dimanche 26 février 2023

Premier dimanche de Carême / année A

 

26/02/2023

Genèse 3, 1-7

Au commencement du Carême les lectures bibliques nous font faire un parcours qui part de la première tentation aux tentations de Jésus, du jardin d’Eden au désert. Le récit imagé du péché des origines au chapitre 3 de la Genèse mérite que l’on s’y arrête avec attention. C’est un récit type dans le sens où il nous présente les caractéristiques de toute tentation ainsi que la tactique adopté par le tentateur représenté ici par le serpent qui, dans le texte de la Genèse, n’est pas Satan mais simplement le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits, littéralement nu plus que tout vivant du champ. C’est donc ici un animal qui joue le rôle du tentateur, un animal doué de langage et qui s’adresse à la femme en ces termes : Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? Le serpent n’affirme rien, il se contente à travers une question d’insinuer le doute, de troubler la femme. Il utilise pour cela le mensonge. La femme garde cependant la clarté de son esprit et elle rectifie le mensonge en rétablissant la vérité : Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.” » Sa réponse au serpent n’est pourtant pas totalement exacte. Voici ce que Dieu avait réellement dit à l’homme : Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ; mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras. La femme semble opérer une confusion entre l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent quant à lui ne se décourage pas pour autant et il revient à l’attaque avec une nouvelle argumentation : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. Dans un premier temps, lui qui est menteur, accuse Dieu de mentir ! Et pour convaincre la femme il lui montre une image de Dieu jaloux de ses prérogatives et qui veut maintenir l’homme et la femme dans l’ignorance. Bien plus, alors que Dieu fait entrevoir la mort en cas de désobéissance, le serpent fait miroiter la promesse de la divinisation : vous serez comme des dieux ! Dans l’état d’innocence qui est celui de l’homme et de la femme le bien et le mal n’ont aucune signification. S’ils mangent de ce fruit défendu, ils découvriront en effet l’existence du bien et du mal. L’orgueil, car ce péché est bien le péché capital d’orgueil, consistera pour eux à déterminer par eux-mêmes, sans se référer à Dieu, ce qui est bien et ce qui est mal. C’est à ce moment précis que la femme cède à la tentation non seulement à cause du serpent mais en raison de l’apparence du fruit défendu : La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Savoureux, agréable, désirable : c’est ainsi que le péché se présente à nos yeux. Lorsque nous cédons à la tentation, c’est bien parce que le mal du péché se présente toujours à nous sous l’apparence d’un bien. Nous ne recherchons pas le mal pour le mal. Nous oublions ainsi la vérité de ce que Marc Aurèle affirme dans l’une de ses pensées : Celui qui pèche, pèche contre lui-même ; celui qui est injuste, se fait tort à lui-même en se rendant lui-même méchant (IX. 4). Notre faiblesse humaine face à la tentation provient en même temps de notre manque de foi en Dieu, d’une fausse image que nous pouvons nous faire de lui, et du pouvoir de nos sens. Pensons à savoureux évoquant le sens du goût, agréable à regarder évoquant le sens de la vue. Le péché de la femme s’explique autant par ses sens mis en éveil que par son esprit voulant s’égaler à Dieu par le moyen de l’intelligence. Dans sa première lettre saint Jean traduit bien l’expérience de ce péché des origines et de ceux qui s’en sont ensuivis : Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde.

Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. Ainsi se conclut le récit de la première tentation qui fera sortir l’homme et la femme du jardin des délices et de l’innocence. Notons la passivité de l’homme qui ne pose aucune question à sa femme alors que c’est lui qui a entendu l’interdiction divine de manger de ce fruit. Enfin au lieu de devenir des dieux omniscients selon la parole du serpent, ils deviennent semblables à cet animal, c’est-à-dire nus, ayant perdu l’innocence au profit de la ruse. Dans le désert des tentations Jésus est victorieux en opposant à la parole du tentateur (qui est capable d’aller jusqu’à citer un verset biblique pour atteindre ses fins) la parole de Dieu. Enfin Paul nous montre la disproportion infinie existant entre notre péché et l’amour miséricordieux de Dieu manifesté dans son Fils Jésus :

Il n'en va pas du don gratuit comme de la faute… Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus.

 

 

dimanche 29 janvier 2023

Quatrième dimanche du temps ordinaire / année A

 

29/01/2023

Matthieu 5, 1-12

Dans l’Evangile selon saint Matthieu les Béatitudes sont le deuxième enseignement de Jésus au commencement de son ministère. Le premier était délivré sous la forme d’un message, d’un appel au changement de vie : Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. Dans les Béatitudes le Seigneur déclare « heureux » ceux qui se sont convertis. Pour eux le royaume des Cieux n’est pas seulement tout proche, il est présent, déjà donné comme une réalité : Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Dans la version araméenne des Béatitudes Jésus commence son enseignement par ces mots : Ils ont le Bien, les pauvres dans le souffle de l’Esprit, car ils ont le Royaume du Ciel. Or le Bien dans la Bible, c’est Dieu. Le bonheur s’identifie donc à l’amitié avec Dieu.

La première béatitude reçue avec les autres lectures de ce dimanche nous donne la clé d’entrée dans le royaume des Cieux : Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Il s’agit bien de la pauvreté spirituelle, la pauvreté de celui qui se laisse guider, purifier et dépouiller par l’Esprit de Dieu. La troisième béatitude nous aide tout particulièrement à mieux comprendre la première : Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Jésus n’invente rien. Il ne fait que citer le psaume 36 : Les doux posséderont la terre et jouiront d’une abondante paix. Une autre traduction propose : Heureux ceux qui sont humbles. Douceur, humilité, pauvreté de cœur sont en effet des réalités très proches. L’humilité est au cœur de l’exhortation du prophète Sophonie dans la première lecture : Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles du pays, qui accomplissez sa loi. Cherchez la justice, cherchez l’humilité. Et saint Paul ose écrire aux Corinthiens : Ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose. Jésus nous livre donc au cœur des Béatitudes le secret du royaume des Cieux : c’est bien la pauvreté de cœur ou l’humilité. Cette attitude intérieure attire Dieu, elle dispose pleinement à l’accueil de sa présence et de sa grâce. Elle est l’antidote au péché des origines, péché d’orgueil, et à tous nos péchés. L’humilité est reconnaissance de notre condition de créatures et donc de notre dépendance vis-à-vis du Père. Elle nous fait comprendre où se trouve notre véritable bonheur : en Dieu et dans son amitié. Pauvreté de cœur, douceur et humilité dessinent un style de vie, la manière chrétienne de vivre dans ce monde sans être du monde. Ces qualités du cœur transforment concrètement toute notre vie. Par exemple celui qui est humble sera forcément pacifique : Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Les conflits entre nous et les guerres sont très souvent des conflits d’égos (je veux avoir raison, je veux être le plus fort), s’appuyant dans le cas des guerres sur l’orgueil des nationalismes. Ces conflits sont aussi la conséquence de notre cupidité, de notre désir de nous approprier par la force les richesses d’autrui. Le cœur doux et humble sait que les richesses sont trompeuses, qu’elles constituent une illusion mortelle qui nous détourne de la justice de Dieu. Comme l’affirme le psaume 48, l'homme comblé qui n'est pas clairvoyant ressemble au bétail qu'on abat. Celui qui est pauvre de cœur et humble est toujours bienveillant et disposé au pardon et à la réconciliation, en cela aussi il est artisan de paix : Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Dans sa lettre aux Colossiens l’apôtre Paul ressaisit l’enseignement de Jésus dans les Béatitudes. Son exhortation est toujours actuelle pour chacun d’entre nous et pour le style de vie chrétien dans l’Eglise et dans le monde : Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience.

dimanche 22 janvier 2023

Troisième dimanche du temps ordinaire / année A

 

22/01/2023

Matthieu 4, 12-23

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali. Après la retraite de Jésus au désert et l’épreuve des tentations, il apprend l’arrestation de Jean. Cette nouvelle provoque en lui la décision de s’installer à Capharnaüm au nord de la Galilée. De manière étrange le commencement de la mission de Jésus nous est présenté par Matthieu comme une mise à l’écart, un retrait : il se retira. Ce retrait en Galilée met Jésus aux frontières du monde païen, à proximité de ceux qui ne sont pas Juifs. Le Seigneur ne commence pas sa mission en Judée, le cœur historique de la foi d’Israël, le lieu du culte divin avec le temple de Jérusalem. Son premier message reprend celui de tous les prophètes : Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. Convertissez-vous ou repentez-vous. Jésus appelle donc ses contemporains à un changement de vie. Il s’agit de s’alléger du fardeau de ses propres péchés, du joug du mal, pour entrer dans la joie d’une vie nouvelle, d’un nouveau départ. C’est cela que permet le repentir. Le message de Jésus est capable de susciter pour ceux qui le prennent au sérieux une grande espérance et une joie que Dieu seul peut donner. Dieu en Jésus se fait tout proche. Proche des Juifs comme des païens. La deuxième lecture nous montre à quel point il nous est difficile de nous débarrasser de l’homme ancien pour revêtir l’homme nouveau. Les Corinthiens ont beau être chrétiens, ils raisonnent selon l’esprit du monde. Ils oublient l’essentiel, leur appartenance au Christ par la foi et le baptême, pour mettre leur orgueil dans des hommes. Au cœur de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens nous ressentons avec douleur le poids de toutes ces divisions non seulement entre chrétiens de différentes confessions mais au sein même de l’Eglise catholique, au sein même de nos communautés paroissiales. L’esprit du diviseur est à l’œuvre chaque fois que nous raisonnons de manière trop humaine, chaque fois que nous oublions l’appel à changer de vie et à devenir meilleurs, chaque fois que nous oublions de mettre le Christ au centre pour finalement nous rendre esclaves de tel ou tel parti (ou sensibilité comme on dit aujourd’hui) à l’intérieur de l’Eglise, forcément meilleur que les autres. Toutes ces divisions sont la conséquence de notre manque de communion profonde avec le Christ. Elles nous empêchent d’entendre l’appel du Christ qui résonne encore aujourd’hui : Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.

Venez à ma suite, non pas à la suite de Paul, d’Apollos, de Pierre ou de leurs équivalents contemporains. Pas de place pour les gourous dans l’Eglise, autrement elle devient un phénomène sectaire. Les saints et les saintes ne sont pas des gourous mais des frères et sœurs qui nous indiquent le Christ comme unique chemin et qui incarnent une partie de la beauté de l’Evangile. Chaque chrétien à sa manière et selon sa vocation propre est pêcheur d’homme. Mais cette pêche évangélique ne donne pas la mort, elle donne la vie du Christ et sa lumière. Cette pêche évangélique rassemble dans le filet de l’Eglise les hommes divisés et dispersés pour en faire le peuple de Dieu. Le premier appelé, Pierre, le roc solide, a un ministère d’unité et de communion pour tous les disciples du Christ et pour tous les hommes. Ce ministère pétrinien s’incarne dans des hommes, faibles et pécheurs comme Pierre, élus par leurs frères cardinaux. Il est précieux car il nous préserve de la dispersion des opinions humaines et d’une foi orgueilleuse et élitiste, une foi partisane. Se convertir, c’est aussi se laisser guider et enseigner par celui qui a reçu cette lourde charge de préserver et favoriser la communion catholique.

dimanche 15 janvier 2023

Deuxième dimanche du temps ordinaire / année A

 

15/01/2023

Jean 1, 29-34

Le temps de Noël s’est achevé lundi 9 avec la fête du baptême du Seigneur. Et voilà qu’au commencement du temps ordinaire nous retrouvons le baptême de Jésus par Jean. Nous sommes dans ce temps de la liturgie entre Noël et le commencement du carême qui aura lieu cette année le 22 février, dans cette première partie du temps ordinaire. La liturgie veut nous faire revivre le temps de la manifestation et de la prédication de Jésus, le temps si bref de son ministère public. En ce dimanche c’est Jean qui nous présente Jésus au commencement de son ministère. C’est en baptisant Jésus que Jean a reçu la révélation de qui il était. Avant il ne le connaissait pas. Jean reçoit cette révélation de l’Esprit Saint. On pourrait affirmer que c’est en baptisant Jésus de Nazareth que Jean devient croyant car, comme il le dit, il a vu. Le témoignage de Jean sur Jésus tient en deux affirmations :

Il le présente en effet comme l’Agneau de Dieu et le Fils de Dieu.

La personne de Jésus ne peut donc pas se comprendre sans une référence forte et unique à Dieu. Il appartient à Dieu et il renvoie à Lui.

Il est d’abord l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Pour les Juifs cette expression renvoyait bien sûr à l’agneau pascal, à la multitude des agneaux qui étaient sacrifiés chaque année par le peuple en mémoire de la Pâque. Dès le commencement Jean nous fait comprendre la fin des sacrifices de l’Ancienne Alliance. Non plus une multitude d’agneaux mais un agneau unique qui est un homme. L’agneau symbolise l’innocence et la douceur. Dans le contexte de la Pâque juive il est associé au sacrifice donc à la mise à mort. L’innocent et le doux est condamné à la violence du sacrifice. Plus tard Jésus se présentera lui-même comme doux et humble de cœur, reprenant le symbolisme de l’agneau. Jean annonce donc dès le commencement la mort violente de Jésus, innocent sacrifié. Et il nous donne le sens de cette mort : enlever le péché du monde. Nous ne sommes plus dans les limites du peuple Juif. La mort de Jésus aura une signification universelle en vue du pardon des péchés non pas seulement pour le peuple mais pour tous les peuples et pour le monde entier. Le singulier utilisé par Jean, le péché du monde, nous renvoie à la racine du mal. Tous les péchés que nous pouvons commettre s’enracinent dans notre nature humaine marquée par le péché des origines. Finalement il n’existe qu’un péché, celui de l’orgueil de la créature qui décide de vivre sa vie de manière totalement indépendante, coupée de sa source qui est Dieu. Le grand remède à ce péché du monde est bien l’humilité qui opère le mouvement inverse. C’est la raison pour laquelle Dieu lui-même choisit le chemin de l’abaissement de son Fils pour nous réconcilier avec lui.

Jésus est Agneau de Dieu et Fils de Dieu. Cette filiation en Dieu, mystère de la sainte Trinité, indique le lien qui unit d’une manière unique l’homme Jésus à celui que nous nommons Dieu et qu’il appelle son Père. L’esprit qui anime le Fils est ainsi diamétralement opposé à l’esprit de ceux qui sont soumis au péché du monde. Un esprit qui reconnait dans la joie et l’action de grâce sa dépendance vis-à-vis du Père, l’esprit des Béatitudes : Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Béatitude que l’on pourrait traduire de la manière suivante :

Heureux ceux qui reconnaissent que leur souffle vient de Dieu, heureux ceux qui reconnaissent qu’ils ne sont pas la source de leur vie.

dimanche 25 décembre 2022

NOEL 2022 / Messe du jour


Jean 1, 1-18

Hier, pour la messe de la nuit de Noël nous avons contemplé l’enfant de la crèche avec saint Luc : Marie mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Aujourd’hui, nous contemplons le même mystère avec les yeux d’aigle de saint Jean le théologien : Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

La vision de Luc est humble, celle de Jean grandiose, mais elles nous donnent accès au même mystère, celui de l’incarnation par lequel non seulement Dieu se fait homme mais aussi notre frère. Et c’est à Noël qu’il inaugure ce chemin de fraternité avec nous en commençant sa vie au milieu de nous comme un nouveau-né. Ce nouveau-né, c’est bien le Verbe, la Parole éternelle de Dieu. Jésus, Fils de Dieu, devra attendre de grandir pour faire sien le langage des hommes. Il commence comme tous les bébés de la terre sans cette capacité du langage et pourtant il est bien la Parole de Dieu faite chair. C’est d’ailleurs l’origine latine de notre mot enfant qui nous le rappelle : infans, désignant le très jeune enfant qui ne parle pas. Sur ses 33 années de vie parmi nous Jésus n’a enseigné par sa parole que pendant les trois dernières années de sa vie, ce que l’on appelle son ministère public. La plus grande partie de sa vie a été une vie humble et cachée à Nazareth. Entre sa naissance dans la crèche et le jour de son baptême, Jésus, le Verbe, nous a parlé, nous a enseigné par son silence. Il nous a parlé en choisissant une vie humble et ordinaire au milieu des siens. Chez saint Luc et saint Jean deux lieux sont liés à la manifestation du Fils de Dieu dans notre humanité : la mangeoire et la tente. Car la traduction littérale du verset 14 du magnifique prologue est la suivante : Et le Verbe s’est fait chair, il a planté sa tente parmi nous. Si Dieu choisit comme lieu de sa naissance une mangeoire, il se présente aussi à nous comme celui qui séjourne parmi nous sous une tente. C’était déjà le cas lors des 40 années passées dans le désert par le peuple d’Israël après sa libération de l’esclavage en Egypte. L’image de la tente évoque un Dieu voyageur, un Dieu en mouvement, un Dieu qui nous accompagne là où nous sommes, là où nous en sommes dans notre chemin de vie. Le tabernacle de nos églises, accueillant le trésor du pain eucharistique, est une image de la tente de l’incarnation. Dans le prologue de saint Jean, l’évangéliste nous présente Jésus comme la vraie lumière : En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes… Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Oui, Jésus dans le mystère de son enfance et de toute sa vie, illumine nos cœurs par sa présence. Il nous parle en donnant une signification à notre vie, une direction.  Une phrase sans verbe ne signifie rien, en effet. Jésus infiltre sa douce lumière dans nos ténèbres, celles de nos échecs et de nos péchés, de nos souffrances et de nos deuils. Il vient nous enseigner le chemin de la véritable joie avec Dieu et entre nous, si nous le voulons bien, dans la mesure où nous l’accueillons et l’acceptons dans le mystère de la foi. Noël est toujours un appel à faire confiance dans le triomphe de la lumière sur nos ténèbres intérieures et celles de notre monde.

Nous ne connaissons pas la date de naissance de Jésus. Lorsqu’au 4ème siècle les chrétiens ressentent le besoin d’instituer cette fête, ils choisissent une date proche de celle du solstice d’hiver, le moment où le jour regagne du terrain sur la nuit… Depuis l’année 274, les Romains fêtaient le 25 décembre le soleil invaincu. Les chrétiens ayant saisi le mystère de l’incarnation choisirent de christianiser la fête païenne de la naissance du soleil invaincu. Bien avant l’institution de la fête de Noël, saint Jean affirmait dans son prologue : La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. Noël est bien cette fête lumineuse au sein des ténèbres de l’hiver. C’est à chacun d’entre nous que Jésus confie sa divine lumière pour que nous la fassions rayonner en aimant comme lui nous a aimés, davantage par nos actes que par nos paroles.


 

NOEL 2022 / Messe de la nuit

 


Luc 2, 1-14

Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. C’est avec ces mots d’une grande simplicité que saint Luc nous parle de l’événement le plus important de notre histoire humaine : le mystère de l’incarnation par lequel Dieu se fait homme en naissant du sein de la Vierge Marie, l’épouse de Joseph. L’évangéliste est bref et sobre. Lorsque nous écoutons le récit qu’il nous donne de la Nativité de Jésus nous sommes frappés par le contraste entre la grandiose introduction et la simplicité extrême de cette naissance. D’un côté nous avons en effet l’empereur Auguste, le maître du plus grand Empire de l’époque, qui ordonne un recensement, de l’autre nous avons un bébé couché dans une mangeoire, naissant dans une ville illustre pour le petit peuple Juif mais obscure pour le grand peuple romain. Jésus naît à la marge de cet immense Empire romain, dans une petite province orientale. Il naît pour reprendre un mot cher au pape François dans les périphéries du monde romain. Dieu, par fidélité à son peuple, choisit le territoire de l’ancien Israël pour donner au monde son Fils. Mais de manière plus profonde encore Dieu choisit de manifester son Fils dans l’humilité, la simplicité et la pauvreté, très loin de la demeure d’Auguste à Rome.

Dans la nuit de Noël, en Palestine, Dieu se fait notre frère en nous donnant son Fils. Dieu se fait notre compagnon dans l’expérience de la condition humaine, sur la route de l’histoire de notre humanité. Dans les lectures de la nuit de Noël nous percevons le contraste entre le signe donné aux bergers, un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire, et l’identité de l’enfant qui vient de naître : oui, ce bébé, est réellement le Sauveur, le Christ, le Seigneur. Il est d’après la prophétie messianique d’Isaïe Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix. En contemplant la crèche nous comprenons que le Dieu fort choisit de se manifester à nous dans la faiblesse et l’humilité. Sa force divine est cachée, et c’est en étant cachée qu’elle est capable de nous sauver et de nous attirer à Lui. C’est l’un des grands enseignements du mystère de Noël : le chemin du salut, donc de la vie, est celui de l’abaissement de Dieu, celui de l’humilité et de la pauvreté de Dieu. Dieu se fait notre frère, non pas en naissant dans la splendeur du palais d’Auguste à Rome, au centre du monde, mais en naissant dans la mangeoire d’une ville oubliée à la périphérie du grand Empire. Auguste avait apporté à cet Empire la paix après un siècle de guerres civiles. Ce n’est pas un hasard si Dieu fait concorder la naissance du Prince de la paix avec l’avènement de la paix civile, l’âge d’or augustéen. La paix de Dieu rejoint ainsi la paix des hommes célébrée par l’autel de la paix à Rome.

A Noël Dieu se fait notre frère et notre nourriture. Il vient au monde dans la mangeoire destinée à nourrir les animaux de l’étable. Il vient au monde dans la cité du roi David, Bethléem, ce nom signifiant la maison du pain. Dès sa naissance Jésus se fait pain pour nous nourrir de la Parole de Dieu. Lui qui ne parle pas encore nous parle en silence par l’humilité de sa naissance. Remarquons bien qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune… d’où cette naissance à l’écart, dans une étable au milieu des animaux. En cette sainte nuit de Noël, Dieu, une fois de plus, nous invite à donner une place dans notre cœur, dans notre vie, dans nos actions, dans nos pensées, à la manifestation de son Fils au milieu de nous. Dieu nous invite à la prière et à la communion. Fortifiés par le pain du Prince de la paix, soyons artisans de paix. Goûtons cette joie que Dieu nous offre en abondance et soyons dans l’action de grâce !


dimanche 11 décembre 2022

Troisième dimanche de l'Avent / année A

 

Desiderio desideravi, lettre apostolique du pape François (3)

11/12/2022

En ce troisième dimanche de l’Avent j’achève ma présentation de la lettre du pape François consacrée à la formation liturgique du peuple de Dieu avec le dernier chapitre intitulé ars celebrandi. Au n°48 le pape fait le lien entre l’art de célébrer et l’univers symbolique propre à la liturgie :

L’ars celebrandi, l’art de célébrer, est certainement l’une des façons de prendre soin des symboles de la liturgie et de croître dans une compréhension vitale de ceux-ci… L’ars celebrandi ne peut être réduit à la simple observation d’un système de rubriques, et il faut encore moins le considérer comme une créativité imaginative – parfois sauvage – sans règles. Le rite est en soi une norme, et la norme n’est jamais une fin en soi, mais elle est toujours au service d’une réalité supérieure qu’elle entend protéger.

Le mot art permet au pape de développer la métaphore selon laquelle les sujets de la célébration chrétienne sont comparables à des artistes. De la même manière que les chrétiens sont formés par la liturgie, ainsi le véritable artiste ne possède pas un art, mais il est possédé par lui (50). Au n°51 le pape nous met en garde contre une tentation quand on aborde l’art de célébrer :

En parlant de ce thème, nous sommes enclins à penser qu’il ne concerne que les ministres ordonnés qui exercent le service de la présidence. Mais en fait, il s’agit d’une attitude que tous les baptisés sont appelés à vivre. Je pense à tous les gestes et à toutes les paroles qui appartiennent à l’assemblée : se rassembler, marcher en procession, s’asseoir, se tenir debout, s’agenouiller, chanter, se taire, acclamer, regarder, écouter.

A propos des gestes des membres de l’assemblée eucharistique le pape montre leur importance pour notre intériorité, les gestes extérieurs du corps façonnant notre spiritualité :

Ce sont des gestes et des paroles qui mettent de l’ordre dans notre monde intérieur en nous faisant vivre certains sentiments, attitudes, comportements (51).

Au n°52 le pape François place le silence parmi les gestes rituels et en souligne l’importance :

Parmi les gestes rituels qui appartiennent à l’ensemble de l’assemblée, le silence occupe une place d’importance absolue. Bien souvent, il est expressément prescrit dans les rubriques. Toute la célébration eucharistique est immergée dans le silence qui précède son début et qui marque chaque moment de son déroulement rituel…Le silence liturgique est le symbole de la présence et de l’action de l’Esprit Saint qui anime toute l’action de la célébration. C’est pourquoi il constitue un point d’arrivée dans une séquence liturgique… Nous sommes appelés à accomplir avec un soin extrême le geste symbolique du silence. À travers lui, l’Esprit nous donne forme.

Au n°53 le pape revient sur l’importance des gestes avec l’exemple de l’agenouillement :

Aussi l’agenouillement doit être fait avec art, c’est-à-dire avec une pleine conscience de son sens symbolique et du besoin que nous avons de ce geste pour exprimer notre manière d’être en présence du Seigneur.

Si l’ars celebrandi concerne toute l’assemblée, il est également vrai que les ministres ordonnés doivent y porter une attention toute particulière (54)… Il y aurait beaucoup à dire sur l’importance et la délicatesse de la présidence de la célébration eucharistique (55). Au n°56 le pape introduit ainsi le rôle de président de l’assemblée que le prêtre assume dans la célébration :

Le prêtre vit sa participation caractéristique à la célébration en vertu du don reçu dans le sacrement de l’Ordre, et celle-ci s’exprime précisément dans la présidence. Comme tous les rôles qu’il est appelé à remplir, il ne s’agit pas en premier lieu d’un devoir qui lui est assigné par la communauté, mais plutôt d’une conséquence de l’effusion de l’Esprit Saint reçue lors de l’ordination, qui le rend apte à une telle tâche. Le prêtre aussi est formé par le fait qu’il préside l’assemblée qui célèbre.

 

Le prêtre rend présent le Seigneur ressuscité au milieu de l’assemblée réunie au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit :

 

Pour que ce service soit bien fait – et même avec art ! – il est d’une importance fondamentale que le prêtre ait tout d’abord une conscience aiguë d’être, par la miséricorde de Dieu, une présence particulière du Seigneur ressuscité. Le ministre ordonné est lui-même l’un des modes de présence du Seigneur qui rendent l’assemblée chrétienne unique, différente de toute autre assemblée (cf. Sacrosanctum Concilium, n.7). Ce fait donne une profondeur sacramentelle – au sens large – à tous les gestes et paroles de celui qui préside (57).

 

Au n°57, le pape utilise une magnifique expression pour caractériser le rôle de médiateur du prêtre dans la célébration :

 

C’est comme s’il était placé au milieu entre le cœur brûlant de l’amour de Jésus et le cœur de chaque croyant, objet de son amour. Présider l’Eucharistie, c’est être plongé dans la fournaise de l’amour de Dieu.

 

La norme liturgique ultime, la règle suprême, ne provient pas de l’extérieur, ou même de l’autorité de l’Eglise, mais bien de la réalité même du sacrement de l’eucharistie, réalité assimilée et intériorisée autant par les membres de l’assemblée que par celui qui la préside au nom du Seigneur :

La norme la plus élevée, et donc la plus exigeante, est la réalité même de la célébration eucharistique, qui sélectionne les mots, les gestes, les sentiments qui nous feront comprendre si notre usage de ceux-ci est ou non à la hauteur de la réalité qu’ils servent. Il est évident que cela ne s’improvise pas. C’est un art. Cela demande de la part du prêtre de l’application, un entretien assidu du feu de l’amour du Seigneur qu’il est venu allumer sur la terre (cf. Luc 12,49).

 

Au n°60 le pape dessine les contours de la spiritualité sacerdotale s’incarnant dans la célébration de la messe :

 

C’est la célébration elle-même qui éduque le prêtre à ce niveau et à cette qualité de présidence. Il ne s’agit pas, je le répète, d’une adhésion mentale, même si tout notre esprit ainsi que toute notre sensibilité doivent y être engagés. Ainsi, le prêtre se forme en présidant les paroles et les gestes que la liturgie met sur ses lèvres et dans ses mains.

Il n’est pas assis sur un trône car le Seigneur règne avec l’humilité de celui qui sert.

Il ne détourne pas l’attention de la centralité de l’autel, symbole du Christ, car c’est de son côté transpercé qu’il laissa couler l’eau et le sang, source des sacrements de l’Église et le centre de notre louange et de notre action de grâce

En s’approchant de l’autel pour l’offrande, le prêtre est éduqué à l’humilité et à la contrition par les paroles : « Le cœur humble et contrit, nous te supplions, Seigneur, accueille-nous : que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi, Seigneur notre Dieu ». 

Il ne peut pas compter sur lui-même pour le ministère qui lui est confié, car la liturgie l’invite à prier pour être purifié par le signe de l’eau, lorsqu’il dit : « Lave-moi de mes fautes, Seigneur, et purifie-moi de mon péché »…

À cette offrande, il participe par l’offrande de lui-même. Le prêtre ne peut pas raconter la Cène au Père sans y participer lui-même. Il ne peut pas dire : « Prenez, et mangez-en tous : ceci est mon Corps livré pour vous », et ne pas vivre le même désir d’offrir son propre corps, sa propre vie, pour le peuple qui lui est confié. C’est ce qui se passe dans l’exercice de son ministère.

De tout cela et de beaucoup d’autres choses, le prêtre est continuellement formé par l’action célébrative.

 

Ecoutons maintenant la conclusion que le pape donne à sa lettre :

 

De dimanche en dimanche, la parole du Seigneur ressuscité illumine notre existence, en voulant atteindre en nous la fin pour laquelle elle a été envoyée. (Cf. Isaïe 55,10-11) De dimanche en dimanche, la communion au Corps et au Sang du Christ veut faire de notre vie aussi un sacrifice agréable au Père, dans la communion fraternelle du partage, de l’hospitalité, du service. De dimanche en dimanche, l’énergie du Pain rompu nous soutient dans l’annonce de l’Évangile dans lequel se manifeste l’authenticité de notre célébration

Abandonnons nos polémiques pour écouter ensemble ce que l’Esprit dit à l’Eglise. Sauvegardons notre communion. Continuons à nous émerveiller de la beauté de la liturgie. La Pâque nous a été donnée. Laissons-nous protéger par le désir que le Seigneur continue d’avoir de manger sa Pâque avec nous. Sous le regard de Marie, Mère de l’Eglise (65).