jeudi 29 mai 2014

ASCENSION DU SEIGNEUR

29 mai 2014

Matthieu 28, 16-20


A la fin du temps pascal la fête de l’Ascension marque une nouvelle étape dans la révélation du mystère du Christ. Cette fête est en quelque sorte la transition entre la résurrection du Seigneur et le don de l’Esprit au jour de la Pentecôte, il s’agit donc d’un passage. Avec l’Ascension le Seigneur Jésus inaugure une relation nouvelle avec son Eglise et avec ses disciples. Mais les images sont trompeuses. Surtout lorsque les peintres ont voulu représenter ce mystère en s’appuyant sur la formulation du Credo : « Il monta au ciel ». Nous savons bien que l’image du ciel ne correspond pas à un lieu physique situé au-dessus de nos têtes. Lorsque nous disons « Notre Père qui est aux cieux » nous affirmons en fait la transcendance de Dieu, le fait que cet être unique, nommé Dieu, est radicalement différent, autre, par rapport aux êtres que nous connaissons sur cette terre et qui sont ses créatures. C’est bien parce que le ciel physique est au-dessus de nos têtes, immensément grand et beau, qu’il a été choisi pour désigner la différence divine. Dans ce sens-là le ciel c’est ce qui est propre à Dieu et à lui seul. Le ciel c’est la vie même de Dieu, sa gloire, sa béatitude. En disant cela nous n’enlevons rien à la difficulté de la formule choisie par la tradition pour exprimer la signification de l’Ascension : « Il monta au ciel ». En tant que Fils unique de Dieu, égal au Père, Jésus a toujours vécu dans le ciel sur cette terre. Le ciel, il le portait en lui de sa naissance à Bethléem jusqu’à sa mise au tombeau. Même si en raison de son humanité véritable il a pu éprouver à certains moments de sa Passion un déchirement intérieur, comme une absence de « ciel » : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Lorsque nous affirmons que Jésus ressuscité monte au ciel nous ne parlons donc pas d’un changement qui affecterait le Seigneur. Avec l’Ascension ce qui change c’est uniquement notre manière d’entrer en relation avec lui. Le changement est de notre côté. De son côté on peut dire que c’est seulement le mode de sa présence à notre humanité qui change. De personne visible qu’il était, il devient invisible à nos yeux de chair : « Ils le virent d’élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée ». Avec la Pentecôte la fête de ce jour marque le commencement de l’Eglise en tant que communauté de croyants. Jésus ne nous abandonne pas, il ne nous quitte pas. Mais il nous donne dans l’Esprit Saint sa présence d’une manière nouvelle. Saint Pierre exprime bien ce qu’est la vie des disciples à partir de l’Ascension : « Lui, Jésus, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi. » Le Credo ajoute à l’image de la montée au ciel une autre image : « Il est assis à la droite du Père ». L’Ascension correspond au couronnement du Christ comme roi de l’univers, partageant le pouvoir et l’autorité même de Dieu : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre ». C’est bien sûr en raison du mystère de son incarnation que le Fils de Dieu reçoit ce pouvoir en s’asseyant à la droite de son Père. C’est son humanité, donc notre nature humaine, qui est glorifiée et couronnée. Il est le premier ressuscité, il est le chef d’une création nouvelle. C’est cela que saint Paul exprime dans la deuxième lecture : « Dieu l’a établi au-dessus de tout être céleste… Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église, c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude. » Au jour de l’Ascension le Christ ouvre pour tout homme le chemin d’une vie de communion avec Dieu. Tout ce qu’il a vécu dans son humanité c’est pour nous, pour que nous puissions devenir ce qu’il est : Fils de Dieu. C’est par notre foi en lui que nous aussi nous pouvons déjà vivre du ciel sur cette terre. Non pas en restant là à regarder vers le ciel, mais en faisant l’expérience que celui qui est monté au ciel est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde.

samedi 17 mai 2014

Cinquième dimanche de Pâques

18/05/14

Jean 14, 1-12

Entre la dernière Cène et l’agonie à Gethsémani saint Jean nous rapporte un long discours de Jésus à ses disciples. Il s’agit en fait de confidences intimes que le Seigneur fait à ses proches avant de les quitter. Ces paroles constituent le testament du Seigneur. On peut dire que ces chapitres de l’évangile selon saint Jean sont un sommet de la révélation chrétienne. La plus haute théologie s’y mêle en effet avec l’humanité véritable de Jésus. Le Maître sait que son départ de ce monde, en passant par la mort de la croix, va constituer un traumatisme pour ses amis. Lui qui est doux et humble de cœur veut donc les préparer et les consoler : « Ne soyez donc pas bouleversés ». C’est dans ce contexte que nous devons recevoir les paroles de l’évangile de ce dimanche. Jésus désire orienter ses disciples vers deux réalités : l’avenir, ce qui suivra sa mort, et la foi en lui. Cet évangile situé avant Pâques a bien toute sa place dans le temps de Pâques. Il nous parle en effet de la vie éternelle, conséquence de la victoire du Christ sur la mort par sa résurrection d’entre les morts : « Dans la maison de mon Père beaucoup peuvent trouver leur demeure… Je pars vous préparez une place… Là où je suis vous y serez aussi ». Avant même de vivre le mystère de Pâques dans son âme et dans sa chair le Seigneur se révèle comme celui qui est la Vie. Suivre le chemin qu’il est, c’est entrer déjà dans la vie éternelle. Dans notre foi chrétienne la vie éternelle, la vie de communion avec Dieu notre Père, n’est pas seulement une réalité lointaine que nous ne connaitrons qu’après le passage de notre mort. Non, la vie éternelle est déjà commencée dès maintenant grâce au baptême et à la foi. Le sacrement de baptême greffe sur la fragilité de notre vie humaine marquée par le péché et le scandale du mal la vie de Jésus elle-même. Mais nous sommes incapables de le reconnaître et de le vivre si nous ne mettons pas notre foi en celui qui se présente à nous comme la Vérité : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi ». La réalité de la communion avec Dieu et de sa présence dans nos vies est cachée et secrète, elle est même fragile car elle est remise entre nos mains, à notre liberté. Nous pouvons croire ou ne pas croire. La vie du Christ et sa victoire pascale triomphent en chacun d’entre nous chaque fois que nous faisons un acte de foi et qu’à la suite de Pierre nous lui disons de tout notre cœur : Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. Jésus n’a jamais directement dit : Je suis Dieu. Mais dans notre page d’évangile il va très loin pour faire comprendre à ses amis le lien intime et unique qui l’unit à celui qu’il nomme son Père : « Celui qui m’a vu a vu le Père… Je suis dans le Père et le Père est en moi ». Saint Paul affirme dans sa lettre aux Colossiens que Jésus est l’image du Dieu invisible. C’est ce mystère inouïe qu’avant de mourir Jésus veut révéler à ses amis : En lui habite, demeure le Dieu invisible. Ecouter le Christ, c’est donc écouter Dieu lui-même. Voir le Christ agir, c’est être témoin de l’action du Père. C’est la raison pour laquelle cet homme, nommé Jésus de Nazareth, peut exiger de ses disciples l’acte de foi, réservé à Dieu seul. Aucun grand prophète de l’Ancien Testament n’aurait osé dire : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi ». C’est parce que Jésus s’est clairement révélé comme l’égal du Père que les autorités religieuses l’ont condamné au supplice de la croix. Dans leur ignorance elles n’ont vu en lui qu’un blasphémateur. L’évangile de cette liturgie nous renvoie à la première conclusion de l’évangile selon saint Jean au chapitre 20, conclusion qui est une parfaite synthèse du testament du Seigneur tel que nous venons de le méditer ensemble :


Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

dimanche 4 mai 2014

Troisième dimanche de Pâques



4/05/14

Luc 24, 13-35

Parmi les évangélistes saint Luc est le seul à nous rapporter de manière détaillée la manifestation du Ressuscité aux deux disciples d’Emmaüs. Marc y fait allusion. Cette manifestation a quelque chose d’unique. Tous les récits d’après Pâques nous montrent en effet des apparitions de Jésus à des personnes connues et ayant joué un certain rôle tout au long de sa vie publique : on pense bien sûr au groupe des apôtres mais aussi à Marie-Madeleine. Ici ce sont deux inconnus, pourrait-on dire. De simples disciples dont l’un d’entre eux est même anonyme. En ce sens les disciples d’Emmaüs sont beaucoup plus proches de nous que les apôtres ou les saintes femmes. Ils nous ressemblent ou nous leur ressemblons car nous sommes de simples chrétiens. Et le disciple sans nom pourrait bien être chacun d’entre nous. Un autre détail va dans ce sens. Dans la plupart des manifestations aux apôtres ou à Marie-Madeleine le Ressuscité, avant de les quitter, leur confie une mission. Rien de tel dans l’évangile d’Emmaüs.
Beaucoup d’interprètes ont remarqué avec justesse que saint Luc avait donné une forme eucharistique à cette manifestation de Jésus. Nous y retrouvons en effet les deux grandes parties du sacrement de l’eucharistie : la liturgie de la Parole, c’est le moment où Jésus les rejoint sur la route et fait même pour eux l’homélie, et la liturgie eucharistique, c’est le moment où dans la maison Jésus rompt le pain.

De cet évangile riche de significations je voudrais retenir un aspect : l’évolution spirituelle de ces deux hommes au contact de Jésus ressuscité. En les entendant parler on pourrait se demander s’ils n’étaient pas membres du parti des zélotes : « Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël ! » Ces hommes sont déçus par la fin de l’histoire de Jésus de Nazareth. Sa mort en croix est un immense échec. Ils avaient mis en lui une espérance davantage politique et nationaliste que religieuse : il devait libérer le peuple juif du joug de l’occupation romaine, et voilà que c’est précisément un romain qui, sur la demande des autorités religieuses, le condamne à la mort sur la croix. Le jour même de l’Ascension saint Luc note que les sentiments des apôtres étaient, eux aussi, bien peu spirituels : « Seigneur, est-ce donc maintenant que tu vas rétablir le royaume d’Israël ? » Face à cette déception Jésus rappelle ce qui constitue le centre de sa vie et de son mystère : Pâques, sa mort et sa résurrection. « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » A l’approche du village voilà que les deux hommes se sont attachés à la compagnie de cet inconnu qui leur a si bien expliqué le sens des événements qu’ils viennent de vivre : « Reste avec nous ». Le Seigneur choisit alors de se révéler à eux de manière indirecte, à travers le signe du pain rompu. Mais au moment même où ils comprennent que cet inconnu c’est Jésus « il disparut à leurs regards ». La traduction de Chouraqui propose : « Il devient invisible et leur échappe ». Le récit d’Emmaüs nous rappelle ainsi que la communion avec Dieu n’exclut jamais sa transcendance. Tout d’abord l’espérance déçue des disciples nous montre la vérité de l’oracle d’Isaïe : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins, déclare le Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » Jésus vient marcher avec ses disciples, il les écoute, mais il rectifie aussi ce qu’il y avait de trop humain dans leur espérance. C’est à nous de nous adapter à la pensée de Dieu. Cela fait partie de notre conversion. Ensuite la présence du Ressuscité n’est pas une réalité que l’on pourrait garder pour nous. Au moment même où il se donne à nous et se révèle il nous échappe car il est le Fils de Dieu. Notre relation avec lui ne peut se vivre que par la médiation de la foi, de l’Eglise et des sacrements. C’est à cela que sont renvoyés les disciples à la fin du récit. C’est aussi l’expérience que Marie-Madeleine avait faite dans le jardin du tombeau. Le Ressuscité lui dit : « Ne me touche pas ! » ou encore « Ne me retiens pas ! » selon une autre traduction. Par sa résurrection le corps de Jésus est devenu un corps glorieux. L’amour que nous avons pour le Christ ne saurait être un amour possessif. Comme tout amour véritable il laisse au bien-aimé la liberté de l’initiative, la liberté de la communion et de la distance. Dieu respecte toujours notre liberté, nous devons aussi respecter sa transcendance et ne pas le considérer comme un bien qui serait en notre pouvoir et à notre disposition. Sur la route menant à Emmaüs les disciples ont compris que la vie de foi comprenait toujours la présence et l’absence de Dieu, la proximité et la distance.

dimanche 27 avril 2014

Deuxième dimanche de Pâques

27/04/14

Jean 20, 19-31

Le dimanche dans l’octave de Pâques, dimanche de la divine miséricorde, nous fait entendre chaque année le même évangile, celui de la double manifestation du Ressuscité à ses apôtres puis à Thomas.

Regardons d’abord quelle est la situation des disciples le soir de Pâques. Nous nous souvenons que Pierre et Jean, avertis par Marie Madeleine, sont allés au tombeau et l’ont trouvé ouvert et vide. Jean en voyant ce signe ainsi que les linges funéraires a cru. Ensuite Marie Madeleine a annoncé aux apôtres la résurrection du Seigneur : « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit ». Malgré tout cela les apôtres, dont le nom signifie « envoyés », restent chez eux, paralysés par la peur de connaître un sort semblable à celui de Jésus. Nous le constatons les disciples n’étaient pas des personnes crédules ou faciles à convaincre. D’où la nécessité pour eux de voir Jésus vivant. Celui-ci leur montre ses mains et son côté : son corps glorieux porte encore les marques de la Passion. Cela est important pour les disciples. Ils auraient pu penser être les victimes d’une illusion : une espèce de fantôme. Mais non, l’homme qui se tient vivant au milieu d’eux est bien celui qu’ils ont connu et vu crucifié. Pour se faire reconnaître d’eux Jésus se montre donc avec les marques de sa Passion. Dès le soir de Pâques il leur communique le fruit le plus précieux de sa mort et de sa résurrection : l’Esprit Saint. Et il les envoie en mission. Leur mission sera le prolongement de la mission de leur Maître, lui-même envoyé par le Père. Dans les autres évangiles Jésus avait donné rendez-vous à ses disciples en Galilée, la région où tout avait commencé pour eux, leur région d’origine. Il s’agit de les faire sortir de Jérusalem, lieu de la peur, pour qu’ils commencent leur mission. Mais huit jours plus tard ils sont toujours enfermés dans le même lieu. Nous voyons que l’Esprit Saint ne les a pas contraints. L’Esprit de Dieu ne peut agir que si librement nous le lui permettons. A la suite de Marie Madeleine ils annoncent à leur tour à Thomas la nouvelle bouleversante, totalement inattendue : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais Thomas a besoin de voir pour croire. D’où la deuxième manifestation du Ressuscité qui lui est particulièrement destinée. Pour Jésus il est en effet essentiel que tous ses apôtres puissent être les témoins de sa résurrection. Nous constatons que Dieu respecte le rythme personnel de chacun de ceux qu’il a choisis pour être les témoins de son Fils. Jean a cru dès le début, les autres ont eu besoin de plus de temps, et Thomas ne peut pas se contenter du témoignage de ses frères. Sa foi doit venir directement de Jésus lui-même. En ce qui nous concerne notre foi en Jésus Ressuscité nous vient de l’Eglise, par l’Eglise qui transmet le témoignage des apôtres depuis les origines. Thomas voulait voir avant de croire. Pour nous c’est l’inverse qui est vrai : nous devons croire afin de voir. Dans les premières pages de l’évangile de Jean nous trouvons une illustration de ce principe. A la question des deux disciples de Jean le baptiste, « Maître, où demeures-tu ? », Jésus répond : « Venez et vous verrez ». C’est en faisant d’abord le pas de la foi que nous verrons, c’est-à-dire que nous comprendrons peu à peu où demeure Jésus, qui il est. Plus loin dans l’entretien avec Nicodème le Seigneur affirme : « Celui qui pratique la vérité vient vers la lumière ». Cela signifie que la foi n’est pas quelque chose de théorique et d’abstrait. La foi est une action, elle est inséparable de ce que saint Jacques appelle les œuvres. C’est dans la mesure où nous essayons jour après jour de mettre en conformité notre vie avec notre foi que nous verrons. Voir cela signifie progresser et grandir dans la vie de foi, être capable de reconnaître la présence et l’action du Seigneur Ressuscité dans son Eglise et dans le monde.

dimanche 20 avril 2014

Dimanche de Pâques



Jean 20, 1-9

L’Evangile du jour de Pâques ne nous montre pas Jésus ressuscité. Ce choix de l’Eglise pourrait nous paraître étrange. Mais l’Eglise veut nous faire revivre pas à pas les différentes étapes qui ont conduit les disciples à croire en Jésus ressuscité d’entre les morts. Nous sommes ainsi amenés à partager l’expérience qui fut celle de Marie Madeleine à l’aube du jour de Pâques, le lendemain du sabbat. D’après saint Jean ce sont deux hommes, Joseph d’Arimathie et Nicodème, qui se sont chargés de la mise au tombeau du Christ. Ce tombeau était creusé dans le roc et fermé par une pierre de forme circulaire pouvant donc rouler sur elle-même. Marie en arrivant au tombeau constate qu’il est ouvert et que la pierre a été roulée. Etrangement on ne nous dit pas qu’elle a pénétré à l’intérieur du tombeau. Mais immédiatement elle s’en va porter la nouvelle à Pierre et Jean, demeurés en ville : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ». Nous le constatons Marie n’annonce pas la résurrection aux apôtres mais seulement le fait du tombeau vide : le corps du crucifié a disparu. Les disciples n’étaient pas des personnes crédules. Ils avaient les pieds bien sur terre. Et malgré les annonces de Jésus quant à sa résurrection ils étaient persuadés que tout était désormais fini. La fin de notre évangile nous montre que si le signe du tombeau vide et des linges funéraires a conduit Jean à  croire, Pierre, quant à lui, n’a pas été convaincu. Après leur visite matinale au tombeau les disciples se contentent de rentrer chez eux. Ils ne restent pas sur place dans l’attente d’un nouveau signe, contrairement à Marie Madeleine. La foi pascale ne s’est donc pas imposée aux disciples immédiatement le matin de Pâques. Il leur faudra du temps pour être convaincus de la victoire de Jésus sur la mort. Leur situation est en effet très différente de la nôtre. Si nous sommes nés dans une famille chrétienne nous avons entendu parler de la résurrection de Jésus dès notre enfance à travers le catéchisme et la liturgie. Les premiers chrétiens, Pierre, Jean et Marie, n’avaient pas en main le catéchisme de l’Eglise catholique. C’étaient des Juifs qui sont arrivés à la foi pascale, non pas à travers un enseignement ou une doctrine, mais par une expérience personnelle. Pour eux l’expérience de Jésus vivant est première. Ce n’est qu’après qu’ils ont élaboré une doctrine, un catéchisme, particulièrement grâce au génie de saint Paul, le dernier venu dans le groupe des apôtres. Quant à nous, nous commençons la plupart du temps par un enseignement alors que nous sommes enfants. Et c’est ensuite que nous devons faire l’expérience de Jésus mort et ressuscité pour nous. C’est toute la difficulté de la catéchèse. Comment passer d’un enseignement à une expérience spirituelle ? Comment passer de nos connaissances d’enfant à l’âge adulte de la foi ? Nous avons tous entendu un jour ou l’autre cette expression : « il a perdu la foi ». Beaucoup de parents et de grands-parents se lamentent de ce que les jeunes ne persévèrent pas dans la pratique religieuse après leur première communion ou leur confirmation. En fait il semble impossible de « perdre la foi ». Les adolescents qui s’éloignent de la pratique religieuse avaient des connaissances mais probablement n’étaient-ils pas devenus des croyants. Notre erreur consiste à croire que tous les enfants qui participent au catéchisme sont automatiquement des croyants. L’Eglise peut bien donner un enseignement mais elle est incapable de donner la foi. Seul l’Esprit Saint donne la foi en Jésus mort et ressuscité. Tout cela signifie que nous ne pouvons pas nous dispenser de vivre personnellement ce que les premiers chrétiens ont vécu à partir du jour de Pâques. On ne naît pas chrétien, on le devient. La foi n’est jamais un automatisme. Notre foi en Jésus mort et ressuscité exige bien plus qu’un bon catéchisme. Elle exige une expérience intérieure et spirituelle de la réalité de Jésus vivant dans nos vies et dans l’Eglise. Cette expérience nul ne peut la faire à notre place. L’acte de foi est toujours un acte libre. C’est la raison pour laquelle il nous faut sans cesse, nous aussi, nous rendre au tombeau de grand matin pour y découvrir les signes de la résurrection. Nous avons trois domaines de notre vie chrétienne nous permettant de grandir dans la foi : les sacrements, la prière personnelle et la vie de charité. L’amour concret du prochain est en effet la voie royale pour rencontrer le Christ vivant dans notre quotidien. C’est en nous faisant les serviteurs de la dignité et de la beauté de la vie en tout homme et dans la création que nous ferons à notre tour l’expérience de celui qui est le Vivant.


dimanche 13 avril 2014

Dimanche des rameaux et de la Passion / année A

13/04/2014

Passion selon saint Matthieu

La célébration du dimanche des rameaux et de la Passion est l’un des sommets de notre année liturgique. Nous venons de vivre cette expérience bouleversante de la proclamation de la Passion du Seigneur dans la version qu’en donne saint Matthieu. Nous percevons spontanément toute la force de la Parole de Dieu à travers la simplicité et la sobriété du récit évangélique. Dans la deuxième lecture saint Paul donne un sens théologique à ces événements tragiques, à ces heures ténébreuses faites de fanatisme religieux, de violence extrême et finalement de négation totale de tout ce qui devrait caractériser notre humanité. Jésus en cette heure de la Passion accomplit dans son être un dépouillement et un abaissement volontaire que nous ne pouvons approcher que dans la mesure où nous savons que l’amour qu’il nous porte est de qualité divine. Seul un Dieu est capable de ce genre d’abaissement. Saint Matthieu n’hésite pas dans son récit à nous montrer le réalisme de l’incarnation. Le Fils de Dieu n’a pas fait semblant d’être un homme : il est « devenu semblable aux hommes », et a été « reconnu comme un homme à son comportement ». Aux deux extrémités de sa Passion son humanité véritable se révèle dans un contexte tragique. D’abord dans le jardin des oliviers où il ressent tristesse et angoisse comme chacun de nous face à l’imminence de sa propre mort ou encore d’une grande épreuve. Ce que Jésus recherche ce n’est ni la souffrance ni la mort mais uniquement que s’accomplisse en lui la volonté de Dieu : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! [...] Que ta volonté soit faite ! » Alors qu’il vient de subir dans sa chair et dans son âme des souffrances d’une extrême violence il crie une parole unique adressée au Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Parole qu’il emprunte au psaume 21. Du jardin des oliviers au calvaire le Fils obéissant change sa manière de s’adresser à Dieu. Il passe de l’expression intime « mon Père » à « mon Dieu », d’une demande filiale à une interrogation déchirante. Lui le juste, l’innocent, celui qui est sans péché et n’a jamais eu aucune compromission avec le mal, supporte sur le bois de la croix tout le poids de notre déshumanisation. Il concentre en sa personne toutes les violences de l’histoire humaine, nos violences, pour nous en libérer. Avant de vivre l’expérience de la mort physique il passe par une expérience autrement plus redoutable : celle de se sentir abandonné par Dieu alors qu’il est son Fils unique, son visage et sa présence au milieu de nous. Tel est le sacrifice auquel il a librement consenti pour donner à chaque homme la possibilité de renoncer au mal et de devenir fils de Dieu. C’est ainsi qu’il a transformé un horrible instrument de torture, une invention diabolique, la croix, en signe d’espérance. Cette espérance qui est celle-là même des béatitudes :
« Heureux les doux, parce qu’ils hériteront de la terre… Heureux ceux qui font œuvre de paix, parce qu’ils seront appelés fils de Dieu ».
Si Jésus lui-même a pu ressentir cet abandon, ne nous étonnons pas si à certains moments de notre vie Dieu nous semble absent et lointain, comme indifférent. Le Christ nous appelle à marcher dans la foi et l’espérance, à choisir résolument la vie, le respect inconditionnel pour la création issue du cœur de Dieu, le refus de mettre notre intelligence et nos dons au service des œuvres de destruction et de mort. C’est avec la création tout entière sauvée par l’amour du Christ que nous entrerons un jour dans la lumière de Pâques.


dimanche 30 mars 2014

Quatrième dimanche de Carême

30/03/2014

Jean 9, 1-41

La magnifique page d’Evangile de ce dimanche nous parle de la foi et de son contraire : le refus de croire. Saint Jean joue en permanence sur le double sens du verbe voir : la vue qui vient des yeux et celle qui vient du cœur. De la même manière il y a un double aveuglement : celui des yeux et celui du cœur. Ainsi l’aveugle de naissance passe, grâce à Jésus, de la cécité à la vue matérielle, puis de la vue à la vision spirituelle, celle que lui donne sa foi.
Notons bien que cet aveugle de naissance n’a rien demandé à Jésus. C’est le Seigneur qui prend l’initiative de le guérir. Il est important de considérer la question des disciples : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? » Cette question est celle du mal physique qui touche des innocents. L’interrogation sur le mal moral (la guerre par exemple) est facile à résoudre : l’homme étant créé libre, il peut en effet choisir de commettre le mal. Mais la question du mal physique nous tourmente parce qu’il est impossible d’obtenir une réponse rationnelle à ce scandale. Pourquoi des bébés naissent-ils aveugles ? Pourquoi les tremblements de terre, les tsunamis, les cyclones etc. ? Le mal physique semble frapper au hasard, sans aucune logique, des innocents, des bons comme des méchants, des justes comme des injustes. C’est un mal aveugle et arbitraire. De nombreux philosophes ont affronté cette redoutable question du mal physique. Nous nous souvenons de Voltaire qui raille Leibniz dans Candide, Leibniz selon lequel Dieu ne pouvait pas créer de monde plus parfait que le nôtre. Ce à quoi Voltaire oppose le tremblement de terre de Lisbonne. Il y a aussi Diderot qui dans sa Lettre sur les aveugles pose une question classique : Si Dieu est tout-puissant et bon, pourquoi permet-il que des bébés innocents naissent aveugles ? Cette question lui a valu quelques mois de prison à Vincennes. Notre esprit a bien du mal à accepter le hasard, l’arbitraire et l’injustice. D’où notre désir de comprendre le pourquoi du mal. Il doit donc bien y avoir une raison, une explication… Les disciples de Jésus proposent l’explication traditionnelle : « Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » L’origine de cette théorie se trouve dans certains passages de la Bible. Voici un exemple dans le livre de l’Exode : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité jusqu’à la millième génération, supporte faute, transgression et péché, mais ne laisse rien passer, car il punit la faute des pères sur les fils et les petits-fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. » Bien avant Jésus le livre de Job avait remis en cause cette tradition en nous racontant l’histoire d’un homme juste accablé par tous les malheurs possibles. Les pharisiens qui refusent de croire malgré la guérison s’en tiennent à l’explication traditionnelle : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance ». La réponse de Jésus est libératrice : personne n’a péché, « ni lui, ni ses parents ». Le handicap qui frappe un bébé dès sa naissance n’a rien à voir avec une quelconque faute morale. Avouons-le, la réponse de Jésus est mystérieuse et il est difficile de l’interpréter correctement : « L’action de Dieu devait se manifester en lui ». Nous devons accepter de ne pas avoir d’explication rationnelle face au mal physique plutôt que de donner de mauvaises explications. La conclusion de notre page d’Evangile est un commentaire sur l’endurcissement de cœur des pharisiens : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Cela nous rappelle un autre avertissement de Jésus : « Beaucoup qui sont parmi les premiers seront derniers, et d’autres qui sont derniers seront premiers ». Le Seigneur oppose ici la foi de l’aveugle à l’incrédulité des pharisiens. En raison de leur mauvaise foi et de leur orgueil les pharisiens sont de fait aveuglés spirituellement. Mais là n’est pas le plus grave, nous avertit Jésus : «Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure. » Le plus grave c’est le manque d’humilité : c’est de s’estimer clairvoyant alors qu’on est aveugle. Face à la question du mal et aux signes de Dieu dans notre vie Jésus nous indique le bon chemin, celui de l’humilité :

« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. »