Deutéronome :
« Tu te souviendras de tout le chemin par lequel le Seigneur ton Dieu t’a fait marcher pendant ces quarante ans dans le désert. Il t’a humilié, il t’a mis à l’épreuve pour connaître le fond de ton cœur, pour voir si tu gardais ou non ses commandements. Il t’a humilié et t’a fait connaître la faim, puis il t’a donné à manger la manne : tu ne la connaissais pas, tes pères non plus. Il voulait t’apprendre que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que tout ce qui sort de la bouche de Dieu est vie pour l’homme » . Il est donc clair que Jésus tenté au désert revit et accomplit l’expérience du peuple hébreu dans le désert, en marche vers la terre promise. En vivant ce Carême, nous sommes, nous aussi, invités à mettre nos pas dans ceux du peuple d’Israël et à la suite de Jésus au désert. Et cela avec cette Parole de Dieu qui nous est donnée comme une lumière sur notre chemin vers Pâques.
« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre ».
Relevons l’importance de l’adverbe « seulement ». Ce qui signifie que le pain matériel a son importance. Nous sommes corps, esprit et âme et nous avons besoin de nourriture pour notre corps. Vous le savez bien, l’un des aspects essentiels de notre Carême, c’est le partage et la solidarité. C’est à ce partage effectif de nos biens que nous appelle la Parole de Dieu. Le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement nous rappelle en cette année 2007 les 40 ans d’une encyclique de Paul VI, Populorum Progressio, consacrée au développement des peuples. Le pape se faisait alors l’écho des peuples pauvres en écrivant : « Les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence ». S’il existe un sous-développement dans les pays pauvres, il existe dans nos pays développés un sous-développement moral. Paul VI le nomme : « L’avarice est la forme la plus évidente du sous-développement moral ». Pendant notre Carême, comment ne pas réentendre cette Parole de Dieu que nous connaissons tous en saint Jacques ? « Si un frère ou une sœur n’ont pas de vêtement, rien à manger pour aujourd’hui, et vous leur dites : ‘j’espère que tout ira bien pour toi, que tu auras chaud, que tu auras à manger’. Qu’est-ce qu’ils y gagnent tant que vous ne donnez pas à leur corps le nécessaire ? » Une personne qui manque du minimum nécessaire pour vivre humainement et dignement, comment pourra-t-elle faire un chemin spirituel ? Bien des pauvres, il est vrai, ont l’intuition de Dieu. Certains sont même de grands croyants et de grands spirituels. Mais ne confondons pas les cas extraordinaires avec les cas ordinaires, la pauvreté choisie avec la pauvreté subie… Comme le dit le proverbe, ventre affamé n’a point d’oreilles. Une citation de Paul VI me servira de transition vers la seconde partie de mon homélie : « Avoir plus pour les peuples comme pour les personnes n’est donc pas le but dernier. Toute croissance est ambivalente. Nécessaire pour permettre à l’homme d’être plus homme, elle l’enferme comme dans une prison dès lors qu’elle devient le bien suprême qui empêche de regarder au-delà » .
« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre ». Car l’homme est aussi esprit et âme. Il a besoin pour son développement intégral de la nourriture de l’esprit, la culture, et de la nourriture de l’âme, Dieu lui-même. D’où les deux autres piliers du Carême que sont le jeûne et la prière. Si ventre affamé n’a point d’oreilles, on peut aussi dire que ventre gavé n’a point d’oreilles ! Entre la misère et le gaspillage, le Carême nous redit l’importance d’un équilibre humain et spirituel. Pratiquer le jeûne chrétien, c’est bien sûr s’ouvrir au partage avec la multitude de nos frères qui, de par le monde, subissent la faim. Mais c’est aussi prier Dieu de nous nourrir de sa Parole. C’est nous rendre disponibles à l’écoute de cette Parole. Le partage comme le jeûne, pratiqués dans un esprit de prière, nous arrachent au « matérialisme étouffant », déjà dénoncé par Paul VI en 1967 ! Ces pratiques du Carême nous redisent de manière concrète la primauté de l’être sur l’avoir. Ce qui compte aux yeux de Dieu, ce qui compte pour notre développement intégral ainsi que pour celui de la société, c’et ce que nous sommes : nos qualités de cœur, nos talents, notre sens de l’écoute, de l’accueil, du dialogue et du service etc. Le bonheur authentique ne réside pas dans ce que nous avons, mais dans ce que nous sommes, et dans notre capacité à entrer en relation avec Dieu et avec nos frères. Au début de ce Carême, accueillons donc la mise en garde du pape avec sérieux : « Repliées dans leur égoïsme, les civilisations actuellement florissantes porteraient atteintes à leurs valeurs les plus hautes, en sacrifiant la volonté d’être plus au désir d’avoir davantage ».

dimanche 18 février 2007

7ème dimanche du temps ordinaire

7ème dimanche du temps ordinaire / année C
18 février 2007
Luc 6, 27-38 (page 871)

Dans notre année liturgique, le temps ordinaire ou temps de l’Eglise se répartit en deux périodes : la première se situe entre le temps de Noël et le début du Carême ; la seconde, plus longue, commence après le temps pascal pour s’achever avec le début de l’Avent. En ce dimanche, nous nous trouvons au terme de la première période du temps ordinaire, puisque mercredi nous entrerons dans le temps du Carême. Tout juste avant le Carême, la liturgie de la Parole nous propose des textes particulièrement exigeants. En entendant le passage de saint Luc, nous pourrions être tentés par le découragement en nous disant que finalement Jésus nous en demande trop, à nous qui ne sommes que des humains ! Pour éviter cette tentation, je vous propose de méditer ces paroles du Seigneur dans un contexte plus ample.
Et c’est la deuxième lecture qui me donne ce contexte :
« Puisque Adam est pétri de terre, comme lui les hommes appartiennent à la terre ; puisque le Christ est venu du ciel, comme lui les hommes appartiennent au ciel. Et de même que nous sommes à l’image de celui qui est pétri de terre, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. »
Dans ce passage, l’apôtre Paul établit un parallèle entre le premier Adam et le dernier Adam, le nouvel Adam, c’est-à-dire le Christ. C’est à la lumière de cette comparaison que Paul invite les chrétiens de Corinthe à comprendre leur condition humaine. Nous, chrétiens, nous sommes à la fois des êtres terrestres et célestes, charnels et spirituels. Par notre naissance, nous sommes les descendants d’Adam, et nous héritons du péché originel. C’est le niveau de notre nature humaine, blessée par le péché. Par notre baptême et notre foi, nous sommes les descendants du Christ, nouvel Adam. C’est le niveau surnaturel, celui de la grâce « qui donne la vie ». Remarquons que dans un cas saint Paul utilise le présent et pour l’autre le futur :
« Nous sommes à l’image de celui qui est pétri de la terre. »
« Nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. »
Si au baptême nous devenons des êtres spirituels, des fils de Dieu, n’oublions pas que c’est comme en germe. Nous avons bien besoin de toute une vie pour devenir toujours plus « à l’image de celui qui vient du ciel. » Si notre vie chrétienne commence au baptême, elle a besoin de temps pour se développer et s’accomplir. C’est ce qu’indique le futur employé par Paul. La vie chrétienne nous trace un chemin, un itinéraire.
C’est par rapport à ce chemin que nous avons à comprendre les exigences de Jésus dans l’Evangile, autrement nous nous découragerons et nous ne progresserons pas… Jésus nous présente ici la justice supérieure. Cette justice ne peut se comprendre au niveau de la nature humaine. Elle n’a de sens que dans la sphère surnaturelle, celle de la grâce. Car, ce que nous demande ici le Seigneur, n’est en rien naturel. Cela signifie qu’il nous faudra beaucoup de temps, d’efforts et surtout de foi pour progresser pas à pas sur ce chemin de la vie divine.
Cet Evangile nous demande d’imiter Dieu alors que nous ne sommes que des hommes ! Cela n’est pas pour autant un Evangile irréaliste ou utopique. Puisons dans la grâce de notre baptême, dans la force de notre foi et dans la prière quotidienne, les moyens de mettre en œuvre la volonté du Seigneur.
Quel Dieu devons-nous imiter ? Le miséricordieux, celui qui est bon pour les ingrats et les méchants : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Le commandement de l’amour du prochain ne saurait se limiter aux membres de notre famille, à ceux qui partagent notre foi ou encore à ceux avec lesquels nous avons de bonnes relations.
Pour conclure, je retiendrai deux versets de cet Evangile :
« Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. »
« La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. »
Du premier Adam nous avons hérité la fâcheuse manie d’accuser les autres de tous les maux, de nous décharger sur les autres de notre responsabilité. Fils d’Adam, il nous est plus facile de nous diviser que de nous unir. Il nous est plus facile de déclarer une guerre, que de rechercher la paix et la justice. L’homme seulement terrestre est, il faut bien l’avouer, un égoïste.
Le Christ, nouvel Adam, nous parle sans cesse des autres. Il nous propose de vivre en communion les uns avec les autres, pas seulement entre croyants, mais avec tous les hommes, même ceux qui semblent être nos ennemis. Paul VI écrivait en 1964 : « Personne n’est étranger au cœur de l’Eglise. Personne n’est indifférent pour son ministère. Pour elle personne n’est un ennemi, à moins de vouloir l’être de con côté. »
Le Christ, nouvel Adam, nous enseigne que nous ne pouvons pas rechercher notre bonheur et notre salut aux dépens des autres ou en les ignorant. Nous sommes solidaires les uns des autres. Ce qui signifie, en toute logique, que lorsque je juge mon prochain, je me juge moi-même ; lorsque je le condamne, c’est moi-même que je condamne.
Prions le Saint Esprit de nous donner force et lumière sur ce chemin de la justice supérieure !
Amen