dimanche 25 août 2024

21ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

25/08/2024

Jean 6, 60-69

Le scandale eucharistique provoqué par les paroles de Jésus entendues dimanche dernier grandit encore avec la conclusion du chapitre 6 de l’Evangile selon saint Jean :

Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ?... Ses disciples récriminaient à son sujet… À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner.

Ce ne sont plus seulement les Juifs en général qui sont scandalisés mais les disciples eux-mêmes. Alors que Jésus n’a cessé d’insister sur la nécessité de « manger sa chair et de boire son sang » (ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson), il répond au scandale par une affirmation d’une grande importance pour interpréter correctement ses paroles. Le scandale vient en effet d’une mauvaise compréhension de son enseignement sur l’eucharistie.

C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. (6, 63)

La chair n’est capable de rien… la chair ne sert de rien selon d’autres traductions… Voilà ce qui semble contredire des affirmations comme « ma chair est la vraie nourriture » … C’est donc le rapport entre chair et esprit qui va nous permettre de sortir du scandale pour accéder à la compréhension du mystère eucharistique. Nous trouvons une aide pour comprendre ce rapport dans le prologue même de l’Evangile selon saint Jean mais aussi dans le récit de la profession de foi de Pierre en saint Matthieu :

A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.

Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.

La chair et le sang indiquent dans la culture hébraïque ce monde d’en bas, purement humain et incapable de communiquer avec Dieu. Seul l’Esprit de Dieu est capable de vivifier la chair. Seule la grâce de l’amour divin est capable de faire vivre l’homme tout entier dans sa dimension charnelle et spirituelle. Je cite ici le commentaire de La Bible des peuples : « Jésus a parlé de nous donner sa chair ; il ne faut pas l’interpréter comme la continuation de la religion juive où l’on mangeait la chair des animaux sacrifiés. L’eucharistie contient le corps ou la chair du Christ ressuscité. C’est une réalité transformée par l’Esprit, transfigurée, et qui agit de façon spirituelle ». Dans le rite de l’eucharistie, c’est bien l’Esprit de Dieu qui est appelé sur le pain et le vin (épiclèse) pour qu’ils deviennent dans le sacrement le corps et le sang du Christ : Corps glorifié du Christ ressuscité. Il ne s’agit évidemment pas d’un morceau de viande comme celui que nous trouvons dans nos boucheries… Le réalisme eucharistique est spirituel car les paroles de Jésus dans la consécration sont esprit et elles sont vies. Ce réalisme de la présence réelle n’a rien à voir avec une « boucherie divine » qui nous servirait à la messe un morceau du corps de Jésus, ce qui réfute l’accusation porté par les païens contre les chrétiens d’être des cannibales qui mangent leur dieu.

Dans ses lettres l’apôtre Paul distingue les chrétiens charnels de ceux qui sont spirituels. Par exemple : Frères, quand je me suis adressé à vous, je n’ai pas pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des êtres seulement charnels, comme à des petits enfants dans le Christ. C’est du lait que je vous ai donné, et non de la nourriture solide ; vous n’auriez pas pu en manger, et encore maintenant vous ne le pouvez pas, car vous êtes encore des êtres charnels. Puisqu’il y a entre vous des jalousies et des rivalités, n’êtes-vous pas toujours des êtres charnels, et n’avez-vous pas une conduite tout humaine ? Le reproche de l’apôtre aux Corinthiens nous fait comprendre ceci : la conduite charnelle des chrétiens signifie qu’ils agissent uniquement d’après des critères humains et un jugement trop peu spirituel. Ils se laissent conduire par leurs passions et leurs convoitises au lieu de se laisser conduire par l’Esprit. Lorsque Jésus vit son agonie à Gethsémani, il enseigne à ses disciples endormis une grande vérité : L’esprit est ardent, mais la chair est faible. (Mt 26, 41) C’est bien parce que la chair (à ne pas confondre avec notre corps) est faible qu’elle ne sert de rien quand il s’agit de célébrer le mystère du sacrement de l’eucharistie. Ne nous approchons donc pas de ce sacrement avec la faiblesse de notre nature humaine mais dans le feu d’amour de l’Esprit. C’est le message même du chant eucharistique Tantum ergo :

Que les vieilles cérémonies fassent place au nouveau rite ;

Que la foi de nos cœurs supplée aux faiblesses de nos sens.

Adorons le corps et le sang du Seigneur ressuscité en esprit et en vérité, dans l’action de grâce et le mémorial du grand sacrement de l’eucharistie.

 

dimanche 18 août 2024

20ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

18/08/2024

Jean 6, 51-58

L’Evangile de ce dimanche est celui du scandale eucharistique. Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Le réalisme avec lequel Jésus parle du don de sa personne dans le pain de vie ne pouvait que choquer profondément les Juifs comme il a choqué les païens. Plus tard, au moment de la réforme protestante, ce même scandale a resurgi avec des variantes chez les réformateurs qui refusaient de croire en la présence réelle du Christ dans le pain de vie. L’enseignement de Jésus peut en effet faire penser dans un premier temps à du cannibalisme : manger la chair et le sang d’un homme. Mais si les Juifs sont si profondément choqués, c’est bien parce que l’enseignement de Jésus est en contradiction flagrante avec l’un des piliers de la loi de Moïse, la cacherout. Voici une définition de la cacherout que vous pouvez trouver sur Wikipédia :

La cacherout (« convenance de la cuisine et des aliments ») est le code alimentaire prescrit aux enfants d'Israël dans la Bible hébraïque. Elle constitue l'un des principaux fondements de lLoi, de la pensée et de la culture juive. Elle regroupe d'une part l'ensemble des critères désignant un aliment (animal ou végétal) comme permis ou non à la consommation, et d'autre part l'ensemble des lois permettant de les préparer ou de les rendre propres à la consommation. Les aliments en conformité avec ces lois sont dits casher, « aptes » ou « convenables » à la consommation.

Ecoutons à nouveau ce que Jésus affirme avec solennité à ses auditeurs : Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui.

A quatre reprises le Seigneur parle de boire son sang, ce qui est parfaitement opposé à la cacherout. Dès la sortie de l’arche Dieu édicte en effet cet interdit à Noé et à ses fils : Avec la chair, vous ne mangerez pas le principe de vie, c’est-à-dire le sang (Genèse 9, 4). Loi s’appliquant aux aliments d’origine animale… à plus forte raison s’il s’agit de sang humain ! Le chapitre 17 du Lévitique confirme cet interdit avec la plus grande sévérité, puisque l’enfreindre revient à être retranché du peuple : Si un homme, un homme de la maison d’Israël ou un immigré résidant parmi vous, consomme n’importe quel sang, je tournerai mon visage contre celui qui aura consommé le sang, et je le retrancherai du milieu de son peuple (10). Lorsque Jésus affirme que son sang est la vraie boisson, il ne peut ignorer la provocation que cela représente aux yeux des Juifs attachés au respect de la cacherout, d’autant plus qu’il délivre ce message dans la synagogue de Capharnaüm.

La sortie du scandale ne sera possible que grâce aux paroles de Jésus que nous entendrons dimanche prochain :

C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie.

Le réalisme avec lequel le Seigneur nous parle du don du pain de vie dans l’eucharistie est un réalisme spirituel. C’est dans l’Esprit Saint en effet que nous pouvons recevoir ces paroles sans être scandalisés comme l’ont été les Juifs et les païens. Si le sang représente la vie pour les Hébreux, comprenons bien que lorsque Jésus nous dit que son sang est la vraie boisson, il nous invite à saisir que dans l’eucharistie il nous fait le don de sa vie divine.

jeudi 15 août 2024

Assomption de Marie 2024

 


Assomption de Marie 2024

Au cœur de l’été nous célébrons l’Assomption de Marie, mystère que les chrétiens d’Orient appellent « dormition ». L’assomption, c’est la Pâque de Marie, sa résurrection en communion parfaite avec son Fils mort et ressuscité pour nous. L’assomption, c’est ce moment ultime de la vie terrestre de Marie, sa mort, sa dormition, qui correspond à sa participation à la pleine victoire de son Fils sur la mort. Dans ce mystère, Marie, parce qu’elle est la mère du Sauveur, anticipe la résurrection de la chair. Elle est pleinement sauvée corps et âme.

Je voudrais en cette solennité méditer avec vous le contenu de la prière mariale la plus utilisée, le Je vous salue Marie. Comme vous le savez la première partie de l’Ave Maria est une collection de citations bibliques tandis que la seconde partie a été composée par l’Eglise. C’est avec les paroles de Gabriel lors de l’Annonciation que nous commençons cette prière mariale : Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (Luc 1, 28). La salutation angélique nous apprend deux choses sur la jeune fille de Nazareth. Elle est comblée de grâce, c’est-à-dire totalement ouverte à l’action de Dieu et à son amour. En elle le mal et le péché n’ont aucune emprise. Elle est la toute sainte, la toute belle. Comme d’autres justes de l’Ancien Testament avant elle, Marie s’entend dire : Le Seigneur est avec vous. Dans la liturgie eucharistique c’est cette formule biblique que le célébrant adresse à l’assemblée et à chaque fidèle mais avec une variante : Le Seigneur soit avec vous. En particulier au commencement et à la fin de la messe, avant la bénédiction finale, mais aussi dans le dialogue qui introduit la proclamation de l’Evangile et la préface de la prière eucharistique. C’est avec les paroles d’Elisabeth lors de la Visitation que nous poursuivons notre prière mariale : Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni (1, 42). Ici encore la salutation d’Elisabeth (tu es bénie entre toutes les femmes) reprend une formule déjà présente dans l’Ancien Testament. Tout d’abord dans le livre des Juges : Bénie soit parmi les femmes Yaël, la femme de Hèber, le Qénite ; parmi les femmes qui vivent sous la tente, bénie soit-elle ! (Juges 5, 24) mais aussi dans le livre de Judith (13, 18) : Bénie sois-tu, ma fille, par le Dieu Très-Haut, plus que toutes les femmes de la terre ; et béni soit le Seigneur Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Marie est la femme bénie entre toutes parce qu’elle est la mère de Jésus, appelée par le Père à cette mission. Son fils est déclaré lui aussi « béni » par Elisabeth. La double bénédiction d’Elisabeth nous rappelle le lien intime entre Marie et son Fils. Le Catéchisme de l’Eglise catholique (n°487) déclare : Ce que la foi catholique croit au sujet de Marie se fonde sur ce qu’elle croit au sujet du Christ, mais ce qu’elle enseigne sur Marie éclaire à son tour sa foi au Christ.

La deuxième partie de l’Ave Maria proclame la sainteté de Marie et sa maternité divine : Sainte Marie, mère de Dieu. C’est lors du concile d’Ephèse en 431 que l’Eglise donne à Marie ce titre audacieux de Mère de Dieu (theotokos). Dieu, Esprit éternel donc sans commencement et sans corps, ne peut avoir de mère. Le Dieu de la Bible n’est pas Zeus ou Jupiter. C’est uniquement en raison du mystère de l’incarnation du Fils que Marie a reçu ce titre. Voici l’explication donnée par l’abrégé du catéchisme de l’Eglise catholique (n°95) : « Marie est vraiment Mère de Dieu parce qu’elle est la Mère de Jésus. En effet, celui qui a été conçu par l’opération du Saint-Esprit et qui est devenu vraiment son Fils est le Fils éternel du Père. Il est lui-même Dieu. » Nous terminons notre prière à Marie par une demande : Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ce n’est qu’en France que nous, pécheurs, recevons cette qualification de « pauvres », absente de la prière en latin ! Nous nous présentons à Marie avec humilité, conscient d’être éloignés de la sainteté qui est la sienne. Nous lui demandons d’intercéder pour nous sans préciser l’objet de notre demande. Nous lui laissons choisir ce qu’elle doit demander pour nous auprès de son Fils, elle qui est notre mère. Nous lui demandons de prier pour nous « maintenant » mais aussi « à l’heure de notre mort ». Chaque Ave Maria nous remet dans l’humilité et la fragilité de notre condition humaine : nous sommes pécheurs et mortels alors que Dieu est Saint et éternel. Par avance nous demandons à Marie, elle qui nous précède dans la gloire du Royaume avec son corps et son âme, de nous assister de sa présence maternelle lorsque le moment du grand passage viendra pour nous et de nous garder dans la foi, l’espérance et la charité au moment de l’agonie si nous avons à la vivre. L’Ave Maria comme le mystère de l’Assomption que nous célébrons en ce jour ouvre notre existence de créatures terrestres sur la vie éternelle déjà commencée ici-bas.


dimanche 11 août 2024

19ème dimanche du temps ordinaire / année B

11/08/2024

Jean 6, 41-51

Jésus, nouveau Moïse, doit endurer comme Moïse les récriminations du peuple, les murmures… rien de nouveau sous le soleil ! Les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. Pour eux Jésus n’est que le fils de Joseph… Ils butent sur le mystère de l’incarnation. Dieu ne peut pas se faire aussi proche des hommes, Dieu ne peut pas « descendre du ciel » pour se faire notre compagnon de route et nous partager le pain de vie. Ils ont leurs préjugés sur qui est Dieu et sa manière d’entrer en relation avec ses créatures humaines. Jésus profite de ce scandale pour les enseigner avec patience.

Première étape de cet enseignement : Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Jésus rappelle qu’il n’est pas seulement le fils de Joseph : il est envoyé par le Père et il est en relation avec lui d’une manière unique. Car c’est bien le Père qui attire les hommes vers son Fils. C’est par la grâce de Dieu que nous connaissons Jésus pour ce qu’il est : Fils de Dieu. Et cette connaissance qui nous unit à lui nous fait entrer dans le monde de la résurrection par la foi.

Deuxième étape de l’enseignement de Jésus : Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. Le Seigneur fait comprendre à ses auditeurs que s’ils étaient vraiment fidèles à Dieu, ils viendraient vers lui avec confiance au lieu de récriminer contre lui et de se scandaliser sous le prétexte qu’ils connaissent bien ses parents. Il rappelle que Dieu est capable de nous enseigner directement, intérieurement par le cœur et la conscience, sans passer par les rabbins ou les prêtres. L’Esprit Saint, en effet, agit librement dans le cœur de tous pour les unir au Père par Jésus. Deux prophètes avaient déjà proclamé cette vérité. Tout d’abord Isaïe, Tes fils seront instruits par le Seigneur, et grande sera leur paix (54, 13), et aussi Jérémie : Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands (31, 33.34).

Troisième et dernière étape de l’enseignement de Jésus : Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Cette affirmation essentielle de la théologie est présente dès le prologue de l’Evangile selon saint Jean : Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître (1, 18). Seul Jésus parmi les hommes a vu le Père parce qu’il est son Fils dans le mystère de la Sainte Trinité. C’est à ce titre que le pain de vie est infiniment supérieur à la manne donnée par Moïse dans le désert : Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas. Le pain de vie, Jésus lui-même, ne nourrit pas le corps pour un moment ; il nourrit l’âme et lui communique la vie même de Dieu, la vie éternelle.

La fin de notre page évangélique annonce la mort de Jésus en croix, offrande volontaire pour le salut de l’humanité : Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. Cette affirmation, nous le verrons dimanche prochain, augmentera encore le scandale et les murmures de la part des Juifs. Dans la deuxième lecture l’exhortation de Paul s’appuie sur le sacrifice du Christ, sacrifice annoncé dans l’enseignement sur le pain de vie : Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur.


dimanche 4 août 2024

18ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

4/08/2024

Jean 6, 24-35

Nous continuons en ce dimanche notre lecture du chapitre 6 de l’Evangile selon saint Jean. Après le signe de la multiplication des pains la foule se met à la recherche de Jésus qui a refusé d’être proclamé roi. Oui, Jésus a refusé ce succès facile que lui accordait la foule en se retirant dans la solitude car son œuvre est divine et non pas humaine. Face à cette foule le Seigneur qui sonde les cœurs n’hésite pas à affirmer : Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. Le constat reste le même que celui que nous avons déjà entendu de la part de saint Jean dimanche dernier : Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. La foule s’attache à Jésus par intérêt matériel : parce qu’il guérit et qu’il est capable de donner du pain en abondance.

Une fois de plus Jésus essaie de faire passer cette foule du niveau matériel au niveau spirituel en ouvrant les cœurs sur la perspective de la vie éternelle : Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau.

Il s’agit ici du rapport entre le pain qui nourrit le corps et le pain de vie qui nourrit et fortifie l’âme, du rapport entre notre vie terrestre limitée par la mort et la vie éternelle du Royaume de Dieu. L’invitation à élever le cœur vers les réalités spirituelles, à travailler pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, nous rappelle une autre invitation en saint Matthieu : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine.

Il nous faut bien comprendre ce rapport entre les réalités de notre vie humaine terrestre et celles du Royaume de Dieu. Si Jésus indique clairement la priorité du Royaume, cela ne signifie pas pour autant le mépris des simples réalités humaines et terrestres. Celles-ci ont une valeur et sont appelées à être transfigurées par l’Esprit de Dieu. C’est précisément ce qui se réalise avec les espèces eucharistiques, le pain et le vin, fruits de la terre et du travail des hommes, qui deviennent signes de la présence du Christ ressuscité au milieu de son Eglise, donc signes du Royaume déjà présent et à venir. Un sage de l’Ancien Testament, Qohélet, invite à sept reprises à goûter le bonheur humain comme un don de Dieu : Alors j’ai célébré la joie car il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil que manger, boire et se réjouir, de quoi l’accompagner dans sa peine tous les jours de sa vie, les jours que Dieu lui donne sous le soleil. La différence essentielle entre la simple joie humaine et la joie du Royaume ne réside pas d’abord dans une opposition entre ce qui est matériel et ce qui est spirituel. Nos joies humaines terrestres sont toutes fragiles et passagères, à l’image de notre vie. Alors que la joie qui vient de l’Esprit de Dieu est pour toujours. C’est ce que signifie bien la conclusion de notre page évangélique : Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

Contrairement au pain de la terre « qui se perd », le pain de vie, c’est-à-dire Jésus ressuscité, comble véritablement notre faim et soif de bonheur. Dans le même Evangile selon saint Jean, le Seigneur nous fait la promesse d’une joie solide parce que fondée en Dieu : Votre joie, personne ne vous l’enlèvera. La sainteté chrétienne consiste à vivre nos joies humaines et quotidiennes dans la seule perspective qui leur donne sens et valeur, celle du Royaume de Dieu qui, dans l’eucharistie, nous permet de nous offrir nous-mêmes avec toute notre vie afin d’être transfigurés par l’amour du Christ.

dimanche 28 juillet 2024

17ème dimanche du temps ordinaire / année B

 


17ème dimanche du TO/B

28/07/2024

Jean 6, 1-15

Dimanche dernier l’Evangile nous a montré la compassion du Christ à l’égard des foules : En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Dans l’Evangile de ce dimanche c’est cette même compassion qui pousse Jésus à nourrir les foules par le signe de la multiplication des pains. Pour 5 dimanches la liturgie de la Parole nous fait quitter la lecture suivie de l’Evangile selon saint Marc pour nous faire méditer le sixième chapitre de l’Evangile selon saint Jean, à partir d’aujourd’hui et ce jusqu’au 25 août. Ce chapitre 6 qui commence avec la multiplication des pains contient l’enseignement du Seigneur sur le pain de vie, donc sur le sacrement de l’eucharistie.

Au début de ce chapitre Jean nous explique pourquoi de grandes foules suivent Jésus : Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades. C’est donc le Jésus guérisseur qui attire les foules. Elles ne viennent pas d’abord pour écouter son enseignement sur le Royaume de Dieu. La motivation de la foule est donc très concrète et peu spirituelle. Il faut se remettre dans le contexte de l’antiquité pour comprendre l’importance des guérisons miraculeuses que ce soit dans le monde juif comme dans le monde païen. La médecine antique était la plupart du temps incapable de soigner les malades. Ceux-ci mettaient donc leur espérance dans les sanctuaires du dieu de la médecine consacrés aux demandes de guérison et qui avaient la fonction de nos hôpitaux. Les dévots qui avaient obtenu une guérison achetaient des ex-voto qu’ils laissaient en témoignage dans le sanctuaire du dieu ou pour demander une guérison. Il faut imaginer le monde antique recouvert de sanctuaires dédiés à Esculape, l’équivalent du sanctuaire de Lourdes pour nous chrétiens. Et chez les païens certains avaient aussi le don de guérir les malades comme en témoigne la vie d’Apollonios. De ce point de vue le monde juif n’était pas différent du monde païen : la bonne santé était un bien précieux pour tous, d’autant plus que l’espérance de vie était très limitée.

Une fois la foule rassasiée, l’évangéliste Jean relève sa réaction au signe accompli par le Christ : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. » Bizarrement la foule ne reconnaît pas en Jésus le Messie mais le Prophète annoncé, le terme est assez imprécis. Mais pas pour Jésus qui comprend immédiatement ce que cette reconnaissance de la part de la foule signifie : Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul. Contrairement à un gourou qui aurait profité au maximum de son succès auprès des foules, Jésus se retire. Il y a en effet un abime entre sa manière de concevoir sa mission et la perception qu’en a la foule. Pour ne pas entretenir ce malentendu il préfère fuir et se retirer dans la solitude. Lui vient pour prêcher le Royaume de Dieu. Il veut faire naître et développer chez ses auditeurs la vie spirituelle, la vie dans l’Esprit Saint. Il leur enseigne que Dieu est Esprit et que son Royaume n’est pas dans le Ciel mais en eux. Il leur enseigne une religion de l’intériorité et du cœur qui a son fondement dans la foi, c’est-à-dire dans une relation de confiance absolue avec celui qu’il appelle Abba, son Père chéri. Eux ont une vision extérieure de la religion, pire une vision politique : Dieu mis au service du nationalisme et du patriotisme du peuple d’Israël ; Dieu qui ne libère pas d’abord l’homme intérieur de ses esclavages mais qui va frapper les Romains et les expulser de la terre d’Israël. Bref un Dieu qui ressemble davantage à une idole qu’au Dieu Saint tel qu’il se révèle peu à peu avant la venue de Jésus, en particulier par l’enseignement et le témoignage des prophètes. Même les apôtres, les intimes de Jésus, auront besoin de beaucoup de temps pour se débarrasser de cette conception politique de la religion qui met l’Esprit au service de vues purement terrestres. En témoigne la première page du livre des Actes des apôtres, au moment de l’Ascension du Seigneur : Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Cette tentation d’une religion sans spiritualité, d’une religion mise au service de l’homme et de ses ambitions terrestres, a toujours été présente dans l’histoire de notre Eglise et dans le cœur des chrétiens. C’est cette manipulation de la religion qui a éloigné bien des personnes du message évangélique en produisant bon nombre d’athées. A nous de témoigner par notre vie tout entière que nous recherchons le Royaume de Dieu et sa justice et que nous n’avons pas d’autre ambition qu’incarner dans le monde d’aujourd’hui l’esprit des Béatitudes.

 


dimanche 21 juillet 2024

16ème dimanche du temps ordinaire / année B

 

21/07/2024

Marc 6, 30-34

Jésus fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger.

L’image du berger et des brebis est très utilisée dans la tradition biblique pour nous parler des relations entre Dieu et ses créatures humaines, entre Dieu et l’humanité ou son peuple (l’image du troupeau). Jésus assume pleinement cette image en se présentant dans les Evangiles comme le bon berger ou le bon pasteur. Dans l’Evangile de ce dimanche le cœur de Jésus est rempli de compassion pour ses contemporains qui sont comme des brebis sans berger. Comme toujours l’image n’est qu’une image. Le berger terrestre, lui, ne se soucie de ses brebis que dans son propre intérêt, elles sont son gagne-pain et elles finiront à l’abattoir ! Ce n’est pas le cas évidemment du berger divin qui donne sa vie pour ses brebis. Il ne les exploite pas, il les aime et parce qu’il les aime il veut les sauver des dangers qui les menacent. Les hommes ont besoin de bergers mais pas de n’importe quels bergers ni dans n’importe quelles conditions ! Nous avons besoin de guides et d’exemples qui puissent nous inspirer et nous fortifier sur le chemin de notre vie. Jésus est l’unique berger parce qu’il est à la fois vrai Dieu et vrai homme, chemin qui nous conduit et nous unit à Dieu notre béatitude. Avec le berger divin nous n’avons rien à craindre car nous sommes confiés à l’amour même de Dieu. Les bergers ou les pasteurs dans l’Eglise, tous ceux qui à un titre ou un autre, sont des guides spirituels ne le sont que dans la mesure de leur fidélité au Christ, de leur union avec lui. Ces dernières années notre Eglise a été ébranlée par le scandale des abus sexuels commis par des pasteurs. Il faut bien comprendre que dans la plupart des cas ces abus sexuels n’ont été possible qu’en raison des abus d’autorité de la part de ces mêmes pasteurs. Pour le dire autrement c’est le viol des consciences qui a rendu possible le viol des corps au nom d’une conception dévoyée de l’obéissance. Si nous avons besoin de guides spirituels pour progresser sur le chemin de la foi, nous ne devons jamais renoncer à notre conscience et à notre liberté, fondements de notre dignité humaine. Le vrai pasteur, le guide spirituel authentique, n’asservit pas les personnes en les dominant ou en les subjuguant et cela pour sa propre gloire humaine ou ses propres fins. C’est tout le contraire qui est vrai. Le critère qui nous permet de reconnaître le pasteur et le guide qui agissent selon l’esprit du Christ, c’est qu’en l’écoutant et en le suivant nous grandissons en liberté, nous connaissons la libération apportée par le Christ, nous faisons l’expérience de sa compassion. Le gourou asservit les autres pour lui-même alors que le pasteur leur ouvre un chemin de libération en vue de leur communion avec Dieu. Dieu nous a voulus libres comme en témoigne ce verset du Siracide : C’est lui qui, au commencement, a créé l’homme et l’a laissé à son libre arbitre (15, 14). Si Jésus perçoit bien le besoin que nous avons d’avoir des pasteurs, des guides et des frères qui nous encouragent dans notre vie avec Dieu, il nous invite aussi à utiliser le don de notre liberté humaine. Nous devons être des adultes dans la foi et être capables de prendre par nous-mêmes des décisions pour notre vie comme en témoigne ce passage de l’Evangile selon saint Luc : Hypocrites ! Vous savez interpréter l’aspect de la terre et du ciel ; mais ce moment-ci, pourquoi ne savez-vous pas l’interpréter ? Et pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste ? Bref nous pouvons consulter nos pasteurs lorsque nous hésitons ou lorsque nous sommes dans le doute, mais n’oublions pas que la décision ultime nous appartient et qu’il s’agit bien de suivre notre conscience éclairée par la prière et par le Saint Esprit. Jésus nous le dit : nous sommes capables de juger par nous-mêmes de ce qui est juste. L’évêque, le prêtre, le supérieur de communauté, l’accompagnateur spirituel ne nous dispensent jamais de l’usage de notre liberté. Ils doivent au contraire nous encourager à faire les bons choix librement.

Pour conclure je citerai le concile Vatican II : La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure (Gaudium et Spes 17).