dimanche 10 avril 2011

5ème dimanche de Carême

5ème dimanche de Carême / A
10/04/2011
Jean 11, 1-45 (p. 220)

En relatant le récit de la résurrection de Lazare, saint Jean fait le lien avec l’Evangile de dimanche dernier, celui de la guérison de l’aveugle de naissance. Nous pouvons repérer au moins trois points communs entre ces deux récits. Tout d’abord le mal (handicap ou maladie qui conduit à la mort) doit servir à manifester l’action de Dieu en notre faveur ainsi que la puissance et la gloire de Dieu révélées en Jésus-Christ. Ensuite le thème de la lumière est présent : Jésus agit au nom de Dieu alors qu’il fait encore jour et il est lui-même cette lumière. Les jours des ténèbres, ceux de la Passion désormais toute proche, sembleront empêcher l’action de Dieu en tuant Jésus. Enfin Jean donne très peu de place au récit du miracle en lui-même (ici deux versets seulement !). L’évangéliste s’intéresse davantage à la préparation et aux conséquences du miracle, et bien sûr à sa signification.
La résurrection de Lazare est le dernier et le 7ème des miracles accomplis par Jésus dans l’Evangile de Jean. Les spécialistes de cet Evangile appellent les miracles qui y sont consignés des signes, car encore une fois c’est bien leur signification qui est la plus importante, c’est-à-dire ce qu’ils révèlent du plan de Dieu en notre faveur dans le cadre de la Nouvelle Alliance.
A deux reprises le Seigneur affirme qu’il va accomplir ce dernier signe avant sa Passion afin que ses disciples puissent croire en Lui. Et c’est bien la foi qui est au centre de cette page d’Evangile. Et l’objectif de Jésus est atteint puisque de nombreux Juifs crurent en lui. En même temps le dialogue entre le Seigneur et Marthe, l’une des sœurs de Lazare, nous montre que la foi est aussi une condition pour que le signe puisse être donné et reçu : « Crois-tu cela ? », crois-tu vraiment que je suis l’envoyé du Père et qu’en ma personne se trouve la vie divine ? Crois-tu que je suis la résurrection et la vie pour tous ceux qui mettent leur foi en moi ? Et Marthe de répondre en faisant une belle profession de foi : « Oui, tu es le Messie, je le crois ; tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ». La foi demeure toujours un acte libre de notre part. Les signes nous sont donnés par Dieu pour nous aider à faire ce pas de la confiance en Jésus. Mais aucun signe ne peut nous contraindre à croire. Et pour accueillir les signes de Dieu il faut, à la manière de Marthe, être déjà disposé à la foi. Il ressort de ce récit que l’acte de croire est à la fois une condition et une conséquence du signe. « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ». Nous ne pouvons bien interpréter le signe divin que si quelque part nous sommes déjà ouverts à la présence et à l’action de Dieu en notre monde.
Nous pourrions peut-être penser : c’est bien beau tout cela, mais en quoi sommes-nous concernés ? Nous n’avons pas vu de résurrection et nous n’en verrons probablement jamais. En tant que chrétiens quels signes de Dieu percevons-nous aujourd’hui ? Voilà la question à laquelle nous conduit ce récit. Avant d’aller plus loin une allusion à l’Evangile de saint Luc me paraît éclairante. C’est la conclusion de la parabole de Lazare (rien à voir avec notre Lazare !) et du mauvais riche qui souffre loin de Dieu et qui prie pour que ses frères vivants encore sur terre puissent se convertir. La réponse d’Abraham est intéressante pour nous : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, même avec la résurrection d’un mort on ne les convaincrait pas ». Le premier signe de Dieu dans nos vies c’est donc sa Parole reçue en Eglise. Et c’est à la lumière de cette Parole que nous comprenons les signes des temps dont nous parle le Concile Vatican II. Hasard, destin, fatalité ? Non, les événements de notre vie personnelle comme ceux du monde peuvent devenir signes de Dieu si nous savons les accueillir en chrétiens. Tout ce qui est positif nous pousse bien sûr à la louange et au remerciement. Cependant même ce qui porte la marque du mal peut être signe de Dieu pour nous. Les catastrophes naturelles et écologiques, nombreuses ces derniers temps, ne sont pas des punitions de Dieu. Elles sont des signes qui nous invitent à l’humilité et à la sagesse. Quand l’homme se croit tout-puissant, la nature le ramène à la réalité de sa condition de créature faible et limitée. Ces signes nous invitent à revoir nos modes de vie basés sur le gaspillage et la surconsommation. Le spectacle navrant de ces hommes politiques ou chefs d’Etat qui préfèrent mettre leur pays à feu et à sang plutôt que de se retirer et de renoncer au pouvoir est la meilleure des leçons de morale. Dieu nous donne un signe aussi à travers cela : nous devrions être bien avertis des effets terriblement nocifs de la soif de pouvoir et de domination, pas seulement au niveau politique mais aussi au niveau personnel qui est le notre. C’est aussi le signe que lorsque la politique a oublié sa noble raison d’être, le service du bien commun, elle peut déstabiliser des peuples entiers. En France la montée de l’abstention aux élections est un signe. Dieu peut très bien se servir ce de qui est qualifié comme un manque de civisme pour remettre les hommes politiques devant leur responsabilité et la dignité de leur mission. Mais ce signe sera-t-il entendu ? Le malheur de beaucoup d’entre nous semble bien être le suivant : malgré les signes des temps nous refusons de changer, et habituellement nous attendons qu’il soit trop tard (une catastrophe, une crise mondiale ou une révolution) pour nous poser les bonnes questions et retrousser enfin nos manches.
Nous qui avons la grâce de croire en Jésus, nous savons, avec saint Paul, « que pour ceux qui aiment Dieu, ceux qu’il a choisis et appelés, Dieu se sert de tout pour leur bien ».

dimanche 3 avril 2011

4ème dimanche de Carême

4ème dimanche de Carême / A
3/04/2011
Jean 9, 1-41 (p. 165)

Pendant le Carême l’année liturgique A nous fait entendre de longs passages de l’Evangile selon saint Jean. Dimanche dernier c’était la rencontre de Jésus avec la femme de Samarie, aujourd’hui c’est la guérison de l’aveugle de naissance et dimanche prochain nous entendrons le récit de la résurrection de Lazare. Dans l'Eglise des premiers siècles ces Évangiles étaient utilisés pour accompagner la marche des catéchumènes vers Pâques et donc vers leur initiation chrétienne. Ces adultes recevaient lors de la nuit pascale les trois sacrements de l’initiation chrétienne : le baptême, la confirmation et la communion au corps du Christ. Cette pratique se poursuit de nos jours pour les adultes qui demandent le baptême. Les Évangiles de Carême, issus de saint Jean, étaient donc compris comme des catéchèses sur la foi et le baptême.
Dans le récit de la guérison de l’aveugle de naissance ce n’est pas la guérison en elle-même qui prend le plus de place mais bien ses conséquences. De cet Évangile nous pouvons retirer plusieurs enseignements.
Le premier concerne l’interprétation religieuse de la maladie ou du handicap. Face à un être humain qui vient au monde avec un handicap physique ou mental nous ne pouvons pas nous empêcher de poser la même question que les disciples : Pourquoi ? Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi lui et pas un autre ? La vie serait-elle une espèce de loterie avec des numéros gagnants et des numéros perdants ? Et que fait Dieu créateur dans tout cela ? A l’époque de Jésus l’explication paraissait simple : le handicap et la maladie étaient compris comme des conséquences du péché, comme une punition de Dieu… D’où la question des disciples : « Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Le livre de Job avait déjà abordé cette redoutable question du pourquoi de la souffrance sans y apporter de réponse satisfaisante. Mais l’histoire de Job était déjà une sévère critique de la théorie traditionnelle qui expliquait la souffrance des hommes par les péchés qu’ils avaient pu commettre. Job était un homme juste et droit et pourtant il a dû endurer toutes les épreuves possibles et imaginables. Jésus demeure dans la même ligne en refusant d’associer le handicap de cet homme à son péché : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. » Nous le constatons, le Seigneur ne nous explique pas le pourquoi de ce mal, de ce handicap qui a touché cet homme dès sa naissance. Ce qu’il affirme sur l’action de Dieu reste bien mystérieux. Une interprétation révoltante serait de dire que Dieu crée des humains handicapés pour pouvoir ensuite démontrer sa puissance en les guérissant… Une autre interprétation est possible : le mal est sans explication satisfaisante mais Dieu a le pouvoir de tirer du bien de ce mal. Et en effet en guérissant cet aveugle de naissance Jésus va lui faire en même temps le don de la foi. Croire n’est-ce pas d’une certaine manière voir ce que d’autres ne voient pas ? Croire n’est-ce pas reconnaître la présence et l’action de Dieu dans nos vies ?
Le deuxième enseignement de cet Évangile concerne justement la foi à laquelle cet homme guéri accède : « Je crois, Seigneur ». Toute la polémique avec les pharisiens va dans ce sens. Ils sont choqués, comme d’habitude, parce que Jésus a rendu la vue à cet homme le jour du Sabbat, le jour du repos sacré. Dans les Évangiles Jésus ne cesse de dire qu’il est permis de faire le bien le jour du Sabbat, et que le Sabbat est fait pour l’homme et non pas le contraire. C’est à propos de l’identité de Jésus que le miraculé et les pharisiens vont s’opposer avec violence. Le raisonnement de celui qui était forcé de mendier pour survivre est simple : cet homme m’a guéri et m’a fait du bien, c’est donc un homme de Dieu, un prophète. « Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ». Pour les pharisiens le fait que Jésus ait fait cette guérison le jour du Sabbat prouve au contraire que c’est un pécheur qui ne respecte pas la Loi de Moïse. D’un côté la guérison amène à la foi et au salut, de l’autre elle révèle l’endurcissement de cœur des pharisiens, leur refus de croire malgré l’évidence. Un miracle ne force donc jamais notre liberté. La foi est toujours un acte libre. Face au témoignage simple et clair de l´homme qui a retrouvé la vue, les pharisiens l’injurient et lui montrent tout le mépris qu’ils ont pour les personnes de sa condition : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » La première réalité qui les empêche de croire, de se rendre à l’évidence, c’est bien leur propre péché d’orgueil. La deuxième réalité qui les conduit à la condamnation alors que le salut leur est offert, c’est leur vision erronée de la tradition religieuse. Ils se réfèrent sans cesse à la Loi de Moïse : Dieu a parlé à Moïse. Ce sont des hommes du passé qui oublient que, si Dieu a parlé à Moïse, il continue de se manifester au présent, aujourd'hui. Oui, ces gardiens de la tradition sont aveugles car ils sont incapables de reconnaître les signes de Dieu, son action dans le temps qui est le leur. Ils sont les conservateurs scrupuleux d’une tradition qui ne voient pas que la religion véritable c’est d’abord d’entrer dans une relation vivante avec Dieu aujourd’hui.
D’où la remise en question dont parle le Seigneur à la fin de cette page évangélique : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Le dernier verset de cet Évangile nous éclaire sur le sens de cette formule énigmatique dans sa deuxième partie : « pour que ceux qui voient deviennent aveugles ». « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : Nous voyons ! votre péché demeure ». Oui, Jésus est bien venu pour donner la foi aux aveugles que nous sommes tous. Sa présence et son action ont aussi eu comme conséquence que ceux qui croyaient voir sont devenus aveugles à cause de leur orgueil et de l’endurcissement de leur cœur. La suite nous la connaissons : ils l’ont condamné à la mort de la croix.

mercredi 16 mars 2011

Premier dimanche de Carême

1er dimanche de Carême / A
13/03/2011
Matthieu 4, 1-11 (p. 27)

Comme chaque année au commencement du Carême l’Eglise nous invite à méditer la scène de la tentation de Jésus au désert. La liturgie de la Parole développe ce thème de la tentation à travers les trois lectures. Et c’est saint Paul qui, dans la deuxième lecture, fait le lien entre le texte de la Genèse et la tentation de Jésus au désert. Ecoutons-le à nouveau: “De même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que tous sont devenus pécheurs parce qu’un seul homme a désobéi, de même tous deviendront justes parce qu’un seul homme a obéi”. Ce parallélisme entre Adam et Jésus nous présente le Seigneur comme le Nouvel Adam, celui qui vient nous délivrer du péché des origines. Et c’est bien en tant que Nouvel Adam que Jésus au commencement de son ministère public a dû affronter le tentateur au désert. Dans le récit de la Genèse comme dans l’Evangile nous trouvons un enseignement très intéressant sur les tactiques utilisées par le tentateur et les moyens que nous avons à notre disposition pour lui résister. Comme le dit le proverbe un homme averti en vaut deux, et face aux tentations un chrétien averti en vaut aussi deux!
Commençons donc avec cette célèbre page du chapitre 3 de la Genèse qui nous rapporte le récit de la chute originelle. Le style très naïf du récit ne doit pas nous faire oublier la très profonde leçon qu’il nous donne à propos de la tentation. Le tentateur ou Satan prend ici la forme d’un serpent. Et c’est à la femme que ce serpent s’adresse. Sa méthode est simple: mentir. Dieu avait interdit de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal et voilà que le tentateur élargit l’interdit à tous les arbres du jardin. Dans un premier temps la femme résiste bien au tentateur et elle rétablit la vérité. Satan continue à mentir et fait peser sur Dieu un lourd soupçon: en fait Dieu vous a interdit de manger du fruit de cet arbre parce qu’il veut garder jalousement pour lui et pour lui seul ses prérogatives divines, sous-entendu afin de mieux pouvoir vous dominer. La parole du tentateur inverse totalement la Parole de Dieu: Dieu a dit “vous mourrez”, moi je vous dis que vous deviendrez immortels comme des dieux. Mensonge et fausse promesse voilà bien la politique de Satan, son art de séduire. Ce n’est pas pour rien que Jésus l’appellera le père du mensonge... Au deuxième assaut du serpent la femme cède et consent à la tentation. Le péché originel a consisté à accorder davantage de valeur à la parole satanique qu’à la parole divine. “Le fruit de l’arbre devait être savoureux, il avait un aspect agréable et il était désirable”. Lorsque nous choisissons de pécher ou de désobéir à la loi de Dieu, nous ne le faisons jamais pour nous faire du mal. Le péché se présente toujours à nous sous un jour positif et attirant, et c’est là sa force de séduction. C’est aussi en cela que consiste pour nous la tentation et la difficulté que nous avons à y résister depuis le péché des origines. Notons aussi la passivité d’Adam qui accepte sans discuter de partager avec sa femme le fruit défendu alors qu’il aurait pu utiliser sa liberté pour refuser. Et voilà que leurs yeux s’ouvrent et, en perdant l’état d’innocence, ils font la connaissance du mal. Cette connaissance ne les rend pas comme des dieux, plus heureux, mais au contraire ils connaissent désormais leur nudité avec le sentiment de honte et de culpabilité qui s’installe alors.
Faisons maintenant un grand bond en avant dans l’histoire du salut, et passons du jardin du paradis terrestre au désert des tentations de Jésus. En présence du Fils de Dieu le diable doit affiner sa tactique. Mais il joue toujours sur l’orgueil humain. Le péché originel était bien un péché d’orgueil: s’élever par soi-même de la condition de créature à celle de Dieu. Les deux premières tentations commencent de la même manière: “ Si tu es le Fils de Dieu...”. Le diable demande en quelque sorte à Jésus de lui prouver sa divinité par des faits extraordinaires. A la première tentation Jésus, Parole de Dieu faite chair, résiste en citant le texte de la Parole de Dieu: “Il est écrit”. Et il fera de même pour repousser les deux autres tentations. Nous avons à notre disposition la même arme que lui, celle de la Parole de Dieu. Encore faut-il que nous soyons assez familiers avec la Bible, en particulier les Evangiles, pour pouvoir utiliser cette arme et ne pas nous laisser tromper par le tentateur... Le Carême est le temps privilégié pour nous replonger dans cette Parole de Dieu. Et pourquoi ne pas choisir de lire en entier un Evangile de notre choix, jour après jour, dans une atmosphère de prière et de recueillement, ne serait-ce que pendant dix minutes? Lors de la deuxième tentation la tactique du diable se fait encore plus fine et pernicieuse. Puisque Jésus cite la Parole de Dieu pour ne pas entrer dans ses vues, il va lui aussi citer la même Parole de Dieu pour essayer de le faire entrer dans ses vues, et ainsi le perdre s’il était possible: “Jette-toi en bas, car il est écrit...”. Jésus lui déclara: “Il est encore écrit...”. Cette deuxième tentation est riche d’une grande leçon: la Bible en tant que Parole de Dieu est un ensemble, un tout. Et il est toujours dangereux d’isoler une partie, comme le fait le diable, sans tenir compte des autres. Toutes les sectes chrétiennes se réclament de la Bible! Nous savons bien à quel point il est facile de faire dire à la Bible, livre complexe et qui demande une initiation, tout et son contraire. La Bible ne prend tout son sens que si nous la recevons à la lumière du Christ, sommet de la révélation divine. La Bible devient lumineuse si nous mettons en rapport les uns avec les autres les divers passages ainsi que l’Ancien et le Nouveau Testament, sans avoir peur d’affronter ce qui semble ou est contradictoire en elle. Dans la troisième et dernière tentation le diable est plus direct et il attaque de front. Il ne joue plus sur l’orgueil, la volonté de prouver que l’on est supérieur, il joue sur le désir de possession, sur la fascination qu’exerce sur nous les biens de ce monde: “Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer”. Nous n’avons pas besoin d’une grande méditation pour voir à quel point c’est la situation de notre monde dans ses aspects politiques et économiques. Cela fait longtemps en effet que le culte du dieu argent et du profit sans retenue a anéanti toute conscience morale dans le coeur de millions d’hommes sur notre planète. Et de là découlent la majorité des injustices, des guerres et des problèmes qui remettent en cause la vie en société dans la paix, la solidarité et le respect. Jésus, le pauvre de coeur, n’a eu aucun mal à repousser cette tentation grossière mais il n’en va pas de même pour nous. L’idolâtrie la plus sournoise et la plus répandue est bien celle de ce culte unanime rendu au dieu argent. Et c’est bien lui qui est le prince de ce monde, nom que Jésus donne aussi à Satan. Prière, partage et jeûne nous sont donnés comme des remèdes en ce temps de Carême pour nous permettre de résister à l’esprit du temps et de renouveler au plus profond de nos coeurs la joie d’appartenir au Christ et de l’avoir pour seul Seigneur de nos vies.

mercredi 9 mars 2011

9ème dimanche du temps ordinaire

9ème dimanche du TO/A
6/03/2011
Matthieu 7, 21-27 (p. 954)

En ce dernier dimanche du temps ordinaire avant notre entrée en Carême nous entendons la fin du sermon sur la montagne. L’enseignement que Jésus nous délivre ici est particulièrement clair : « Il ne suffit pas de me dire : « Seigneur, Seigneur ! » pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux ». Ce qui est au centre de notre existence chrétienne, ce ne sont pas d’abord des déclarations, des paroles, même des paroles religieuses comme celles de la profession de foi ou de la prière (Seigneur, Seigneur !), mais bien des actes qui traduisent jour après jour notre désir d’accomplir la volonté de Dieu. Ce qui compte donc, pour reprendre une belle expression de saint Paul, c’est la foi active par la charité. Dans le même Evangile selon saint Matthieu deux autres passages viennent éclairer cet enseignement. Le premier se trouve au chapitre 12 : « Quiconque fait la volonté de mon Père des cieux est pour moi un frère, une soeur ou une mère ». Le second se présente sous la forme d’une petite parabole au chapitre 21 : « Un homme avait deux fils. Il s’adresse au premier pour lui dire : Mon garcon, va travailler aujourd’hui à ma vigne. Et lui répond : Je n’en ai pas envie. Mais ensuite il se reprend et il y va. Le père s’adresse également à l’autre et lui dit la même chose ; il répond : Bien sûr que oui, seigneur ! Mais il n’y va pas. Lequel des deux a fait la volonté du Père ? Ils répondent : le premier ». Dans le développement de son enseignement le Seigneur anticipe la réaction de ceux auxquels il adressera des reproches au jour du jugement. Ces chrétiens déclinent alors toutes leurs bonnes attitudes : ils ont été prophètes, ils ont chassé des démons et ils ont fait des miracles au nom de Jésus. Toutes ces actions semblent bonnes, elles ne sont pas des péchés... Et c’est pourquoi la réponse du Christ à ceux qui cherchent ainsi à se justifier en sa présence a de quoi nous étonner : « Je ne vous ai jamais connus. Ecartez-vous de moi, vous qui faites le mal ! » Le Seigneur les renie donc, il ne les reconnait pas comme étant de sa famille, de la famille des enfants de Dieu, de ceux qui cherchent à faire la volonté du Père dans leur vie. Le texte du Nouveau Testament qui me semble être le plus éclairant pour comprendre ce rejet du Christ est le célèbre passsage de la première lettre aux Corinthiens, passage dans lequel saint Paul nous présente l’amour de charité comme le sommet et la condition indispensable de toute vie chrétienne. Je ne le cite pas en entier ici, mais simplement cet extrait qui suffira à nous faire comprendre pourquoi Jésus qualifie de mauvaises des attitudes qui semblent pourtant bonnes : « Même si j'ai le don de prophétie et si je connais tous les mystères et toutes les sciences... même si j'ai la plénitude de la Foi, une Foi à transporter les montagnes... si je n'ai pas la Charité, je ne suis rien [...] La Charité ne passe jamais. Les Prophéties ? elles disparaîtront. Les langues ? elles se tairont. La science ? elle disparaîtra. Partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie....Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. » Faire la volonté du Père, c’est bien sûr agir, ne pas se contenter de belles paroles comme le second fils de la parabole, c’est agir en faisant le bien. Mais cela n’est pas encore suffisant si nous voulons bâtir la maison de notre existence sur le roc solide qu’est le Christ et sa Parole. Il faut encore que notre intention soit pure. Et seul l’amour de charité pour Dieu et pour notre prochain nous donne cette pureté d’intention qui fait de nos actes des semences de vie éternelle. La foi et l’espérance sont limitées à notre vie terrestre. C’est l’amour de charité, et lui seul, qui donne aux autres vertus, foi et espérance, leur valeur. Contrairement à ce que Luther pensait nous ne sommes pas sauvés par la foi seule. Saint Jacques fait remarquer dans sa lettre que les démons eux aussi croient en Dieu. Mais ce dont ils sont absolument incapables c’est du moindre acte de charité, et c’est ce qui fait qu’ils sont justement des démons. Cette capacité d’aimer à la manière de Jésus, en nous faisant serviteurs les uns des autres, nous l’avons recu au baptême et à la confirmation. Dans la prière nous avons à demander à l’Esprit Saint de nous faire grandir dans cette charité. En communiant nous demandons à Jésus de faire passer cette charité dans nos actes. Et souvenons-nous de la profonde réflexion de Charles Baudelaire : « Il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile aux gens de ce siècle de croire au diable que de l’aimer. Tout le monde le sert et personne n’y croit ».

vendredi 25 février 2011

8ème dimanche du temps ordinaire

8ème dimanche du TO/A
27/02/2011
Matthieu 6, 24-34 (p. 907)

Dans notre lecture du sermon sur la montagne la liturgie nous fait sauter tout un passage consacré à l’aumône, à la prière et au jeûne pour parvenir à l’enseignement de ce dimanche. Dans cet enseignement le Seigneur Jésus aborde principalement deux thèmes qu’il lie l’un à l’autre : le dieu Argent et l’abandon à la Providence de Dieu.
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent ». La traduction liturgique écrit le mot « argent » avec un grand A pour essayer de traduire le terme araméen Mammon. La Bible des peuples propose une traduction qui a le mérite d’être claire : le dieu Argent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans notre passage de l’Evangile selon saint Matthieu. Ici le concurrent de Dieu, son rival, ce n’est pas Satan, mais bien le dieu Argent. Et cette idole règne à deux niveaux. Au niveau mondial et dans les vies des personnes. Au niveau mondial cela est évident. Cela fait longtemps en effet que les intérêts et les profits économiques ainsi que le monde de la finance mènent le jeu face à un monde politique affaibli ou dépourvu de volonté. Dans ces conditions la morale est jetée au placard. Le culte du dieu Argent exclue toute réflexion morale. Et pourtant une vision humaine de l’économie va de pair avec les exigences morales comme le rappelle ce passage de la doctrine sociale de l’Eglise : « Le rapport entre morale et économie est nécessaire et intrinsèque. La dimension morale de l’économie permet de saisir comme des finalités inséparables, et non pas séparées ou alternatives, l’efficacité économique et la promotion d’un développement solidaire de l’humanité ». L’avertissement du Seigneur concerne aussi notre vie personnelle. Si nous nous laissons dominer par le dieu Argent, nous en devenons les esclaves et nous perdons du même coup notre liberté d’enfants de Dieu.
La suite de notre Évangile nous pose davantage de questions : « Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture, ni pour votre corps, au sujet des vêtements ». Nous comprenons bien la fine pointe de cet enseignement : Jésus veut que nous vivions vraiment en fils de Dieu, c’est-à-dire que nous lui fassions confiance et que nous lui remettions toute notre vie, toute notre personne. Jésus veut que nous ayons foi en la Providence de Dieu notre Père pour nous. Comme argument il nous fait contempler la nature. Et plus profondément il affirme que la vie vaut plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. Bref la valeur suprême ici-bas c’est l’homme lui-même, au-dessus de tous les biens matériels, au-dessus des objets et bien sûr de l’argent qui peut nous rendre esclaves. L’homme seul est en effet à l’image de Dieu, et c’est ce qui lui confère une dignité particulière. Nous pouvons recevoir cet enseignement du Christ sans problèmes si nous avons de quoi vivre, si justement le lendemain ne nous cause pas de soucis. Mais comment faire entendre cette parole à nos frères qui de par le monde vivent dans la misère, ou encore à ces 6 millions de français qui doivent se contenter d’un salaire de 750 euros pour vivre ? On pourrait avoir l’impression en écoutant cet Évangile que Jésus nous pousse à l’insouciance et à l’irresponsabilité, comme si tout allait tomber du Ciel comme à l’époque de la manne et des cailles dans le désert... Certes l’histoire des saints, comme celle de saint Jean Bosco par exemple, nous montre comment la Providence divine a répondu à des situations d’extrême détresse. Mais, avouons-le, cela ne semble pas être la voie ordinaire, et la manne et les cailles ont cessé de tomber du Ciel lorsque le peuple est arrivé en Palestine. Un prêtre suisse, Maurice Zundel, grand spirituel mort en 1975, a beaucoup réfléchi au rapport entre misère et liberté spirituelle. Je me permets de le citer un peu longuement : « La faim chez l’homme ne met pas seulement en péril son existence physique, elle l’oblige à s’y réduire. Il n’est plus qu’un organisme aux abois, un animal traqué par ses besoins. Il est, dès lors, incapable de créer la valeur, intérieure à soi, en raison de laquelle on lui reconnaît une dignité. Il est pratiquement frustré, empêché de faire de soi un bien commun, un bien universel et infini à l’éclosion duquel tous sont intéressés. Il est proprement aliéné à soi, dans cette impossibilité concrète d’atteindre à son humanité, de se promouvoir –comme eût dit Flaubert- de quelque chose à quelqu’un, d’où résulte l’avortement tragique d’un univers irremplaçable dont lui seul aurait pu être l’auteur. La FAIM, en un mot, lui interdit d’être une FIN ». Cette réflexion de Zundel sur les conséquences dramatiques de la misère part d’une rencontre qu’il fit lors de son ministère de prêtre avec une femme. Elle lui avait dit alors : « Je voudrais bien méditer et prier, mais comment voulez-vous que je fixe mon esprit sur une pensée qui l’éclaire, quand j’ai cinq enfants à nourrir et rien dans mes marmites. La faim de mes enfants me crève les entrailles et tue en moi toute vie de l’esprit ». Et Zundel de commenter : « Que réclamait-elle ? Simplement un espace de sécurité qui lui aurait permis de faire de sa vie un espace de générosité. » Pour vivre la parole de sagesse de Jésus « A chaque jour suffit sa peine », nous avons tous besoin de cet espace de sécurité. Être libéré de la tyrannie du lendemain qui nous empêche de vivre pleinement notre présent, cela suppose que nous soyons dans une situation bien différente de celle de cette pauvre mère de famille. Est-ce que Jésus lui reprocherait de se faire du souci pour ses enfants et pour le lendemain ? Je n’en suis pas certain. « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché ». L'Évangile nous montre que ce Royaume est difficile d’accès aux riches. Notre expérience nous montre aussi que la misère, différente de la pauvreté, est souvent un obstacle à la vie spirituelle. Oui, nous devons toujours rechercher l’essentiel dans nos vies, car là où est notre cœur, là aussi est notre trésor. Oui, nous devons être vigilants par rapport au pouvoir pernicieux du dieu Argent et ne jamais céder sur les exigences morales en vue du profit et de l’enrichissement. Chercher le Royaume de Dieu et sa justice, n’est-ce pas aussi devenir providence pour nos frères qui sont dans le besoin ? Comment la Providence de Dieu agit-elle si ce n’est à travers nous et par nous qui sommes ses fils et les membres de son Église ? Alors si nous avons cette chance de ne manquer de rien, si nous avons cet espace de sécurité, sommes-nous espace de générosité ? Pas seulement pour notre famille et nos amis, mais surtout pour les miséreux de notre monde. Je ne suis pas certain que Jésus ferait des reproches à cette pauvre femme qui se faisait du souci pour ses enfants. Mais je suis certain qu’il nous reprochera notre égoïsme, notre avarice et notre cupidité si, ne manquant de rien, nous n’en avons pas profité pour devenir les visages de sa Providence ici-bas.

samedi 19 février 2011

7ème dimanche du temps ordinaire

7ème dimanche du TO/A
20/02/2011
Matthieu 5, 38-48

Nous continuons en ce dimanche notre méditation du sermon sur la montagne en saint Matthieu. Et nous parvenons véritablement au sommet de cet enseignement par lequel Jésus mène la loi de Moïse à sa perfection. La fin de notre Evangile nous dit bien à quel point nous avons ici un enseignement divin, la subtance même du message évangélique : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Jamais Jésus n’aura poussé aussi loin les exigences de l’amour que dans cet Evangile. Et il le fait à propos de deux réalités : le refus de la vengeance et l’amour des ennemis. La perfection chrétienne consistant justement à l’écouter et à le suivre dans ces domaines de notre vie. Accueillons-donc cette Parole de Dieu, essayons de la comprendre, et surtout ne voyons pas en elle une utopie réservée à quelques idéalistes vivant sur une autre planète que la notre... Penser cela reviendrait à dire que la sainteté c’est pour les autres, et que Jésus nous demanderait ici des attitudes irréalisables dans le concret de nos existences humaines.

Le Seigneur part d’un verset de l’Ancien Testament devenu depuis un dicton de notre langue francaise : « Oeil pour oeil, dent pour dent ». Ce précepte de la Loi de Moïse, malgré toute son imperfection, était en fait un progrès si nous le remettons dans le contexte de la révélation biblique. Souvenez-vous des pages qui suivent, dans le livre de la Genèse, le récit de la chute originelle et qui aboutissent au déluge. Ces pages nous montrent comment le mal n’a cessé d´étendre son emprise dans le coeur des hommes. Et parmi les descendants de Caïn, le premier meurtrier, il y a un certain Lamek, le premier polygame. Au chapitre 4 nous trouvons le terrible discours que cet homme adresse à ses deux femmes : « J’ai tué un homme pour une blessure, un garcon pour une égratignure. Car si Caïn est vengé 7 fois, Lamek le sera 77 fois ». Et c’est en écho à cette apologie de la vengeance et de la violence que le Seigneur dira à Pierre qu’il faut pardonner jusqu´à 77 fois 7 fois, c’est-à-dire sans aucune limite. Remise dans ce contexte la loi du talion essaie de limiter la vengeance à ce qui semble juste. Elle ne supprime pas la violence mais se contente de la modérer. Elle est à la base de ce que nous connaissons sous le nom de légitime défense. Le dépassement de cette loi par Jésus va justement remettre en cause le principe de la légitime défense des personnes et c’est ce qui nous choque le plus, tellement ce principe nous semble juste du point de vue moral. « Je vous dis de ne pas riposter au méchant ». Robert Pirault donne une interprétation intéressante de ce commandement qui interdit la vengeance : « Ne résistez pas au mal en imitant le méchant ». Et c’est bien ainsi que saint Paul a compris cette parole du Seigneur. Dans sa lettre aux Romains il enseigne au chrétien : « Tu ne te laisseras pas vaincre par le mal, mais tu vaincras le mal par le bien ». Jésus ne nous demande pas d’être indifférents au mal ou encore d’aimer souffrir. Il nous interdit d’utiliser la violence (qui est un mal) pour éliminer le mal. Se venger implique que nous prenions les mêmes armes que celui qui nous a fait du mal, et nous entrons ainsi dans une spirale de violence sans fin. C’est ce cercle vicieux de la violence entre l’agresseur et l’agressé que Jésus veut rompre parmi ses disciples et à travers eux dans l’humanité nouvelle. Alors nous comprenons mieux la portée de ce qui suit : « Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ». Marie Balmary a fait un commentaire éclairant de ce passage : « Le masochisme c’est présenter la même joue à celui qui frappe, pour qu’il recommence. Alors que Jésus nous demande de présenter une autre joue à celui qui frappe pour qu’il s’éveille ». Le violent est enfermé dans une tactique de la violence, et le fait de ne pas trouver de réponse violente en face de lui peut le déstabiliser, et ainsi éveiller sa conscience endormie par les mauvaises habitudes. En reprenant saint Thomas d’Aquin, Jacques Maritain fait remarquer qu’il existe deux sortes de courages : le courage à attaquer et le courage à supporter, auxquels correspondent deux sortes de forces, la force qui frappe et la force qui supporte. Pour Maritain « la croix est le signe transcendant des moyens qui relèvent de la force qui supporte, ou du courage à souffrir ». « Ne pas résister au mal en imitant le méchant » n’est donc pas chez le chrétien le signe d’une faiblesse mais au contraire d’une force supérieure qui a son origine en Dieu. Jésus lui-même n’a pas appliqué à la lettre son enseignement sur « tendre l’autre joue » mais il nous en a montré l’esprit lors de son procès. Au soldat qui vient de le frapper il ne tend pas l’autre joue, il se contente de l’interroger : « Si j’ai mal parlé, montre où est le mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » La non-violence de Jésus ne signifie pas qu’il accepte l’injustice, bien au contraire.
« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes ». J’espère que nous avons la grâce de ne pas avoir d’ennemis. Mais si cela devait nous arriver nous voilà prévenus sur la bonne attitude à adopter. Jésus motive l’amour des ennemis en nous demandant de regarder le Père et son action en faveur des hommes. Simone Weil, la philosophe juive, évoque « la perfection du Père dont le soleil et la pluie sont aveugles au crime et à la vertu ». L’attitude que le Seigneur attend ici de nous est surnaturelle. Elle fait violence à notre nature humaine marquée par le péché. Le chrétien c’est celui qui, à la suite de Jésus et en communion avec lui, imite le Père et veut lui ressembler en toutes choses, le chrétien est le fils de Dieu. La mention d’une récompense pose cependant problème et elle demande à être bien comprise. Le motif de l’amour des ennemis se trouve dans l’attitude même de Dieu qui est Père pour tous. Dieu, c’est évident, n’agit pas par crainte d’une punition ou en vue d’une récompense. Il agit selon son être profond, selon sa bonté, sa miséricorde, sa justice et sa sainteté. Avoir une intention pure, c’est agir à la manière de Dieu. Si nous avons cette grâce de pardonner à nos ennemis, de prier pour eux et de les aimer, nous ne le faisons pas pour une récompense ou un salaire. Si nous avons une relation commerciale avec Dieu, du type donnant-donnant, alors notre intention est impure. Alors de quelle récompense s’agit-il ici ? C’est la récompense du chrétien : elle consiste dans la joie de faire le bien, dans le bien lui-même que nous recherchons, et dans la communion plus profonde avec Dieu que nous pouvons alors vivre. Notre récompense c’est le bien lui-même qui nous rend de plus en plus semblables à Dieu notre Père. C’est à saint Jean Bosco que je laisserai le mot de la fin : « J’ai reconnu qu’il n’y avait rien de meilleur que d’être joyeux et de faire du bien dans sa vie ».

mercredi 9 février 2011

5ème dimanche du temps ordinaire

5ème dimanche du TO/A
6/02/2011
Matthieu 5, 13-16 (p. 551)

Dans la lecture continue de l’Evangile selon saint Matthieu nous entendons en ce dimanche la suite de l’Evangile des Béatitudes. Cet enseignement de Jésus paraît simple. Le Seigneur a commencé son premier enseignement, le sermon sur la montagne, par un appel au bonheur selon la volonté de Dieu. Nous sommes faits pour le bonheur mais pas n’importe lequel. Nous avons à faire des choix de vie pour nous réaliser dans notre vocation d’enfants de Dieu. Toute la suite du sermon sur la montagne nous donne des éléments concrets pour vivre les Béatitudes. Ici en s’adressant aux premiers disciples Jésus insiste sur le témoignage qu’ils auront à rendre dans le monde. Nous pourrions être pris de vertige en entendant ces expressions fortes : Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde... Un auteur chrétien des premiers siècles utilisait cette belle image pour situer la place des chrétiens, alors minoritaires, dans un empire romain païen : ils sont ce que l’âme est au corps. C’est-à-dire un principe vivifiant, une présence qui donne du sens et de l’espérance. Mais pour cela l’âme doit être unie au corps et non pas le fuir ou s’en séparer. L’image du sel de la terre dit la même chose. Ou pour reprendre le vocabulaire de saint Jean, les chrétiens doivent être dans le monde sans être du monde. Le sel n’a d’intérêt que mélangé à un aliment pour lui donner du goût et le mettre en valeur. En même temps le sel doit être différent de cet aliment pour jouer son role pleinement. Mais nous ne mageons pas le sel pour lui-même ! Tel est le paradoxe de la situation du chrétien dans notre monde. Et bien sûr la difficulté pour nous de trouver ce juste équilibre évangélique. L’Europe du 21ème siècle nous ramène finalement dans une situation assez proche de celle de ces premiers chrétiens minoritaires dans le grand empire romain. Si pendant des siècles le christianisme s’est confondu avec la chrétienté, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui et cela depuis la révolution francaise. Le message du Christ n’a plus le soutien des rois et des gouvernants ni celui des armes et de la contrainte pour se répandre. Il n’a que le témoignage de notre vie chrétienne. Nous sommes donc ce sel de la terre. L’image de la lumière du monde apporte une nuance. Si le sel se mêle aux aliments, la lumière est extérieure au monde qu’elle éclaire ou plutôt distincte. Le lampadaire est dans la pièce sans en faire partie. On peut l’enlever et le cacher comme le dit Jésus. Et c’est la fin de notre Evangile qui explique bien le témoignage que nous avons à donner en tant que lumière du monde : « Que votre lumière brille devant les hommes. Alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux ». Comment sommes-nous lumière pour notre monde ? En défendant des idées ? En parlant de notre foi ? Jésus nous répond : en agissant selon le bien, en étant des reflets de la bonté divine. Nous trouvons cette conviction dans tout le Nouveau Testament. Le témoin n’est pas un propagandiste ou un idéologue mais quelqu’un qui essaie d’être cohérent, une personne qui met ses actes en conformité avec sa foi. Loin de nous entraîner à un quelconque orgueil, cette expression de « lumière du monde » implique au contraire de notre part humilité et sagesse selon Dieu. Si nous agissons bien c’est par la grâce de Dieu. Et cet agir selon le bien renvoie les autres, dans ce monde, à la source de toute bonté, Dieu notre Père. Simplement une difficulté peut se présenter à nous. Car dans le même sermon sur la montagne, un peu plus loin, Jésus semble nous demander l’attitude contraire ! « Evitez de faire vos bonnes actions devant les gens de facon à ce qu’ils vous remarquent », et le Seigneur illustre ce principe avec les exemples de l’aumône, de la prière et du jeûne. D’un côté il semblerait que Jésus nous demande de nous montrer et de l’autre de nous cacher ! Cet Evangile n’est donc pas si simple que nous pouvions le penser a priori. Et il est toujours profitable pour nous de lire un passage d’Evangile dans son contexte plus large. La solution à cette contradiction apparente pourrait être la suivante : le Seigneur nous rappelle ainsi que notre première motivation dans le choix de ce qui est bon c’est le bien en lui-même. Je n’agis pas bien pour me montrer aux autres, ni même pour avoir une place au paradis. Si je choisis le bien, c’est parce que je suis convaincu qu’il est en soi toujours préférable au mal. Si je choisis le bien, c’est parce que je sais qu’il est la clef du bonheur véritable pour moi et pour les autres. Agir en sel de la terre et en lumière du monde, c’est donc être témoin de la Bonne Nouvelle. Et justement le vrai témoin ne joue pas un role. Il est tout simplement ce qu’il est. Il ne se regarde pas ni ne se complaît en lui-même, ce qui serait bien sûr de l’orgueil. Ou pour le dire autrement au moins j’ai conscience de jouer mon role de témoin au plus je le suis en vérité. Le témoignage le plus vrai est toujours naturel, il n’est ni calculé, ni recherché, ni affecté. Toutes les personnes qui ont approché Jean-Paul II savent que ce pape a été témoin d’abord dans sa manière d’être. Son plus bel enseignement sur la prière a consisté simplement à prier. Ceux qui ont eu la grâce de le voir en état de prière le savent bien. Il ne jouait pas un role dans le but d’édifier les fidèles. Il priait, c’est tout. Puisse notre témoignage chrétien avoir la force de la simplicité et du naturel !