dimanche 3 novembre 2019

TOUSSAINT 2019




Le 19 mars 2018, le pape François a donné à l’Eglise une exhortation apostolique sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, Gaudete et exsultate. La solennité de la Toussaint est pour nous l’occasion de recevoir cet enseignement du pape. Je voudrais vous partager certains aspects de sa réflexion en me référant au chapitre IV qui traite de quelques caractéristiques de la sainteté dans le monde actuel. Le pape François énumère 5 caractéristiques de la sainteté chrétienne aujourd’hui :
Endurance, patience et douceur
Joie et sens de l’humour
Audace et ferveur
En communauté
En prière constante.

Pour chacune de ces caractéristiques, je citerai un passage de l’exhortation. Commençons donc par l’endurance, la patience et la douceur :

La première de ces grandes caractéristiques, c’est d’être centré, solidement axé sur Dieu qui aime et qui soutient. Grâce à cette force intérieure, il est possible d’endurer, de supporter les contrariétés, les vicissitudes de la vie, et aussi les agressions de la part des autres, leurs infidélités et leurs défauts : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31). Voilà la source de la paix qui s’exprime dans les attitudes d’un saint. Grâce à cette force intérieure, le témoignage de sainteté, dans notre monde pressé, changeant et agressif, est fait de patience et de constance dans le bien. C’est la fidélité de l’amour, car celui qui s’appuie sur Dieu peut également être fidèle aux frères ; il ne les abandonne pas dans les moments difficiles, il ne se laisse pas mener par l’anxiété et reste aux côtés des autres même lorsque cela ne lui donne pas de satisfactions immédiates.

A la vertu de patience le pape unit le don de la joie spirituelle :

Ce qui a été dit jusqu’à présent n’implique pas un esprit inhibé, triste, aigri, mélancolique ou un profil bas amorphe. Le saint est capable de vivre joyeux et avec le sens de l’humour. Sans perdre le réalisme, il éclaire les autres avec un esprit positif et rempli d’espérance. Être chrétien est « joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14, 17), parce que « l’amour de charité entraîne nécessairement la joie. Toujours celui qui aime se réjouit d’être uni à l’aimé […]. C’est pourquoi la joie est conséquence de la charité »… Il y a des moments difficiles, des temps de croix, mais rien ne peut détruire la joie surnaturelle qui « s’adapte et se transforme, et elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout ». C’est une assurance intérieure, une sérénité remplie d’espérance qui donne une satisfaction spirituelle incompréhensible selon les critères du monde.

La troisième caractéristique de la sainteté consiste en l’audace et la ferveur du chrétien :

L’accoutumance nous séduit et nous dit que chercher à changer quelque chose n’a pas de sens, que nous ne pouvons rien faire face à cette situation, qu’il en a toujours été ainsi et que nous avons survécu malgré cela. À cause de l’accoutumance, nous n’affrontons plus le mal et nous permettons que les choses ‘‘soient ce qu’elles sont’’, ou ce que certains ont décidé qu’elles soient. Mais laissons le Seigneur venir nous réveiller, nous secouer dans notre sommeil, nous libérer de l’inertie. Affrontons l’accoutumance, ouvrons bien les yeux et les oreilles, et surtout le cœur, pour nous laisser émouvoir par ce qui se passe autour de nous et par le cri de la Parole vivante et efficace du Ressuscité… Les saints surprennent, dérangent, parce que leurs vies nous invitent à sortir de la médiocrité tranquille et anesthésiante.

Comme quatrième caractéristique le pape propose l’appartenance à la communauté, l’importance de se sentir membre de l’Eglise. Ou pour le dire autrement nous avons besoin non seulement de Dieu mais aussi des autres pour progresser sur ce chemin de notre vocation à la sainteté.

Il est très difficile de lutter contre notre propre concupiscence ainsi que contre les embûches et les tentations du démon et du monde égoïste, si nous sommes trop isolés. Le bombardement qui nous séduit est tel que, si nous sommes trop seuls, nous perdons facilement le sens de la réalité, la clairvoyance intérieure, et nous succombons. La sanctification est un cheminement communautaire, à faire deux à deux.

Enfin la vie de prière, la vie spirituelle est une dimension fondamentale de vie des saints, donc de toute vie chrétienne.

Finalement, même si cela semble évident, souvenons-nous que la sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la transcendance, qui s’exprime dans la prière et dans l’adoration. Le saint est une personne dotée d’un esprit de prière, qui a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu, il sort de lui-même dans la louange et élargit ses limites dans la contemplation du Seigneur. Je ne crois pas dans la sainteté sans prière, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement de longs moments ou de sentiments intenses.


dimanche 27 octobre 2019

30ème dimanche du temps ordinaire / année C



27/10/19

Luc 18, 9-14

D’une certaine manière la parabole que nous venons d’écouter développe celle entendue dimanche dernier : celle de la veuve et du juge inique. Il s’agit toujours du thème de la prière. L’exemple de la veuve nous était donné pour nous encourager à persévérer dans la prière, et particulièrement dans la prière de demande : Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. Aujourd’hui Jésus nous dépeint l’attitude de deux hommes qui montent au temple pour prier. Il veut nous donner à travers ce petit tableau un enseignement sur l’esprit dans lequel nous devons prier. Car, comme le montre l’exemple du pharisien, on peut prier mais d’une manière qui ne correspond pas à la volonté de Dieu, d’une mauvaise manière. L’introduction donnée par saint Luc à la parabole permet de dépasser le cadre strict de la prière : À l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici. Ce qui est en jeu ici c’est une attitude spirituelle qui concerne l’ensemble de notre vie et pas seulement les moments que nous consacrons à la prière. Le Seigneur nous met en garde contre une tentation qui est propre aux croyants et aux personnes pieuses : celle de l’orgueil spirituel. Le péché capital d’orgueil, perçu au niveau simplement humain, est facilement repérable : il touche en particulier les domaines du pouvoir, de l’ambition, de la connaissance et de la richesse. Saint Jean en dresse un portrait évocateur : Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance de la richesse –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. C’est l’orgueil mondain. L’orgueil spirituel, quant à lui, est beaucoup plus difficile à détecter, ce qui le rend d’autant plus dangereux pour notre vie chrétienne et spirituelle. L’introduction de notre page évangélique en donne les caractéristiques essentielles : se considérer comme un juste et mépriser les autres. Le contenu de la prière du pharisien nous permet de mieux comprendre la nature de cet orgueil spirituel, saisie au cœur même de la prière : Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Cette prière commençait très bien, par une action de grâce… mais l’orgueil du pharisien la gâte, la transformant en une prière incapable de plaire à Dieu et de toucher son cœur. Je ne suis pas comme les autres hommes… Le but de toute prière authentique est la communion avec Dieu, Créateur et Père de tous les hommes. Jésus nous demande bien de dire : Notre Père et non pas mon Père. Le croyant orgueilleux s’appuie sur ses bonnes actions pour s’exclure de l’humanité commune considérée comme pécheresse et mauvaise. Il oublie ce que Jésus enseigne dans l’Evangile selon saint Matthieu : il s’agit bien pour nous d’être vraiment les fils du Père qui est aux cieux et qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. La prière véritable unit et fait grandir la communion non seulement avec Dieu mais entre nous. Au lieu d’exclure les autres, elle les inclue au contraire, en particulier par l’intercession. Elle est incompatible avec le jugement qui méprise le frère, avec un cœur dur et sans miséricorde. Bref elle a pour condition essentielle la vertu d’humilité que nous retrouvons dans la figure du publicain. Prier en pensant ou en disant du mal de nos frères est une contradiction en soi. Saint Jacques nous met en garde contre la peste du jugement si difficile à extirper de notre cœur : Cessez de dire du mal les uns des autres ; dire du mal de son frère ou juger son frère, c’est dire du mal de la Loi et juger la Loi. Or, si tu juges la Loi, tu ne la pratiques pas, mais tu en es le juge. Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ?

Pratiquement, cette parabole nous invite à considérer comment et dans quel esprit nous entrons dans la prière. Deux pratiques nous rendront plus forts pour lutter contre l’orgueil spirituel : invoquer l’aide et la lumière de l’Esprit Saint et faire un acte d’humilité, soit par un geste (se mettre à genoux, se tenir à distance, ne pas lever les yeux comme le publicain etc.) soit par une prière dans laquelle nous nous reconnaissons pécheurs, nous nous abaissons, au lieu de nous vanter en présence du Seigneur : Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ! Ce n’est pas par hasard que chaque célébration eucharistique commence par nous faire faire précisément cet acte d’humilité.

dimanche 20 octobre 2019

29ème dimanche du temps ordinaire / année C



20/10/19

Luc 18, 1-8

Dimanche dernier, l’un des dix lépreux guéris par le Christ nous donnait l’exemple de la prière de remerciement. Aujourd’hui, à travers l’histoire de la veuve importune, Jésus nous donne un enseignement sur la prière de demande. Ce n’est pas la première fois dans l’Evangile selon saint Luc. Au chapitre 11, immédiatement après le don de la prière du Notre Père, la prière de demande par excellence, nous trouvons l’histoire de l’homme importun qui vient réclamer au milieu de la nuit trois pains à son ami. Les deux paraboles sont très proches l’une de l’autre et délivrent un même message : il nous faut apprendre à prier sans se décourager. Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Si Jésus oppose la persévérance dans la prière de demande au découragement, c’est bien parce que nous nous décourageons. Lorsque nous ne sommes pas exaucés, nous cessons de demander, en pensant que cela est inutile. Et combien de prières avons-nous faites sans obtenir ce que nous demandions à Dieu ?

Face à cette difficulté, l’Evangile nous donne un premier élément de réponse : nous ne sommes pas exaucés parce que nous ne prions pas avec une foi véritable. Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? Et pourtant nous avons entendu récemment cette affirmation de Jésus, en réaction à la demande de ses apôtres « Augmente en nous la foi ! » : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi. Autrement dit, dès que la foi est présente, elle est puissante et agissante. Or notre foi, petite comme une graine de moutarde, s’accompagne parfois de bien des doutes. Nous pouvons trouver un autre élément de réponse dans la conclusion que le Seigneur donne à l’histoire de l’homme importun qui vient déranger son ami pendant la nuit, comme la veuve ennuie le juge jusqu’à obtenir justice : Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! De manière implicite, Jésus nous fait comprendre quel doit être le premier et principal objet de notre prière de demande : le don de l’Esprit Saint. Enfin un troisième élément de réponse se trouve dans l’introduction donnée au Notre Père dans l’Evangile selon saint Matthieu, introduction qui peut sembler en contradiction avec l’Evangile de ce dimanche… Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé. Il existe certes une nuance importante entre persévérer dans la prière et rabâcher. Persévérer peut impliquer bien sûr la répétition d’une demande, mais décrit surtout l’intensité avec laquelle nous demandons. Il n’en reste pas moins vrai que le Jésus de saint Luc nous encourage à la prière de demande alors que celui de saint Matthieu semble la déclarer inutile car notre Père sait de quoi nous avons besoin, avant même que nous l’ayons demandé. Mais au fond les deux se rejoignent insistant l’un sur la foi, l’autre sur la confiance. La règle de notre prière de demande doit être finalement celle du Notre Père. Sa condition est la confiance absolue dans le Père. Son objet essentiel, nous l’avons vu, est le don de l’Esprit Saint. Ce qui exclue bien sûr toutes les demandes mauvaises inspirées par la haine, la jalousie, la cupidité ou encore la vengeance. Quand nous demandons au Père une grâce pour les autres ou pour nous-mêmes qui nous semble bonne, comme par exemple la guérison ou trouver un travail ou un mari ou une femme, nous devons toujours le faire à la fois dans l’esprit de persévérance et dans l’esprit de confiance, en soumettant notre demande particulière à la grande et unique demande qui résume tout et qui seule est parfaite parce que faisant partie de la prière même du Seigneur :
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

dimanche 13 octobre 2019

28ème dimanche du temps ordinaire / C



13/10/19

Luc 17, 11-19

Les Evangiles nous rapportent de nombreux épisodes de guérisons opérées par Jésus. Dans ces récits on retrouve bien souvent des points communs : une supplication de la part des malades (ici : Jésus, maître, prends pitié de nous) et l’importance accordée par le Seigneur au rôle de la foi dans la guérison (ici : relève-toi et va : ta foi t’a sauvé).

Le récit de la purification des dix lépreux insiste quant à lui sur un autre aspect en nous donnant comme exemple l’un des dix lépreux, un Samaritain. L’Evangile de Luc met en effet en valeur l’attitude de ce Samaritain qui est celle de l’action de grâce et de la gratitude. Constatant sa guérison, avant même d’arriver à Jérusalem pour se montrer aux prêtres, il revient sur ses pas à la rencontre de Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. Le Seigneur souligne que c’est un étranger, un Samaritain, qui a été capable d’exprimer son adoration et sa gratitude. Souvenons-nous aussi de la parabole du bon Samaritain dans le même Evangile.

C’est la première leçon que nous pouvons retirer de cet épisode. Elle nous enseigne que la foi et la ferveur ne sont pas la propriété exclusive des bons Juifs ou des bons catholiques, et que malheureusement nous sommes parfois parmi les plus lents ou les plus incapables à exprimer à Dieu notre action de grâce, à l’image des neuf lépreux oubliant celui qui les a guéris. Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu !

La seconde leçon est évidente : il s’agit de l’importance de la gratitude envers Dieu. Cet Evangile nous interroge sur notre aptitude à savoir dire tout simplement merci. Et la vertu de gratitude commence d’abord à s’exercer au niveau humain, c’est-à-dire dans les relations que nous avons les uns avec les autres. Si nous sommes incapables de dire merci à notre prochain que nous voyons, comment serions-nous capables d’action de grâce envers Dieu que nous ne voyons pas ? La gratitude va bien au-delà de la simple politesse. Elle s’apprend dès le plus jeune âge dans le cadre de la famille. Il s’agit en fait de reconnaître que nous dépendons des autres pour vivre et que nous ne sommes pas des êtres autonomes et isolés. Il s’agit de percevoir que tout est don. Et même quand nous achetons quelque chose, il est bon de dire merci. Sans cette reconnaissance de notre dépendance mutuelle, la vie en société devient dure et sauvage. La gratitude contribue à la douceur de la vie en société et à la joie de vivre ensemble. Il s’agit de nous enlever de la tête que tout nous est dû que ce soit dans le couple, dans la famille, dans notre travail et dans notre vie sociale. A plus forte raison la gratitude est aussi une vertu spirituelle qui touche au cœur même de notre relation avec Dieu pour la simple raison qu’il est Créateur et que nous sommes ses créatures. Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? s’exclame saint Paul. Un cœur bon est forcément un cœur qui sait reconnaître le don de Dieu, le don des autres, et qui spontanément exprime sa reconnaissance, non pas comme un devoir de politesse ou un devoir religieux, mais comme une nécessité intérieure. Pratiquer cette vertu peut changer radicalement notre vie humaine et chrétienne. Car un cœur qui sait dire merci est toujours un cœur comblé par la paix et la joie qui viennent du Seigneur.

dimanche 29 septembre 2019

26ème dimanche du temps ordinaire / C



Luc 16, 19-31

29/09/19

En ce dimanche nous terminons notre méditation du chapitre 16 de l’Evangile selon saint Luc, chapitre consacré à la question de l’argent et des richesses. Le dernier verset de l’Evangile de dimanche dernier est une bonne introduction à la parabole du riche et de Lazare : vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.

Dans la première lecture, le prophète Amos ne reproche pas seulement aux riches de son temps de vivre dans le luxe. Il leur reproche aussi de se désintéresser du bien commun, de se désolidariser du reste d’Israël : ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! Tout peut bien s’effondrer autour d’eux, ils continuent à festoyer comme si de rien n’était… Où l’on constate le lien fréquent entre richesse et égoïsme. Ce qui vaut à ces riches notables du peuple d’Israël la sentence suivante : la bande des vautrés n’existera plus, ou selon la traduction de la Bible des peuples : l’orgie des paresseux est maintenant terminée. Ce qui correspond à ce que certains sociologues appellent de nos jours la sécession des élites.

La parabole de ce dimanche est riche de nombreux enseignements. Elle opère tout d’abord un renversement évangélique de la réalité de notre monde. Ici c’est le riche qui est anonyme et le pauvre qui a un nom. La gare saint Lazare à Paris ou encore la congrégation des Lazaristes (congrégation de la Mission) fondée par saint Vincent de Paul nous ont rendu ce nom biblique familier… tout simplement parce que la gare fut construite à côté de la rue saint Lazare, cette rue tenant son nom de l’enclos saint Lazare qui était une ancienne léproserie…[1] dans laquelle s’installèrent les premiers fils de saint Vincent de Paul. Comme dans la première lecture, ce qui est reproché au riche c’est son enfermement sur lui-même et ses plaisirs, son indifférence au monde extérieur… si bien que les chiens sont plus humains que lui, car eux, au moins, éprouvent de la pitié pour Lazare et viennent lécher ses plaies. Pourquoi tant de pauvres vivants dans la rue sont-ils accompagnés de chiens ? Le renversement évangélique signalé à propos du nom se poursuit après la mort du pauvre et du riche. La mort nous rappelle brutalement que nous sommes égaux et tous membres de la même famille humaine : Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. La formule est saisissante de par le contraste du vocabulaire. Alors que le riche est enterré, la mort de Lazare est décrite comme une élévation à la gloire du Ciel. Dans l’au-delà la situation respective des deux hommes est à nouveau renversée : l’un souffre dans ce qui semble être l’enfer tandis que l’autre jouit de la vision de Dieu auprès d’Abraham, le père des croyants. Cette fois la barrière qui les sépare n’est plus la richesse ou la classe sociale, mais bien un grand abîme infranchissable. Le riche, dans sa souffrance, pense alors à ses frères. La seule solidarité qu’il semble avoir conservé se limite à sa famille. Et il supplie Abraham de les mettre en garde contre ce qui les attend s’ils ne changent pas de vie. Peine inutile, répond Abraham, car s’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. La leçon finale de la parabole est limpide : nous avons la chance d’avoir la Parole de Dieu, la Loi, les prophètes et l’Evangile. Cette parole nous ouvre le chemin de la vie car elle nous indique comment vivre avec justice en ce monde. A nous de la mettre en pratique dès aujourd’hui, sans remettre à demain ce que nous devons changer dans notre manière de vivre, car demain il sera trop tard. Les richesses comme l’attrait désordonné pour les plaisirs constituent un obstacle sur ce chemin qui conduit à la vie parce qu’elles nous rendent égoïstes et indifférents au sort de notre prochain. D’où l’enseignement que saint Paul donne aux riches par son disciple Timothée :

Quant aux riches de ce monde, ordonne-leur de ne pas céder à l’orgueil. Qu’ils mettent leur espérance non pas dans des richesses incertaines, mais en Dieu qui nous procure tout en abondance pour que nous en profitions. Qu’ils fassent du bien et deviennent riches du bien qu’ils font ; qu’ils donnent de bon cœur et sachent partager. De cette manière, ils amasseront un trésor pour bien construire leur avenir et obtenir la vraie vie.


[1] Au Moyen Âge, on fit de Lazare de Béthanie le patron des lépreux (à l'origine du lazaret), en l’identifiant avec  le personnage de la parabole rapportée par Luc. Son nom correspond à l'hébreu אלעזר, ʾelʿazar (« Dieu a secouru »).

dimanche 15 septembre 2019

24ème dimanche du temps ordinaire / année C



15/09/19

Luc 15, 1-10

En ce dimanche la liturgie de la Parole nous fait entendre les trois paraboles de la miséricorde divine qui correspondent au chapitre 15 de l’Evangile selon saint Luc. J’ai choisi la lecture brève qui n’inclue pas la troisième parabole, celle du fils prodigue. Tout simplement parce que c’est cette parabole qui est la plus connue et qui retient généralement notre attention au détriment des deux autres. Cela me permettra donc de me concentrer sur les deux petites paraboles de la brebis perdue et de la pièce perdue.

Jésus ne nous a pas donné ces paraboles comme un enseignement autonome sans rapport immédiat avec la situation concrète dans laquelle il se trouvait. Contrairement aux Béatitudes, ces paraboles ne se comprennent que dans leur contexte vivant. Elles constituent une réponse à une critique qui lui est adressé. D’où l’introduction donnée par l’évangéliste : Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Les hommes religieux se voulant fidèles à la loi de Moïse ne supportent pas l’attitude d’accueil et de bienveillance de Jésus à l’égard des publicains et des pécheurs. Peut-être sont-ils animés par une forme de jalousie religieuse selon laquelle ils devraient être prioritaires en tant que bons Juifs par rapport aux autres… Comme aujourd’hui certains catholiques aigris reprochent au pape François  de se préoccuper davantage des périphéries que des bons catholiques fidèles… Derrière cette situation de conflit entre Jésus et les pharisiens, c’est la question du caractère missionnaire de l’Eglise qui se pose. Ou pour le dire autrement c’est la question du pourquoi du mystère de l’incarnation. Dans quel but Dieu, en son Fils bien-aimé, se fait homme et devient notre frère ? Les paraboles répondent clairement à cette question : pour appeler les pécheurs à la conversion et leur offrir le don de la réconciliation. Dans sa première lettre à Timothée, l’apôtre Paul, lui-même un pécheur converti, traduit de manière concise le pourquoi de la présence de Jésus au milieu de nous : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. Ces paraboles ne nous parlent pas seulement de l’amour miséricordieux du Père, donc de Jésus, pour les pécheurs. Elles nous rappellent sa volonté de salut universel : ce sont tous les hommes qu’il veut rassembler dans sa communion trinitaire. Nous pourrions penser qu’il n’est pas si grave que cela de perdre une brebis ou une pièce quand il nous en reste encore 99 ou neuf… Mais Dieu ne raisonne pas ainsi. Chacun d’entre nous a une grande valeur à ses yeux, chacun est unique. Peu lui importe que 99 brebis soient en sécurité, si une seule s’est égarée alors son cœur s’émeut et il ne peut se résoudre à cette perte. A l’image du berger et de la femme, c’est lui-même qui se met à notre recherche si nous sommes perdus. Et rien ne procure davantage de joie à Dieu notre Père que de pouvoir nous retrouver et de nous réintroduire dans sa communion et dans sa vie divine. Remarquez comment dans les deux paraboles cette joie ne peut être gardée pour soi-même ! Le berger comme la femme se réjouissent avec leurs amis et leurs voisins. Il en va de même dans la communion de l’Eglise et dans la communion des saints au ciel : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. Saint Matthieu nous présente une variante de la parabole de la brebis perdue qui a le mérite de nous en donner la signification précise : votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu.
Ces deux paraboles nous interpellent en tant que catholiques pratiquants. Premièrement, si nous sommes présents en cette église pour célébrer le sacrement de l’eucharistie, c’est probablement parce que nous faisons partie des 99 brebis qui ne se sont pas égarées, ce qui ne fait pas de nous automatiquement des saints ! Cela signifie-t-il que nous ne pouvons pas réjouir le cœur de Dieu notre Père ? Pas du tout, puisque notre objectif et notre vocation, c’est bien la sainteté et que sur ce chemin nous pouvons toujours progresser et nous rapprocher du Père dans la foi, l’espérance et la charité. Ensuite, au lieu de récriminer contre Jésus comme les pharisiens, nous sommes invités à nous réjouir de ce que Dieu et son Eglise accueillent et recherchent les brebis égarées. Nous-mêmes sommes invités à faire nôtre l’attitude de Jésus : accueil, bienveillance, ouverture et charité pour les brebis égarées. Sans mépris ni aucun complexe de supériorité, il s’agit pour nous d’être tout simplement apôtres et missionnaires à la suite de Jésus et surtout à sa manière. Faire partie des 99 brebis qui sont dans la bergerie de l’Eglise devrait nous empêcher d’être indifférents à la perte d’un seul de nos frères. Il s’agit donc de partager la préoccupation du Seigneur pour ceux qui se sont éloignés et pour leur salut… ainsi que sa joie quand ils se convertissent.


dimanche 8 septembre 2019

23ème dimanche du temps ordinaire / année C



8/09/19

Luc 14, 25-33

Alors que nous avons commencé une nouvelle année scolaire et, qu’en ce dimanche, nous faisons notre rentrée paroissiale en tant que communauté francophone de Copenhague, la parole de Jésus ne nous ménage pas ! Peut-être avons-nous pensé intérieurement que nous n’étions ni des moines ni des religieuses et que les exigences du Seigneur sont tout simplement irréalisables dans une vie au cœur du monde tel qu’il est… Et pourtant c’est à tous ses disciples que Jésus adresse ces paroles. En fait deux paroles d’exigence illustrées par deux petites histoires (bâtir une tour et partir en guerre). Réécoutons ces paroles :

Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple.

Une troisième parole résume l’esprit de ces propos exigeants en utilisant l’image de la croix : Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.

Dans la première parole il s’agit de préférer Jésus à tout, dans la seconde il s’agit de renoncer à toutes ses possessions. Ces deux attitudes font partie de ce que le Seigneur appelle porter sa croix en le suivant. C’est dire que dans la vie chrétienne, il y a un aspect de sacrifice, un aspect pénible et laborieux qui va contre nos penchants naturels. La vie de disciple exige de nous des efforts, une lutte spirituelle comme le montre l’image du roi qui se prépare à partir en guerre. Les deux paroles d’exigence ne font que traduire le premier commandement, celui de l’amour dû à Dieu et à lui seul. En exigeant cela pour lui, Jésus nous fait comprendre de manière implicite qu’il est bien plus qu’un prophète, bien plus que le Messie d’Israël : il est le Fils unique de Dieu, égal au Père dans la communion de l’Esprit. S’il n’était qu’un homme, ce serait orgueil et folie de sa part de nous demander un amour aussi exigeant. En même temps il est notre frère en humanité, notre chemin, ce qui fait que nous pouvons le suivre car il nous ouvre le chemin de la vie. Son exigence à notre égard vise ce que nous avons de plus précieux : les liens de la famille, notre propre vie, et nos biens matériels. Toutes ces réalités précieuses pour nous dans notre vie humaine sur cette terre doivent donc être ordonnées à l’amour de Dieu, à l’amour de Jésus. Derrière ces paroles, il y a en fait une mise en garde, un enseignement de sagesse, car là où est notre trésor, là aussi sera notre cœur. Si mes parents, ma femme, mon attachement excessif (désordonné) à ma propre vie et à ce que je possède sont des obstacles dans l’accomplissement de ma vocation chrétienne, s’ils m’empêchent d’accomplir la volonté du Seigneur, alors je peux être amené, par fidélité à Jésus, à faire un choix radical qui est souvent un choix crucifiant, c’est-à-dire un choix qui me coûte et qui me demande un effort sur moi-même.

L’exemple de celui qui veut bâtir une tour nous fait penser à un autre passage de l’Evangile selon saint Luc :

Et pourquoi m’appelez-vous en disant : “Seigneur ! Seigneur !” et ne faites-vous pas ce que je dis ? Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il ressemble. Il ressemble à celui qui construit une maison. Il a creusé très profond et il a posé les fondations sur le roc. Quand est venue l’inondation, le torrent s’est précipité sur cette maison, mais il n’a pas pu l’ébranler parce qu’elle était bien construite.

En ce temps de rentrée, le Seigneur nous invite à bâtir le chef d’œuvre de notre vie sur lui, le roc, et sur sa parole. Ces paroles qui nous semblent dures et nous effraient n’ont pas d’autre but que de nous pousser à mettre de l’ordre dans notre vie, à faire le ménage dans notre cœur, et à redonner à notre relation avec le Seigneur la priorité sur tout le reste. Si nous sommes honnêtes, nous constatons que le peu que nous donnons à Dieu, le peu de temps que nous consentons à lui consacrer dans la prière, passe en général après tout le reste… Probablement parce que nous manquons de foi, d’espérance et de charité, et que nous n’avons pas réalisé à quel point Jésus nous aime. L’électrochoc des paroles de ce dimanche a pour but de nous faire inverser cette tendance et de faire passer Jésus des marges de notre vie au cœur de notre existence quotidienne.