mercredi 25 décembre 2024

NOEL 2024

 


Noël 2024

Pour nous introduire au grand et beau mystère de la naissance de Jésus, Fils de Dieu et de Marie, je vous invite à écouter ce que le pape François nous dit dans une lettre qui fait l’éloge de la littérature et de la lecture :

Le poète T.S. Eliot a décrit à juste titre la crise religieuse moderne comme celle d’une « incapacité émotionnelle » généralisée. À la lumière de cette lecture de la réalité, le problème de la foi aujourd’hui n’est pas avant tout de croire plus ou moins aux propositions doctrinales. Il s’agit plutôt de l’incapacité de nombre de personnes de s’émouvoir devant Dieu, devant sa création, devant les autres êtres humains. La tâche est donc de guérir et d’enrichir notre sensibilité.

Depuis le premier Noël le cœur de l’homme a-t-il changé ? Est-il devenu capable de s’émouvoir en présence du mystère du Verbe fait chair ? La Parole de Dieu, éternelle et puissante, s’est unie pour toujours à notre humanité en la personne de Jésus, ce nouveau-né que nous sommes appelés à contempler dans la crèche. Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. Si nous avons la grâce de ne pas avoir un cœur endurci, un cœur de pierre, peut-être avons-nous un cœur blasé, un cœur habitué, un cœur que plus rien n’émerveille ? Peut-être nous sommes-nous habitués au mystère et l’avons-nous banalisé ? Pour les plus âgés d’entre nous combien de fois avons-nous déjà célébré Noël ? Pourtant cette nuit sainte (ce jour saint) porte toujours en elle (en lui) la nouveauté inouïe de la Bonne Nouvelle qui vient nous réveiller. L’enfant-Dieu s’adresse directement à notre cœur, au plus intime de notre être, pour que nous puissions à nouveau nous émerveiller et dire merci à Dieu pour le plus grand don qu’il puisse nous faire, sa présence au milieu de nous, avec nous, en nous : Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

Noël, c’est le point de rencontre lumineux entre l’éternité de Dieu et notre histoire humaine, l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. En contemplant le mystère de l’incarnation nous apprenons à vivre avec Dieu, l’Emmanuel, et nous comprenons la valeur infinie du temps de notre existence humaine habité et sanctifié par la présence du Verbe de Dieu. Dans sa lettre que j’ai citée pour introduire cette méditation, le pape François relève avec justesse que notre rapport au temps est celui de la précipitation et de l’efficacité. Plus personne n’a plus le temps et tout le monde court… mais vers où et dans quel but ? Le temps de notre vie n’est plus, bien souvent, le lieu de notre maturation humaine et spirituelle, le lieu de notre sanctification, mais un impératif qui nous écrase et nous domine. Difficile d’y échapper me direz-vous… Ecoutons à nouveau la réflexion du pape :

Il est donc nécessaire et urgent de contrebalancer cette accélération et cette simplification inévitables de notre vie quotidienne en apprenant à prendre de la distance par rapport à l’immédiat, à ralentir, à contempler et à écouter… Il est nécessaire de retrouver des manières de se comporter face aux réalités accueillantes, non stratégiques, non directement finalisées à un résultat, où il est possible de laisser émerger l’infinie démesure de l’être. Distance, lenteur, liberté…

L’enfant de la crèche nous invite non seulement à nous émerveiller mais aussi à ralentir, à contempler, à écouter comme les bergers ont su le faire… Et il le fait par sa seule présence, sans aucune parole. La sanctification du temps de notre vie ne se vit pas seulement dans les moments de prière et notre participation aux sacrements, en particulier la messe de chaque dimanche qui rythme notre vie de chrétiens et nous nourrit du pain de la Parole et du pain de vie. Depuis Noël Jésus a sanctifié toute notre vie, y compris les temps de travail, de repos, de détente. Même s’il est important de prendre le temps de s’arrêter pour prier et méditer, nous avons aussi à notre disposition de petits moyens, très simples, de sanctifier chaque journée que Dieu nous donne pour la vivre en sa présence. Je pense en particulier à deux moments de notre journée : le lever et le coucher. Ce sont des moments en fait très importants où par une brève pensée nous pouvons nous unir à Dieu et lui permettre ainsi de sanctifier la journée ou la nuit qui commence. Au lever que notre première pensée soit pour Dieu en lui disant par exemple : « Merci mon Dieu pour le don de cette nouvelle et unique journée de ma vie. Accorde-moi de la vivre avec toi et en ta présence ». Au coucher qu’il en soit de même, avant de recevoir le repos de la nuit, que notre dernière pensée consciente soit dirigée vers Dieu en lui disant par exemple : « Merci mon Dieu pour cette journée que tu m’as donnée et pour le repos que tu m’accordes maintenant » ou avec Jésus « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit » ou encore avec Syméon « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut ».

Marie, la sainte mère du Sauveur, Eve nouvelle, nous enseigne par son exemple à ralentir afin de contempler, à vraiment habiter le temps de notre vie pour en faire le lieu de la communion avec Dieu :

Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.


dimanche 22 décembre 2024

Quatrième dimanche de l'Avent 2024 / année C

 


4ème dimanche de l’Avent / C

22 /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (4)

En ce 4ème dimanche de l’Avent nous terminons notre lecture de la bulle du pape François L’espérance ne déçoit pas afin de nous préparer au Jubilé de l’année à venir. La dernière partie de ce document s’intitule Ancrés dans l’espérance. L’image de l’ancre est empruntée à la lettre aux Hébreux : « Cela nous encourage fortement, nous qui avons cherché refuge dans l’espérance qui nous était proposée et que nous avons saisie. Cette espérance, nous la tenons comme une ancre sûre et solide pour l’âme ; elle entre au-delà du rideau, dans le Sanctuaire où Jésus est entré pour nous en précurseur » (He 6, 18-20). Au n°25 qui conclue la méditation du pape sur la vertu d’espérance, celui-ci commente ainsi ce passage de la lettre aux Hébreux :

C’est une invitation forte à ne jamais perdre l’espérance qui nous a été donnée, à nous y agripper en trouvant refuge en Dieu. L’image de l’ancre évoque bien la stabilité et la sécurité que nous possédons au milieu des eaux agitées de la vie si nous nous en remettons au Seigneur Jésus. Les tempêtes ne pourront jamais l’emporter parce que nous sommes ancrés dans l’espérance de la grâce qui est capable de nous faire vivre dans le Christ en triomphant du péché, de la peur et de la mort. Cette espérance, bien plus grande que les satisfactions quotidiennes et l’amélioration des conditions de vie, nous porte au-delà des épreuves et nous pousse à marcher sans perdre de vue la grandeur du but auquel nous sommes appelés, le Ciel.

Dans la dernière partie de sa réflexion le pape François nous invite donc à tourner notre regard vers la vie éternelle. Il nous rappelle quel est le fondement de notre espérance, quelles sont les raisons de cette espérance chrétienne (n°18). Il affirme que notre foi en la vie éternelle est un pilier fondamental sur lequel s’appuie notre espérance. Tout simplement parce que le mystère de Jésus mort et ressuscité est le cœur de notre foi (n°20). Il ne s’agit pas pour autant de nier la dure réalité de la mort et du deuil qu’elle entraîne pour ceux qui ont perdu un être cher : Et si devant la mort, séparation douloureuse qui nous oblige à quitter nos affections les plus chères, aucune rhétorique n’est permise, le Jubilé nous offrira l’occasion de redécouvrir, avec une immense gratitude, le don de cette vie nouvelle reçue dans le Baptême, capable de transfigurer le drame. Au n°21 et 22, le pape développe sa méditation sur les fins dernières en nous parlant de la vie après la mort et du jugement. C’est pour lui l’occasion de définir ce qu’est le bonheur d’un point de vue chrétien. François nous redit d’abord avec des mots simples la réalité de la vie éternelle :

Avec Jésus, au-delà du seuil, il y a la vie éternelle qui consiste dans la pleine communion avec Dieu, dans la contemplation et la participation à son amour infini. Ce que nous vivons aujourd’hui dans l’espérance, nous le verrons alors dans la réalité… Qu’est-ce qui caractérisera alors cette plénitude de communion ? Le fait d’être heureux. Le bonheur est la vocation de l’être humain, un objectif qui concerne chacun.

Mais qu’est-ce que donc que le bonheur ? Depuis l’antiquité grecque les philosophes n’ont cessé de se poser cette question. Chacun apportant sa propre réponse. Voici celle du pape et avec lui celle de la spiritualité chrétienne :

Non pas une joie passagère, une satisfaction éphémère qui, une fois atteinte, demande toujours plus dans une spirale de convoitises où l’âme humaine n’est jamais rassasiée mais toujours plus vide. Nous avons besoin d’un bonheur qui s’accomplisse définitivement dans ce qui nous épanouit, c’est-à-dire dans l’amour, afin que nous puissions dire, dès maintenant : Je suis aimé, donc j’existe ; et j’existerai toujours dans l’Amour qui ne déçoit pas et dont rien ni personne ne pourra jamais me séparer.

Enfin au n°22 le pape aborde la délicate question du jugement : Une autre réalité liée à la vie éternelle est le jugement de Dieu, tant à la fin de notre existence qu’à la fin des temps. Ecoutons la présentation qui est donnée du jugement particulier et du jugement dernier dans la bulle : S’il est juste de se préparer avec pleine conscience et sérieux au moment qui récapitule l’existence, il faut en même temps toujours le faire dans la dimension de l’espérance, une vertu théologale qui soutient la vie et permet de ne pas céder à la peur. Le jugement de Dieu, qui est amour (cf. 1 Jean 4, 8.16), ne pourra se fonder que sur l’amour, en particulier sur la manière dont nous l’aurons ou non pratiqué envers les plus nécessiteux en qui le Christ, le Juge en personne, est présent (cf. Matthieu 25, 31-46). Il s’agit donc d’un jugement différent de celui des hommes et des tribunaux terrestres. Il doit être compris comme un rapport de vérité avec Dieu-amour et avec soi-même dans le mystère insondable de la miséricorde divine… Comme l’écrivait Benoît XVI : « Au moment du Jugement, nous expérimentons et nous accueillons cette domination de son amour sur tout le mal dans le monde et en nous. La souffrance de l’amour devient notre salut et notre joie ».

A quelques jours de la célébration de Noël avec le pape François contemplons Marie, Mère de Dieu, la femme qui a témoigné au plus point de l’espérance :

En elle, nous voyons que l’espérance n’est pas un optimisme vain, mais un don de la grâce dans le réalisme de la vie… Ce n’est pas un hasard si la piété populaire continue à invoquer la Sainte Vierge comme Stella Maris, un titre qui exprime l’espérance sûre que, dans les vicissitudes orageuses de la vie, la Mère de Dieu vient à notre aide, nous soutient et nous invite à avoir confiance et à continuer d’espérer. À ce propos, j’aime à rappeler que le Sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, à Mexico, s’apprête à célébrer, en 2031, le 500ème anniversaire de la première apparition de la Vierge. Par l’intermédiaire du jeune Juan Diego, la Mère de Dieu faisait parvenir un message d’espérance révolutionnaire qu’elle répète encore aujourd’hui à tous les pèlerins et aux fidèles : « Ne suis-je pas ici, moi qui suis ta mère ? » 


dimanche 15 décembre 2024

Troisième dimanche de l'Avent / année C

 


15/12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (3)

En ce troisième dimanche de l’Avent nous continuons notre lecture de la bulle d’indiction du jubilé de 2025. Dimanche dernier le pape François nous invitait à être des signes d’espérance en particulier pour de nombreux frères et sœurs qui vivent dans des conditions de détresse. En ce dimanche écoutons les appels à l’espérance que le pape fait résonner dans sa lettre. Ce sont les numéros 16 et 17. Cette partie de la bulle Spes non confundit rappelle dans un premier temps des principes de la doctrine sociale de l’Eglise pour ensuite faire mémoire de l’anniversaire du concile de Nicée. Elle incarne ainsi l’espérance chrétienne dans l’aspiration à la justice sociale et à l’unité de l’Eglise. Ces appels à l’espérance du pape François doivent réveiller en nous le désir de cette justice selon l’Evangile et le désir de la pleine communion dans la foi.

Ecoutons le pape au n°16 :

Faisant écho à la parole antique des prophètes, le Jubilé nous rappelle que les biens de la Terre ne sont pas destinés à quelques privilégiés, mais à tous. Ceux qui possèdent des richesses doivent être généreux en reconnaissant le visage de leurs frères dans le besoin. Je pense en particulier à ceux qui manquent d’eau et de nourriture : la faim est une plaie scandaleuse dans le corps de notre humanité et elle invite chacun à un sursaut de conscience. Je renouvelle mon appel pour qu’ « avec les ressources financières consacrées aux armes et à d’autres dépenses militaires, un Fonds mondial soit créé en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim, et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses et n’aient pas besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne ».

Cet appel pressant du pape concerne en priorité ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir économique, financier et politique. En 2011 Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, publiait un livre au titre significatif : Destruction massive – Géopolitique de la faim[1], dans lequel il démontrait que la faim n’est pas une fatalité mais la conséquence de choix économiques précis comme par exemple la production des agrocarburants et la spéculation financière sur les biens agricoles. Jean Ziegler termine son livre par un chapitre intitulé « L’Espérance ». Nous n’avons pas le pouvoir des puissants de ce monde, mais, chacun pour sa part, est capable de vivre le partage et d’avoir le souci des plus pauvres. Nous sommes aidés en cela par bien des associations comme le Secours catholique et la fondation Terre solidaire. Ensuite le pape aborde la question de la dette :

Je voudrais adresser une autre invitation pressante en vue de l’Année Jubilaire : elle est destinée aux nations les plus riches pour qu’elles reconnaissent la gravité de nombreuses décisions prises et qu’elles se décident à remettre les dettes des pays qui ne pourront jamais les rembourser. C’est plus une question de justice que de magnanimité, aggravée aujourd’hui par une nouvelle forme d’iniquité dont nous avons pris conscience : « Il y a, en effet, une vraie “dette écologique”, particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays ». Comme l’enseigne l’Écriture Sainte, la terre appartient à Dieu et nous y vivons tous comme des hôtes et des étrangers (cf. Lv 25, 23). Si nous voulons vraiment préparer la voie à la paix dans le monde, engageons-nous à remédier aux causes profondes des injustices, apurons les dettes injustes et insolvables et rassasions les affamés.

Notons que le fardeau écrasant de la dette ne concerne pas seulement les nations les plus pauvres mais aussi des pays riches comme le nôtre. C’est en effet au nom du remboursement de la dette que les gouvernements pratiquent l’austérité budgétaire au détriment des français qui vivent dans des situations de précarité (étudiants, chômeurs etc.). Cela a pour conséquence l’augmentation de la pauvreté dans notre pays. Sans le réseau des associations caritatives avec leurs bénévoles et donateurs cette situation deviendrait rapidement intenable…

Au n°17 de sa bulle le pape François rappelle un anniversaire important : Cela fera 1700 ans que le premier grand Concile œcuménique, le Concile de Nicée, a été célébré… Le Concile de Nicée avait pour mission de préserver l’unité gravement menacée par la négation de la divinité de Jésus-Christ et de son égalité avec le Père. Environ trois cents évêques étaient présents, réunis dans le palais impérial, convoqués par l’empereur Constantin, le 20 mai 325.

Le pape note que c’est la première fois que le « nous croyons » est utilisé dans une profession de foi de l’Eglise. Ce concile qui s’est tenu dans le nord de l’actuelle Turquie (Iznik) a aussi discuté de la date de Pâques. Je cite le pape :

À ce sujet, il y a encore aujourd’hui des positions divergentes qui empêchent de célébrer le même jour l’événement fondateur de la foi. Par un concours de circonstances providentiel, cela aura précisément lieu en 2025. Cela doit être un appel à tous les chrétiens d’Orient et d’Occident pour qu’ils fassent un pas décisif vers l’unité autour d’une date commune de Pâques. Beaucoup, il est bon de le rappeler, n’ont plus connaissance des polémiques du passé et ne comprennent pas comment des divisions peuvent subsister sur ce sujet.

Désir de justice, de partage et d’unité : tel est l’appel à l’espérance que le pape fait résonner dans nos cœurs de croyants en vue de la célébration joyeuse de l’année sainte désormais toute proche.



[1] Editions du Seuil.

dimanche 8 décembre 2024

Deuxième dimanche de l'Avent / année C

 



8 /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (2)

En ce temps de l’Avent nous continuons notre lecture de la bulle d’indiction du Jubilé L’espérance ne déçoit pas. Les numéros 7 à 15 du document pontifical nous parlent des signes d’espérance. Le pape François reprend à son compte et pour l’Eglise de notre temps les mots par lesquels s’ouvrait en 1965 la constitution pastorale Gaudium et Spes du concile Vatican II :

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.

Après avoir mis en avant l’exigence de la paix, le pape souligne l’importance de pouvoir transmettre, en particulier aux jeunes, une vision de la vie pleine d’enthousiasme. Les diverses crises (politiques, économiques, écologiques) ainsi que les conflits armés entre nations ou blocs idéologiques rendent l’espérance difficile et exigent donc de tous et de chacun une alliance sociale pour l’espérance. En 2013 l’anthropologue américain David Graeber publiait un manifeste qui fera date sur les « jobs à la con » (Bullshit jobs), article repris et développé dans le livre homonyme de 2018. Cette théorie désigne le fait d’avoir à réaliser au travail des tâches totalement inutiles et vides de sens, voire même néfastes pour la société. David Graeber met aussi en lumière l’équation suivante : Plus un travail est utile à la société et répond à de vrais nécessités, moins il est rémunéré. Plus il est inutile, voire néfaste, plus il est rémunéré. Ou pour le dire avec les mots mêmes de Graeber : Plus votre boulot rend service et bénéficie aux autres – donc plus vous créez de valeur sociale , moins vous serez payé pour le faire. La crise des agriculteurs en France en est malheureusement la preuve évidente. L’anthropologue montre aussi comment le management contemporain parvient à vider de leur sens des métiers comme professeurs d’université ou chercheurs qui passent plus de temps à remplir des papiers et des formulaires administratifs qu’à faire ce pour quoi ils sont faits, c’est-à-dire enseigner, rencontrer les étudiants et faire de la recherche. C’est aussi le cas dans les hôpitaux où infirmières et médecins sont en priorité accaparés par des tâches administratives aux dépens de la relation avec les malades et des soins à leur apporter. C’est donc toute une organisation du travail qu’il faudrait remettre radicalement en question pour redonner le goût de l’espérance qui est toujours lié à la question du sens. Les bullshit jobs sont souvent des emplois tout simplement absurdes. Le pape aborde justement au n°9 la question d’une vie purement perçue comme matérielle, sans horizon de sens :

L’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, ne peut se contenter de survivre ou de vivoter, de se conformer au présent en se laissant satisfaire de réalités uniquement matérielles. Celles-ci enferment dans l’individualisme et érodent l’espérance, en générant une tristesse qui se niche dans le cœur et le rend aigre et intolérant.

Ensuite le pape souhaite que l’année jubilaire soit un encouragement pour tous les chrétiens à être des signes tangibles d’espérance pour de nombreux frères et sœurs qui vivent dans des conditions de détresse. Il invite donc chacun à s’engager concrètement envers des catégories de personnes qui peuvent souffrir du manque d’espérance. Je les cite : les détenus ou prisonniers, les malades, les jeunes, les migrants, les personnes âgées et les pauvres. Là où nous vivons, quels gestes et initiatives pouvons-nous avoir envers ces personnes ? Il s’agit à travers la manifestation de notre charité fraternelle de leur partager un peu de la joie du Jubilé, joie qui nous vient du Christ ressuscité. Dans cette partie de sa bulle, le pape donne aussi quelques principes généraux qui peuvent nourrir notre réflexion et guider notre action.

J’en retiens trois. Le premier revient à condamner la peine de mort comme contraire à la vertu d’espérance : Partout sur la terre, les croyants, en particulier les pasteurs, doivent se faire les interprètes de ces demandes, parlant d’une seule voix pour réclamer avec courage des conditions dignes pour ceux qui sont emprisonnés, le respect des droits humains et surtout l’abolition de la peine de mort, une mesure contraire à la foi chrétienne qui anéantit toute espérance de pardon et de renouveau. Le second n’est que le rappel de l’attitude de Jésus lui-même qui doit s’incarner toujours davantage dans la vie de l’Eglise : La communauté chrétienne doit toujours être prête à défendre le droit des plus faibles. Enfin le troisième principe concerne le regard que nous portons sur les pauvres : Ne l’oublions pas : les pauvres, presque toujours, sont des victimes, non des coupables. Le discours ambiant et très répandu de nos jours, surtout parmi ceux qui se considèrent comme « les élites », consiste à affirmer le contraire de ce que le pape déclare dans ce troisième principe : si les pauvres sont pauvres, si les chômeurs sont chômeurs, et les SDF SDF, c’est entièrement de leur faute. Les gouvernants et les politiciens, pourtant responsables du bien commun et des choix économiques, se déchargent ainsi de leur responsabilité et de leur incapacité à résoudre les crises en culpabilisant les pauvres et les chômeurs qui sont accusés tout simplement de fainéantise et dénoncés comme des assistés. Le pape dit le contraire : les pauvres sont les victimes d’un système économique pervers mis en place et maintenu par des choix politiques bien concrets qui ne sont pas au service de l’intérêt général.

Pour conclure écoutons à nouveau le pape :

Les œuvres de miséricorde sont aussi des œuvres d’espérance qui réveillent dans les cœurs des sentiments de gratitude

dimanche 1 décembre 2024

Premier dimanche de l'Avent / année C

 


1er /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (1)

Pendant ce temps de l’Avent je prêcherai à partir de la bulle d’indiction du Jubilé ordinaire de l’année 2025 dont le titre est emprunté à un verset de l’épitre de Paul aux Romains L’espérance ne déçoit pas. Cela nous permettra de nous préparer avec le pape François à la célébration de l’année sainte qui commencera le 24 décembre par l’ouverture de la porte sainte de la basilique saint Pierre de Rome. Pour notre diocèse l’année sainte commencera le dimanche 29 décembre à la basilique saint Pierre d’Avignon puis à Notre-Dame des Doms. C’est le pape Boniface VIII qui institua en 1300 le premier Jubilé de l’histoire de l’Eglise. En choisissant comme thème la vertu théologale d’espérance le pape nous invite à devenir des pèlerins d’espérance tout au long de l’année jubilaire. Ecoutons ce que le pape nous dit de cette vertu au n°18 de sa bulle :

L’espérance forme, avec la foi et la charité, le triptyque des “vertus théologales” qui expriment l’essence de la vie chrétienne (cf. 1 Co 13, 13 ; 1 Th 1, 3)… L’espérance est celle qui oriente, indique la direction et le but de l’existence croyante… Oui, nous devons “déborder d’espérance” (cf. Rm 15, 13) pour témoigner de manière crédible et attrayante de la foi et de l’amour que nous portons dans notre cœur ; pour que la foi soit joyeuse, la charité enthousiaste ; pour que chacun puisse donner ne serait-ce qu’un sourire, un geste d’amitié, un regard fraternel, une écoute sincère, un service gratuit, en sachant que, dans l’Esprit de Jésus, cela peut devenir une semence féconde d’espérance pour ceux qui la reçoivent. 

Dans la première partie de sa méditation le pape établit un lien entre l’espérance et la patience en rappelant en introduction que tout le monde espère. L’espérance est contenue dans le cœur de chaque personne comme un désir et une attente du bien, bien qu’en ne sachant pas de quoi demain sera fait. L’imprévisibilité de l’avenir suscite des sentiments parfois contradictoires : de la confiance à la peur, de la sérénité au découragement, de la certitude au doute.

C’est à partir d’une citation de Romains 5, 3.4 que le pape noue ce lien entre espérance et patience : « Nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance »

Le pape François constate la nécessité, dans notre monde marqué par la précipitation, de redécouvrir l’importance de la vertu de patience. Je le cite au n°4 : Dans un monde où la précipitation est devenue une constante, nous nous sommes habitués à vouloir tout et tout de suite. On n’a plus le temps de se rencontrer… La patience est mise à mal par la précipitation, causant de graves préjudices aux personnes. En effet, l’intolérance, la nervosité, parfois la violence gratuite surgissent, provoquant l’insatisfaction et la fermeture.

Il s’agit donc de mettre à profit la grâce de ce Jubilé pour redécouvrir la valeur du temps long, l’importance de la lenteur et de savoir ralentir et s’arrêter, de prendre tout simplement le temps que Dieu nous donne, de le recevoir dans la gratitude pour vivre le présent si possible dans la paix du cœur. Cultiver la patience, c’est apprendre l’attente, donc accepter la distance entre notre désir et sa réalisation. Sur ce chemin les moines et les moniales sont nos grands maîtres. Si nous éprouvons presque physiquement dans les monastères et les abbayes une grande paix intérieure ce n’est pas par hasard. Cette paix est le fruit d’une vie qui prend le temps, d’une vie dans laquelle la prière ouvre régulièrement au cours de la journée le cœur sur l’éternité de Dieu relativisant ainsi l’importance exagérée que nous donnons à nos activités humaines. Sans renoncer aux progrès technologiques, moines et moniales travaillent comme on le faisait autrefois, dans la paix du travail bien fait, en évitant de « vouloir tout tout de suite », donc dans la patience de l’attente. Pour ne pas nous laisser submerger par l’intolérance, la nervosité et la violence provoquées par les rythmes de vie trop rapides, gardons en mémoire la sagesse du Seigneur : à chaque jour suffit sa peine.

Ecoutons enfin ce que le pape nous dit, toujours au n°4 :

De plus, à l’ère d’Internet où l’espace et le temps sont dominés par le “ici et maintenant”, la patience n’est pas la bienvenue. Si nous étions encore capables de regarder la création avec émerveillement, nous pourrions comprendre à quel point la patience est décisive… Redécouvrir la patience fait beaucoup de bien à soi-même et aux autres. Saint Paul recourt souvent à la patience pour souligner l’importance de la persévérance et de la confiance en ce que Dieu nous a promis, mais il témoigne avant tout que Dieu est patient avec nous, Lui qui est « le Dieu de la persévérance et du réconfort » (Rm 15, 5). La patience, qui est aussi le fruit de l’Esprit Saint, maintient vivante l’espérance et la consolide en tant que vertu et style de vie. Apprenons donc à souvent demander la grâce de la patience qui est fille de l’espérance et en même temps la soutient.

Le Jubilé a toujours une dimension de libération. Le Seigneur est capable de nous libérer des exigences démesurées du « tout tout de suite » et de « l’ici et maintenant » qui provoquent en nous la maladie bien contemporaine de l’insatisfaction et de la nervosité. Cela fait partie de la sagesse chrétienne de redécouvrir ainsi la patience qui fait beaucoup de bien à soi-même et aux autres et guérit ainsi bien des blessures de l’âme. Cela a aussi des conséquences sur notre manière de percevoir la pastorale de l’Eglise et l’action de l’Esprit Saint. La tentation est grande de ne prêter attention qu’aux chiffres et aux statistiques, en négligeant ainsi les humbles réalités de la vie chrétienne et le long processus de l’évangélisation et de la conversion. Si Dieu qui est dans l’éternité bienheureuse agit mystérieusement dans l’histoire humaine et dans l’Eglise, on comprend que quelque part le temps est comme un 8ème sacrement. Le rythme de Dieu n’est pas celui des hommes qui s’agitent et qui croient d’autant plus être importants et nécessaires qu’ils s’agitent davantage… Ancrés dans l’espérance et la patience, laissons Dieu agir à sa manière, dans le temps long. Dieu en effet ressemble bien à l’agriculteur dont nous parle Jacques dans sa lettre :

Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. (5, 7)

Et dans une fable antique nous trouvons cette sentence qui donne à penser : Aucun bien n’arrive vite mais chaque jour chacun d’entre nous est atteint par les maux[1].

 



[1] Fables grecques et latines de l’antiquité, Les belles lettres, Les biens et les maux, p.25.

dimanche 24 novembre 2024

Le Christ, roi de l'univers / année B

 

24/11/2024

Jean 18, 33-37

Seul l’évangéliste Jean nous rapporte ce dialogue entre Pilate et le Christ, un dialogue intime de personne à personne. D’un côté le représentant de l’autorité de Rome en Judée, de l’autre Jésus dont on réclame la condamnation à la mort de la croix, un païen et un Juif qui se livrent à ce que l’on appellerait de nos jours un dialogue inter-religieux. Pilate est au service de l’empereur Tibère et il pose à Jésus la question de la royauté. Il doit savoir si l’homme que les autorités religieuses lui ont livré aspire vraiment à être le roi des Juifs. Dans ce cas il mérite en effet la condamnation à mort en se posant comme une menace pour l’autorité de Rome sur ce territoire. Roi, royauté, royaume sont des mots piégés auxquels on peut donner des significations bien diverses selon le contexte. Si Pilate est le serviteur de l’empereur, Jésus est le serviteur de Dieu. Sa royauté est divine, essentiellement différente de tout pouvoir humain. Elle n’est pas de ce monde, elle n’est pas d’ici, fait-il comprendre au procurateur… Elle n’est donc pas en concurrence avec celle de l’empereur. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Jésus avait parlé à ses apôtres du pouvoir humain en des termes qui ne laissent aucun doute sur l’abîme qui le différencie de la royauté divine, de la royauté de ses disciples :

25 Jésus les appela et dit : « Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. 26 Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; 27 et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. (Matthieu 20)

La royauté du Christ est tout entière au service de la vérité :

Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité.

Une vérité qui a sa source en Celui qu’il appelle son Père, une vérité qui vient de Dieu, comme la lumière vient du soleil. La vérité dont parle Jésus à Pilate n’est pas contenue dans un livre. Elle nécessite son témoignage jusqu’à la mort et la mort en croix. Car il s’agit d’une vérité non pas abstraite ou théorique mais salutaire, une vérité qui sauve l’homme tout entier. Cette proclamation du Messie humilié face à Pilate nous fait penser à un autre verset de l’Evangile selon saint Jean :

31 Jésus disait à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ;

32 alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » (Jean 8)

 

Si la vérité de l’Evangile, révélée en la personne du Christ, nous rend libre, cela a pour conséquence qu’elle ne peut être imposée à personne par la contrainte ou la violence. Si Jésus se présente à nous désarmé devant Pilate, doux et humble de cœur, c’est pour nous attirer à lui sans contrainte, dans un cœur à cœur qui veut toucher notre cœur et qui attend de nous une réponse de foi et d’amour, une réponse libre. La royauté du Christ nous enseigne la voie du témoignage chrétien qui s’adresse toujours à des personnes libres et qui refuse d’utiliser le mensonge et la violence pour obtenir leur consentement.

Ainsi Paul écrit à Tite en demandant aux disciples d’être bienveillants, montrant une douceur constante à l’égard de tous les hommes. (3, 2). Et Pierre communie avec Paul dans la même exhortation :Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. (1 P 3).

 

 

dimanche 3 novembre 2024

31ème dimanche du temps ordinaire / année B. 2024

 

3/11/2024

Marc 12, 28-34 (Oraison du 25ème dimanche du TO)

Quel est le premier de tous les commandements ? Telle est la question du scribe. Derrière cette question nous trouvons son désir de connaître ce qui fait le cœur de la Loi, l’essentiel ou encore ce qui est le plus important. Notre scribe est essentialiste dans le sens de la théorie exposée par Greg McKeown dans son livre de 2018 L’essentialisme. Le scribe recherche probablement le moyen de simplifier et d’unifier sa propre vie religieuse et spirituelle. Or la religion Juive pouvait sembler compliquée et difficile avec sa multitude de préceptes et de commandements. Jésus dans sa réponse effectue cette synthèse qui permet d’aller en effet à l’essentiel et de simplifier la vie du croyant. Il donne le cœur de toute la Loi et ce qui en constitue l’esprit. Saint Paul a parfaitement saisi la portée de la réponse de Jésus lorsqu’il écrit dans sa lettre aux Romains : N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour. Dans la version que saint Matthieu donne de l’Evangile sur le plus grand des commandements, c’est Jésus lui-même qui affirme ce que Paul reprend dans sa lettre aux Romains de manière plus développée : De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes.

Le scribe se réjouit de la réponse du Seigneur et se permet de faire un commentaire qui est au niveau de la réponse qui lui a été donnée : Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices.

Avant même la destruction du temple de Jérusalem et la fin du culte centré sur les sacrifices, Jésus et le scribe annoncent le culte nouveau en esprit et en vérité. Un culte meilleur, supérieur à l’ancien, et surtout bien plus exigeant, un culte qui lie de manière indissoluble la piété à ce que nous appelons la morale et qui rappelle surtout la priorité du cœur dans notre relation avec Dieu, donc l’intériorité et la vie spirituelle authentique à laquelle nous sommes tous appelés. Cet accomplissement de la Loi dans l’Esprit avait déjà été préparé et annoncé par les prophètes à de nombreuses reprises. Le livre d’Isaïe s’ouvre par une critique de la religion sacrificielle et par un appel pressant à la conversion morale : Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien : recherchez le droit, mettez au pas l’oppresseur, rendez justice à l’orphelin, défendez la cause de la veuve. Il est plus facile pour nous de sacrifier un animal dans un temple que de renoncer au mal et d’éteindre la flamme du péché dans le sanctuaire de notre cœur. Un autre prophète, Michée, a bien entrevu la simplification exigeante de la religion proclamée par Jésus avec la loi de l’amour : Comment dois-je me présenter devant le Seigneur ? demande le peuple. Comment m’incliner devant le Très-Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? – Homme, répond le prophète, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu.

En dehors du judéo-christianisme la même exigence de cohérence entre religion et comportement éthique, le même déplacement du sens de l’offrande de l’extérieur vers l’intérieur, se sont faits ressentir comme en témoigne par exemple ce passage d’une satire écrite au 1er siècle par le poète latin Perse : Que ne donnons-nous aux dieux ce que ne pourrait leur donner sur un grand plat la progéniture aux yeux malades du grand Messala : une âme où règne harmonieusement le droit humain et le droit divin, un esprit sanctifié jusque dans ses replis et un cœur trempé d’honnêteté généreuse. Que je puisse apporter cela dans les temples et avec du froment j’apaiserai les dieux[1].

Enfin nous pouvons accueillir à nouveau la parole du prophète Osée devenue Evangile dans la bouche du Christ :

Je veux la fidélité, non le sacrifice, oracle du Seigneur, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes.

 



[1] Traduction de Bernard Pautrat : Hélas, que n’offrons-nous à ceux d’en-haut cela que ne pourrait donner sur un plateau la race aux yeux pourris de vice de Messala le grand : une âme présentant un bel agencement de probe et de pieux, un esprit vertueux jusque dans ses recoins, et un cœur tout imbu d’honnête généreux. Ça, qu’il me soit donné de l’apporter aux temples, et la faveur des dieux se nourrira de grain.

31ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

31/10/2021

Marc 12, 28-34

A la question du scribe qui veut savoir quel est le premier de tous les commandements, Jésus répond en citant le commandement de l’amour de Dieu et du prochain, déjà présent dans l’Ancien Testament. Ces commandements sont les plus grands. Ce faisant il simplifie la vie de ses disciples, si nous nous souvenons de ce que la Torah contenait 613 préceptes différents ! En même temps cette simplification de la vie religieuse et morale du croyant correspond à une exigence plus grande. Si la voie que Dieu nous trace est simple comme Dieu lui-même est simple, elle est difficile à mettre en pratique en raison de la faiblesse du péché et surtout à cause du péché des origines. Dans le premier commandement qui concerne l’amour envers Dieu, il s’agit d’un amour très fort, d’un amour total qui engage toute notre personne (cœur, âme, esprit et force). Il s’agit d’un amour qui ne se limite pas aux temps de prière et de culte, mais qui a pour vocation à remplir chaque instant de notre vie humaine. Cette vérité est à mettre en lien avec l’enseignement de Jésus selon lequel il nous faut prier en permanence. Toute notre vie devant devenir un acte de prière, donc d’amour de Dieu. Ce qui nous rend très difficile l’accomplissement effectif de ce commandement, c’est que notre esprit et notre cœur sont occupés par bien des choses, attachés à bien des choses. Ne croyons pas que la première partie de ce commandement ne concerne que les Juifs et les chrétiens de l’antiquité qui vivaient au milieu de peuples adorant une multitude de dieux… Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Nous ne sommes plus tentés par le culte de Jupiter, du Soleil, de Baal ou de Mithra, mais cela ne signifie pas pour autant que nous ne nous sommes pas donné de nouvelles idoles. Ces idoles contemporaines ne sont pas représentées par des statues devant lesquelles on se prosterne. Elles peuvent avoir des noms bien différents : l’argent, la patrie, la famille ou le clan ou la tribu ou encore l’ethnie, la politique, la science etc. Il est si facile de mettre Dieu et l’Evangile au service de l’une de ces idoles, en renversant l’ordre des priorités. L’instrumentalisation de la religion n’est pas chose nouvelle, elle n’en demeure pas moins une tentation de notre temps.

Le commentaire du scribe est d’une importance capitale car il récupère la grande tradition des prophètes : Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. Le cœur du Judaïsme et du christianisme ne consiste pas en effet dans l’accomplissement de rites, aussi sacrés soient-ils. Le culte que Dieu désire et attend de nous se célèbre à chaque instant sur l’autel de notre cœur par les actes de foi, d’espérance et de charité. Jésus lui-même a fait sienne la critique prophétique des sacrifices. A ceux qui lui reprochaient sa proximité avec les pécheurs, il répondit en citant le prophète Osée : Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs.

Enfin ce qui constitue peut-être la spécificité de Jésus dans son enseignement, c’est ce lien indissoluble qu’il établit entre le commandement de l’amour pour Dieu et celui de l’amour pour le prochain, lien mis en lumière de manière admirable par l’apôtre Jean :

Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère.

Ainsi l’amour envers notre prochain est le test de la vérité de notre amour envers Dieu. Voilà le sacrifice authentique et véritable qui plaît à Dieu. Seul l’Esprit Saint, le lien d’amour entre le Père et le Fils, peut remplir notre cœur d’amour, de joie, de paix, de patience, de bonté, de bienveillance, de fidélité, de douceur et de maîtrise de soi. Demandons Lui au cours de cette eucharistie sa lumière et sa force, pour que nous ne perdions pas courage sur ce chemin exigeant et quotidien de la sainteté.

vendredi 1 novembre 2024

TOUSSAINT 2024

 


Toussaint 2024

Gaudete et exsultate n°112-121 (pape François)

En cette solennité de la Toussaint j’aimerais m’appuyer sur l’enseignement que le pape François nous a donné dans son exhortation apostolique de 2018 sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel (Gaudete et exsultate). Dans le quatrième chapitre de ce texte le pape aborde quelques caractéristiques de la sainteté dans le monde actuel et il en retient cinq. Aujourd’hui nous méditerons ce qu’il nous dit de la première de ces caractéristiques : Endurance, patience et douceur.

Dans la première partie de son enseignement le pape nous parle d’une force intérieure qui est en nous la source de la paix. Cette force nous vient de notre union avec Dieu.

La première de ces grandes caractéristiques, c’est d’être centré, solidement axé sur Dieu qui aime et qui soutient. Grâce à cette force intérieure, il est possible d’endurer, de supporter les contrariétés, les vicissitudes de la vie, et aussi les agressions de la part des autres, leurs infidélités et leurs défauts (n°112) … Grâce à cette force intérieure, le témoignage de sainteté, dans notre monde pressé, changeant et agressif, est fait de patience et de constance dans le bien.

Le pape souligne avec raison que nous vivons dans une atmosphère marquée par l’agressivité et la violence, qui peut aussi se déchaîner sur Internet (n°115) et à laquelle des chrétiens peuvent participer. En tant que chrétiens nous pouvons en effet nous laisser facilement contaminer par cette atmosphère. Le pape cite le verset 21 du chapitre 12 de la lettre de saint Paul aux Romains : Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. Il nous fait remarquer que cette attitude n’est pas un signe de faiblesse, mais de vraie force. La force intérieure du chrétien face aux adversités et aux épreuves implique une lutte contre nos mauvais penchants, une lutte dans laquelle nous nous appuyons sur l’amour fidèle de Dieu et le don de sa grâce en Jésus-Christ. Le pape écrit au n°114 :

Il nous faut lutter et être attentifs face à nos propres penchants agressifs et égocentriques pour ne pas permettre qu’ils s’enracinent.

Dans la seconde partie de sa méditation le pape nous oriente peu à peu vers la vertu d’humilité qui va de pair avec la force intérieure qui nous permet de vaincre le mal par le bien. Sa description de la force intérieure du chrétien nous ramène aux Béatitudes des doux et des pacifiques ainsi qu’au Magnificat de la Vierge Marie :

La force intérieure qui est l’œuvre de la grâce nous préserve de la contagion de la violence qui envahit la vie sociale, car la grâce apaise la vanité et rend possible la douceur du cœur. 

Une manière de participer à la violence de la vie sociale consiste à s’estimer supérieur aux autres et à se comporter à leur égard en juges :

Il n’est pas bon pour nous de regarder de haut, d’adopter la posture de juges impitoyables, d’estimer les autres indignes et de prétendre donner des leçons constamment. C’est là une forme subtile de violence.

Dans les numéros 118 à 121, le pape aborde une question délicate, celle du rapport entre humilité et humiliations.

L’humilité ne peut s’enraciner dans le cœur qu’à travers les humiliations. Sans elles, il n’y a ni humilité ni sainteté. (118).

Les humiliations ne représentent pas une valeur positive en elles-mêmes, le chrétien n’est pas un masochiste qui aimerait souffrir que ce soit physiquement ou moralement. Pour éviter tout malentendu sur ce point le pape précise :

Je ne dis pas que l’humiliation soit quelque chose d’agréable, car ce serait du masochisme, mais je dis qu’il s’agit d’un chemin pour imiter Jésus et grandir dans l’union avec lui. Cela ne va pas de soi et le monde se moque d’une pareille proposition. (120)

Nous ne recherchons donc pas les humiliations mais lorsqu’elles surviennent dans nos vies de la part de notre prochain nous essayons de les vivre dans l’esprit de l’imitation du Christ car l’humiliation nous conduit à ressembler à Jésus (118). Dieu peut utiliser cette épreuve pour nous remettre dans l’humilité et nous faire grandir dans la douceur. Le cœur qui est capable de supporter l’humiliation par amour du Christ devient un cœur pacifié par le Christ, libéré de cette agressivité qui jaillit d’un égo démesuré (121).

Pour accueillir la paix intérieure que le Christ nous donne dans son amour miséricordieux, mettons notre confiance en lui seul, convaincus de ce que notre force intérieure vient de lui :

Ne tombons donc pas dans la tentation de chercher l’assurance intérieure dans le succès, dans les plaisirs vides, dans la possession, dans la domination des autres ou dans l’image sociale : « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jean 14, 27).

 


dimanche 27 octobre 2024

30ème dimanche du temps ordinaire 2024 / année B

 

27/10/2024

Marc 10, 46-52

A la sortie de Jéricho, au bord de la route, Bartimée fait la rencontre de Jésus ; le fils de Timée rencontre le fils de David. Privé de la vue et réduit à l’état de mendiant, il entend que c’est Jésus de Nazareth qui passe. C’est par le sens de l’ouïe qu’il perçoit tout d’abord la présence du Messie. Cela peut nous rappeler un verset de saint Paul dans sa lettre aux Romains : La foi naît de ce que l’on entend ; et ce que l’on entend, c’est la parole du Christ.

Bartimée crie sa supplication : Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! Mais son cri, son appel au secours, dérange l’entourage de Jésus : Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire.

L’évangéliste Marc nous livre ici une profonde leçon. Car l’entourage de Jésus, c’est chacun d’entre nous qui nous réclamons de son nom au sein de l’Eglise. Cela nous pose la question suivante : Sommes-nous chrétiens dans l’oubli, voire le mépris, de ceux qui sont au-dehors ? Sommes-nous des obstacles entre ceux qui crient vers Jésus et Jésus ? Il y a bien des manières d’envisager notre relation avec le Christ. Elles ne se valent pourtant pas toutes. La manière catholique exclue la relation qui ferait du Christ notre « propriété » aux dépens des autres. Nous ne sommes pas les gardes du corps du Christ, chargés d’empêcher ceux de l’extérieur de s’approcher de lui ou de lui adresser la parole. Dans le cortège du Christ nous aimons être proches de Lui sans toutefois constituer une barrière entre lui et nos frères des périphéries pour reprendre le vocabulaire du pape François. Bartimée représente bien toutes ces personnes des périphéries qui crient vers le Christ et qui parfois se heurtent aux murs de nos indifférences et de notre manque d’accueil et de miséricorde. L’Eglise est le contraire d’un club privé d’élite où l’on cultiverait l’entre-soi.

Bartimée est plus fort que le mur que l’on tente d’établir entre lui et le Christ. Il ne se décourage pas et persiste dans son appel qui est entendu par le Seigneur : Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le ». L’ordre du Seigneur contraint ceux qui l’entourent à prendre en considération Bartimée : On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » D’obstacle qu’il était l’entourage de Jésus se fait le relais de sa parole, une parole d’encouragement, un appel qui ressuscite le mendiant aveugle. En tant que disciples nous pouvons être chacun pour notre part le relais de l’appel que le Seigneur adresse à tout homme pour qu’il se relève, mette sa foi en Jésus et le suive. Nous pouvons susciter cette confiance, cette espérance par lesquelles celui qui était au-dehors se retrouvera intégré au-dedans de la maison Eglise, de la communauté en marche autour et à la suite du Christ. Bartimée, ayant retrouvé la vue au contact du Seigneur, est un homme nouveau. Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

Ecoutons une partie du commentaire de Bède le vénérable : Dès que le peuple des gentils eut appris la célébrité du nom de Jésus-Christ, il cherche à participer à ses grâces, malgré les oppositions nombreuses d'abord des Juifs, puis des gentils eux-mêmes, qui ne voulaient pas que le monde rendu à la lumière invoquât le nom de Jésus-Christ ; cependant leurs violentes attaques ne purent priver de la grâce du salut ceux qui étaient prédestinés à la vie… Le Seigneur appelle à lui cet aveugle qui crie, lorsqu'il charge les prédicateurs de porter aux gentils la parole de la foi. Ceux-ci appellent l'aveugle, l'excitent à la confiance, lui commandent de se lever et de venir trouver le Seigneur, lorsqu'en instruisant les ignorants, ils font naître dans leur âme l'espérance du salut, les font sortir de la fange des vices, et leur commandent de se préparer aux combats de la vertu.

dimanche 20 octobre 2024

29ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

20/10/2024

Marc 10, 35-45

Dimanche dernier nous avons entendu l’histoire de l’homme riche appelé par Jésus qui devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Aujourd’hui l’Evangile nous parle des apôtres, de ceux qui suivent déjà Jésus. Tout d’abord de Jacques et de Jean qui veulent réserver les meilleures places dans le Royaume de Dieu et puis des dix autres qui s’indignent contre Jacques et Jean. Autant dire que l’évangéliste ne nous cache pas les faiblesses de ces hommes que Jésus a pourtant choisis pour être ses apôtres, c’est-à-dire ses envoyés pour proclamer son message au monde entier. Les deux passages du chapitre 10 de l’Evangile selon saint Marc se complètent admirablement bien. Après la tentation de l’Argent-idole vient la tentation du Pouvoir-idole… La vanité de l’homme pécheur lui fait en effet estimer au plus haut point la richesse et le pouvoir. Le désir d’être le premier, le mieux placé, le plus riche et le plus puissant font partie de notre condition humaine après le péché des origines. Nous oublions en permanence le message de l’Ecclésiaste, Vanité des vanités, tout est vanité, y compris et surtout les richesses et le pouvoir. C’est la misère de l’homme sans Dieu décrite en ses moindres détails par Pascal dans ses Pensées. « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même » ; « L’homme est vain par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles » ; « Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure ». Dans ces trois pensées Pascal n’est pas misanthrope, il est réaliste. L’exemple de Jacques et Jean confirme la vérité de ces sentences.

Jésus avec patience essaie d’éduquer ses apôtres et de les remettre sur le chemin de la vérité qui est toujours celui de l’humilité. Il leur fait d’abord contempler le pouvoir despotique des grands de ce monde :

Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir.

Le pouvoir des apôtres, celui de l’Eglise du Christ, ne saurait être une imitation du pouvoir des puissants qu’ils soient rois, empereurs, dictateurs, tyrans ou présidents. Jésus détourne le regard de ses apôtres, fasciné par les grandeurs de ce monde, pour l’orienter à nouveau vers sa propre personne qui est l’unique mesure de toute véritable grandeur :

Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude.

Depuis l’époque de Constantin jusqu’à nos jours cette tentation des apôtres Jacques et Jean a été permanente dans l’Eglise : vouloir imiter le pouvoir des grands de ce monde, s’allier avec eux pour obtenir en retour puissance, prestige et richesse… L’Eglise y a souvent perdu sa liberté et surtout sa capacité à être apostolique, c’est-à-dire à transmettre l’Evangile en témoignant d’une échelle de valeurs qui n’est pas celle du monde, qui est même très souvent opposée à ce qui est estimé dans le monde. D’où, dès la première génération chrétienne, la mise en garde de l’apôtre Paul :

Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

Confronté à l’ambition humaine de ses apôtres qui veulent se mettre en avant et siéger sur des trônes, Jésus rappelle une fois de plus le chemin de l’Evangile :

Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous.

C’est l’humble service des frères dans la charité qui doit être la marque de fabrique du chrétien, du disciple de Jésus. Il doit être différent de ce qui se voit habituellement dans le monde : Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. C’est cette différence par rapport à la fascination exercée par les idoles de l’argent et du pouvoir qui constitue le témoignage vivant de ce que l’on est réellement attaché au Christ et à son Evangile. Cette différence du chrétien, une différence par l’esprit d’humilité, de service et de gratuité, est illustrée par l’enseignement de Jésus dans l’Evangile selon saint Matthieu :

Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

dimanche 6 octobre 2024

27ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

6/10/2024

Marc 10, 2-16 (Marc 12, 24)

Jésus n’était pas marié. Il a très rarement parlé du mariage. Il existe un contraste saisissant entre les très rares paroles du Christ à ce sujet et les innombrables documents de l’Eglise consacrés au mariage et à la famille, surtout au 20ème siècle, en particulier sous le pontificat de Jean-Paul II. Le passage essentiel des Evangiles dans lequel Jésus aborde le mariage est celui que nous venons d’entendre dans la version qu’en donne saint Marc. Notons que le Seigneur donne cet enseignement en réponse à une question-piège qui lui est posée par les pharisiens, une question portant sur la possibilité du divorce. Chez saint Marc Jésus répond à cette question par une autre question : Que vous a prescrit Moïse ? Il renvoie dans un premier temps les stricts observateurs de la Loi que sont les pharisiens à cette même Loi attribuée à Moïse. Ce dernier permet le divorce tout en protégeant la femme renvoyée grâce à l’obligation d’établir un acte de répudiation. Ce n’est qu’après avoir entendu la réponse de la Loi que le Seigneur répond en donnant sa propre réponse : C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. Ce passage est d’une extrême importance pour nous permettre de bien interpréter la Bible. Jésus nous donne ici une règle d’interprétation que nous pouvons employer pour d’autres sujets que le mariage. La Loi de Moïse a été donnée à des hommes pécheurs. Elle s’adapte en quelque sorte à la méchanceté du cœur humain en essayant de limiter cette méchanceté. Elle n’enlève pas le péché, elle le modère. C’est donc une loi qui tient compte de l’endurcissement des cœurs dans le péché. Le Seigneur, lui, remonte beaucoup haut que Moïse. Il nous invite à regarder le projet créateur de Dieu au commencement, donc avant le péché des origines. Jésus affirme que la Loi de la Création est supérieure à la Loi de Moïse. La première alliance, celle de la Création, l’emporte en sainteté et en importance sur l’alliance conclue plus tard à l’époque de Moïse. Si le Seigneur affirme nettement l’indissolubilité du mariage, donc le refus du divorce, c’est bien parce qu’il se réfère au projet de Dieu Créateur au commencement : Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! En affirmant cela Jésus se présente comme supérieur à Moïse, ce qui a dû faire grincer des dents les pharisiens… Mis à part cette insistance sur le caractère indissoluble de l’union de l’homme et de la femme, le Seigneur se contente de citer le verset essentiel du chapitre 2 de la Genèse sur le mariage : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ce verset 24 contient implicitement ce que nous nommons dans la préparation des couples au mariage « les piliers du mariage chrétien à l’église », trois sur quatre. Tout d’abord la liberté du consentement qui implique la maturité. C’est cela qui est signifié par l’expression « quitter son père et sa mère ». Se marier, c’est en effet être capable de se détacher de ses parents et de sa famille d’origine pour créer une nouvelle réalité : celle du couple et donc une nouvelle famille. Ce choix d’un mari ou d’une femme implique que désormais la priorité de l’amour ne va plus aux parents mais à sa femme ou à son mari. Après la liberté nous trouvons dans ce verset la fidélité et l’indissolubilité. « S’attacher à sa femme » : ce lien implique un choix exclusif donc le détachement vis-à-vis des autres femmes. Choisir sa femme, c’est exclure toutes les autres. « Devenir une seule chair », dans l’unité du corps et de l’esprit, implique que le mariage est pour toujours et que seule la mort de l’une des parties peut y mettre un terme. Il ne manque que le pilier de la fécondité, même si l’expression « une seule chair » peut faire penser à la procréation des enfants en évoquant l’union des corps. C’est dans le chapitre premier de la Genèse que la fécondité du couple est clairement affirmée sous la forme d’un commandement : Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. »

Enfin il est intéressant et utile de mettre en lien ce passage du chapitre 10 de l’Evangile selon saint Marc avec le verset 25 du chapitre 12 :

Lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans les cieux.

Le mariage est donc une réalité purement terrestre, limitée à notre vie sur cette terre. Dans le Royaume des Cieux cette réalité n’aura plus lieu d’être. Seule subsistera la charité universelle circulant entre les saints et les saintes dans la communion du Dieu trois fois saint.

dimanche 29 septembre 2024

26ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

29/09/2024

Marc 9, 38-48

Dans l’Evangile de ce dimanche saint Marc a rassemblé trois enseignements du Christ : Le premier enseignement porte sur le rapport que les chrétiens doivent avoir avec ceux qui ne partagent pas leur foi ; le second sur les bienfaits accordés aux chrétiens ; le troisième sur ceux qui sont cause de scandale et font chuter les autres. A ce dernier enseignement Jésus ajoute un développement sur ce qui, en nous, nous entraîne au péché, donc sur ce qui nous fait chuter. Je me limiterai au premier enseignement qui part d’une réflexion de l’apôtre Jean, réflexion faite probablement en vue d’obtenir l’approbation de Jésus : Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent.

Avant de regarder la réponse de Jésus, il convient de bien saisir le raisonnement de Jean. Expulser les démons au nom de Jésus est une bonne chose, mais, pour Jean et les autres apôtres, il fallait l’empêcher… Car la personne qui pratiquait cette libération ne faisait pas partie du groupe des disciples. Car il n’est pas de ceux qui nous suivent. Tout groupe religieux, y compris une paroisse ou un mouvement catholique, peut connaître cette tentation du sectarisme. La réaction de Jean montre qu’il se croit le possesseur du bien, l’unique bénéficiaire de l’action de Dieu. En dehors de mon groupe Dieu n’a pas le droit d’agir ! En dehors de ma paroisse, de mon mouvement ou de l’Eglise catholique il est interdit de faire du bien. Pour caricaturer nous sommes les bons et tous les autres sont mauvais. Ce sectarisme est frontalement opposé à ce que signifie catholique, c’est-à-dire universel dans le sens d’une ouverture bienveillante à ceux qui ne font pas partie de notre groupe ou qui ne partagent pas notre foi. Au commencement de l’Eglise il a fallu faire un choix entre sectarisme et universalisme. Les judéo-chrétiens voulaient conserver pour eux seuls l’Evangile du Christ tandis que d’autres comme l’apôtre Paul n’hésitaient pas à annoncer l’Evangile aux non-Juifs, aux Grecs c’est-à-dire aux païens du vaste empire romain. C’est cette ouverture universaliste qui a lentement déplacé le centre de gravité du christianisme de Jérusalem vers Rome où Pierre et Paul ont donné le témoignage suprême du martyre. Paul a montré avec un grand talent les conséquences du baptême chrétien, et cela à deux reprises :

Car tous, dans le Christ Jésus, vous êtes fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. (Galates 3)

Vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui, pour se conformer à l’image de son Créateur, se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance. Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous. (Colossiens 3)

La réponse de Jésus à Jean est tout le contraire d’une approbation. Il réprouve en effet l’esprit de sectarisme de son apôtre : Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Le projet de Dieu est celui de la réconciliation entre les hommes et de leur unité dans le Christ. Le vieil homme en nous résiste de toutes ses forces à ce salut catholique, c’est-à-dire offert à tous et qui n’exclue personne sous prétexte qu’il ne serait pas de ceux qui nous suivent. Combien de divisions, de jalousies, de ressentiment, même parfois de haine, entre les personnes et les groupes dans les paroisses et l’Eglise, en raison de cet esprit sectaire ? C’est ainsi que certains disciples sont cause de scandale en favorisant ce qui divise au lieu de rechercher ce qui nous unit : la foi et le baptême. Si ta main, si ton pied, si ton œil sont une occasion de chute, coupe-les… Ne laissons donc pas l’ivraie du sectarisme envahir notre cœur et étouffer en lui la charité catholique dont nous avons tant besoin pour que notre Eglise soit vivante et rayonnante.