dimanche 17 février 2019

6ème dimanche du temps ordinaire / année C



Luc 6, 17-26

17/02/19

Nous venons d’entendre les Béatitudes dans la version qu’en donne saint Luc. Ici Jésus ne parle pas des pauvres de cœur mais des pauvres : Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous. A cette béatitude correspond une plainte, une lamentation, à propos des riches : Quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Ces paroles de Jésus sont révolutionnaires. Elles contredisent l’esprit du monde, les valeurs communément admises, aujourd’hui comme à l’époque de Jésus. Comment les Romains considéraient-ils la richesse et la pauvreté ? Pour eux, la pauvreté était méprisable, une indignité morale, alors que la fortune inspirait le respect. Un personnage de l’auteur latin Pétrone résume bien la mentalité dominante dans l’Empire romain : Si tu as un as, tu vaux un as. Les romains de la Plèbe, lorsqu’ils n’avaient aucun travail salarié, étaient traités de fainéants, ce qui supposait aussi une déchéance morale, car l’oisiveté n’était noble que pour le riche. C’est donc dans ce contexte historique que Jésus ose proclamer, totalement à contre-courant : Heureux, vous les pauvres. En fait il n’invente rien et se situe dans la plus pure tradition des prophètes. Il suffit de lire, par exemple, le prophète Amos pour s’en rendre compte :

C’est pourquoi, vous qui avez pressuré le faible et prélevé sur lui un tribut de blé, les maisons que vous avez bâties en pierre de taille, vous n’y habiterez pas. Oui, je connais vos nombreux crimes, vos énormes péchés, oppresseurs du juste, preneurs de pots-de-vin ; au tribunal les malheureux sont écartés… Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales.
Dans son livre, le prophète Amos dénonce à la fois la vie de luxe menée par les riches notables d’Israël, leur indifférence quant au bien commun et à celui de la nation, et l’oppression qu’ils font peser sur les pauvres. Le livre de Qohélet ou Ecclésiaste mentionne une autre tentation propre à la richesse : en vouloir toujours davantage.

Qui aime l’argent n’a jamais assez d’argent, et qui aime l’abondance ne récolte rien. Cela aussi n’est que vanité. Le travailleur dormira en paix, qu’il ait peu ou beaucoup à manger, alors que, rassasié, le riche ne parvient pas à dormir. Voici un triste cas que j’ai vu sous le soleil : une fortune amassée pour le malheur de son maître. Il perd son avoir dans une mauvaise affaire, et quand lui naît un fils, celui-ci n’a rien en main. Sorti nu du sein de sa mère, il s’en ira comme il est venu. Il n’emportera rien de son travail, rien que sa main puisse tenir. C’est aussi une triste chose qu’il s’en aille comme il était venu. Qu’a-t-il gagné en peinant pour du vent ? Il ronge ses jours dans le noir, la tristesse profonde, la souffrance et l’irritation.
La parole de Jésus, à la suite de celle des prophètes, n’a rien perdu de son actualité, bien au contraire, dans un système économique qui trouve tout à fait normal, au nom des lois du marché, de rémunérer certains patrons de grandes entreprises avec des sommes astronomiques alors que les inégalités et la misère augmentent. Jésus ne déclare pas heureuses les personnes qui vivent dans la misère mais bien les pauvres. Dans le Nouveau Testament, l’enseignement de Jésus sur la pauvreté et la richesse a eu un fort écho chez saint Jacques et saint Paul qui en explicitent la signification. La lettre de Jacques reprend l’inspiration prophétique en dénonçant l’attitude des riches, source d’injustice sociale :
Et vous autres, maintenant, les riches ! Pleurez, lamentez-vous sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l’univers. Vous avez mené sur terre une vie de luxe et de délices, et vous vous êtes rassasiés au jour du massacre. Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous oppose de résistance.
Quant à saint Paul, il affirme que l’amour de l’argent est la racine de tous les maux. L’avidité est un redoutable poison pour notre salut spirituel :
De même que nous n’avons rien apporté dans ce monde, nous n’en pourrons rien emporter. Si nous avons de quoi manger et nous habiller, sachons nous en contenter. Ceux qui veulent s’enrichir tombent dans le piège de la tentation, dans une foule de convoitises absurdes et dangereuses, qui plongent les gens dans la ruine et la perdition.
Bref l’Ancien comme le Nouveau Testament insistent sur le danger que représentent la richesse et l’avidité. Jésus, en proclamant heureux les pauvres, nous interroge sur notre style de vie et sur nos valeurs. Pour un chrétien, il est impensable de considérer l’accumulation sans fin de richesses comme un signe de réussite dans la vie. Le but de la vie humaine ne saurait consister à s’enrichir. Réussir dans la vie, ce n’est certainement pas être millionnaire ou milliardaire. Ceux qui le sont ne peuvent pas l’être, d’ailleurs, sans, d’une manière ou d’une autre, exploiter leurs frères humains, surexploiter la planète et détruire notre environnement. Leur argent, c’est le sang du pauvre pour reprendre une expression de Léon Bloy. Jésus nous demande de suivre une voie diamétralement opposée : celle d’une vie simple et sobre dans la maîtrise de nos désirs. Pour nous, réussir notre vie, ce n’est pas nous enrichir, mais c’est faire la volonté de Dieu, c’est faire vivre les exemples et les enseignements de Jésus dans notre vie, c’est aimer comme le Christ nous a aimés. Si nous sommes riches parce nous disposons du superflu, au-delà de ce qui est nécessaire pour vivre correctement, alors s’impose à nous un devoir de justice qui est celui du partage. Si nous refusons d’entendre cet appel de Dieu en nous enfermant dans un usage égoïste de nos biens, alors, oui, malheur à nous ! C’est ce que Paul demande à Timothée d’enseigner à ceux qui sont riches dans la communauté :
Quant aux riches de ce monde, ordonne-leur de ne pas céder à l’orgueil. Qu’ils mettent leur espérance non pas dans des richesses incertaines, mais en Dieu qui nous procure tout en abondance pour que nous en profitions. Qu’ils fassent du bien et deviennent riches du bien qu’ils font ; qu’ils donnent de bon cœur et sachent partager. De cette manière, ils amasseront un trésor pour bien construire leur avenir et obtenir la vraie vie.





dimanche 10 février 2019

5ème dimanche du temps ordinaire / année C



Luc 5, 1-11

10/02/19

Dans l’Evangile de ce dimanche, saint Luc nous propose sa version de l’appel des premiers disciples. Elle est différente de celle de Matthieu et de Marc. Selon ces évangélistes, Jésus appelle quatre pêcheurs au bord du lac en leur adressant cette parole : Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. Pour Luc cet appel a bien lieu au bord du lac mais il ne concerne que trois disciples, et surtout il se réalise dans le contexte de la pêche miraculeuse. Luc nous montre Jésus qui annonce la parole de Dieu, ici en pleine nature, comme il avait commencé de le faire dans un lieu de culte, la synagogue de sa patrie, Nazareth. Pour Jésus tous les lieux et tous les moments sont bons pour faire entendre la Bonne Nouvelle du salut. Comme une foule se presse au bord du lac pour écouter sa prédication, Jésus s’invite dans la barque de Simon pour pouvoir se faire entendre. Bien sûr, en décrivant cette scène après la résurrection, Luc pense au rôle de chef de l’Eglise donné par Jésus à Simon-Pierre. C’est dans la barque du premier des apôtres que Jésus fait retentir l’Evangile. Ainsi la barque de Simon devient la chaire pour prêcher la parole de Dieu. Pour nous catholiques, le ministère du pape, successeur de Pierre, est la continuation de cette scène évangélique. Le Seigneur va joindre un acte à sa prédication, un miracle par lequel il va appeler Simon et ses compagnons à devenir ses apôtres. C’est celui de la pêche miraculeuse. Remarquons l’obéissance de Simon à la parole de Jésus, sa confiance absolue : Sur ta parole, je vais jeter les filets. Autant dire que la mission du pape et de tous les apôtres dans l’Eglise s’appuie sur l’autorité de la parole du Christ. La vision de cette pêche extraordinairement abondante plonge Simon-Pierre dans un grand effroi. Dans le récit de Luc, c’est à ce moment qu’il reçoit son surnom de Pierre, donc d’apôtre, au moment même où il est comme paralysé par sa vive conscience de se trouver en présence de Dieu. Il se met à genoux devant Jésus et ne l’appelle plus Maître mais Seigneur : Eloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. Le Juif fervent avait en effet une vive conscience de la sainteté de Dieu comme nous le rappelle la vocation d’Isaïe dans la première lecture. Il avait donc aussi conscience de sa distance d’avec Dieu en raison du péché. Le monothéisme d’Israël mettait en avant la transcendance de Dieu, et nul ne pouvait voir Dieu face-à-face sans mourir. Dans un langage symbolique, même le grand Moïse ne vit Dieu que de dos ou encore à travers l’apparence d’un buisson en feu qui ne se consumait pas… Mais avec Jésus commence le grand mystère de l’Incarnation : Dieu se fait proche. En Jésus il devient accessible à l’homme et même à l’homme pécheur puisque le Fils unique vient d’abord pour sauver les pécheurs. D’où cette parole de réconfort, déjà très présente dans l’Ancienne Alliance : Sois sans crainte. Et le don d’une mission : Désormais ce sont des hommes que tu prendras. En appelant Simon et ses compagnons à la vocation d’apôtres, Jésus ne choisit pas des saints, il choisit des hommes pécheurs comme nous le sommes nous-mêmes. C’est dans l’exercice fidèle de leur mission, en passant par l’épreuve du reniement pour Pierre, que ces hommes se sanctifieront et témoigneront de leur attachement sans failles à leur Seigneur jusqu’au martyre. Le jeu de mots de Jésus entre pêcheurs de poissons et pêcheurs d’hommes mérite un commentaire. Les pêcheurs en tirant hors de l’eau les poissons les font mourir. Tel n’est pas le cas des apôtres, ou du moins leur mission va au-delà. En prenant des hommes dans les filets de l’Evangile, ils les font certes mourir à leur vie passée mais dans l’unique but de leur donner la vie de Jésus, la vie en abondance, la vie de communion avec Dieu. Le baptême par immersion des nouveaux chrétiens montrait cela. Car contrairement aux poissons, si nous sommes plongés dans l’eau trop longtemps nous pouvons mourir et c’est en sortant de l’eau et en respirant que nous vivons. La plongée dans l’eau du baptême représente bien la mort au péché et à tout ce qui nous éloigne de Dieu tandis que la triple remontée des eaux représente la vie nouvelle du chrétien en lien indissociable avec le mystère de la résurrection du Seigneur.

dimanche 20 janvier 2019

Deuxième dimanche du temps ordinaire / année C



Jean 2, 1-11

20/01/19

Après le temps de Noël, nous commençons le temps ordinaire dans sa première partie, celle qui précède le Carême. Et logiquement, la liturgie nous propose comme Évangile le premier signe de Jésus, au commencement de son ministère public, celui réalisé à l’occasion des noces de Cana. Dans l’introduction que Jean donne à cet épisode, Marie est citée en premier, viennent ensuite Jésus et ses disciples. On peut supposer que les nouveaux mariés connaissaient bien Marie et qu’ils l’avaient invitée à participer aux noces avec son fils. C’est en quelque sorte en tant que fils de Marie que Jésus est présent ce jour-là. Or les nouveaux mariés semblent avoir été imprévoyants ou peu fortunés, car à un certain moment du banquet de mariage, on manqua de vin. C’est un peu la catastrophe… Or, Marie s’en rend compte et en fait part à son fils : ils n’ont pas de vin. Elle est citée la première et c’est bien elle qui prend l’initiative du signe. Mais elle agit d’une manière tout à fait discrète, sans rien demander, semble-t-il, à son fils. Elle constate le manque et le lui fait remarquer. Jésus, lui, a bien compris qu’elle intercédait pour qu’il fasse un signe en faveur des mariés et de leurs convives pour que la fête ne soit pas gâchée. A la discrète demande de sa mère, il semble opposer un refus. Il est encore trop tôt pour se manifester en faisant un miracle… Malgré ce refus, Marie espère que son fils l’exaucera. Aussi ne craint-elle pas de s’adresser directement aux serviteurs : tout ce qu’il vous dira, faites-le. Marie persévère et veut inspirer la confiance chez les serviteurs du banquet : Jésus trouvera une solution à ce manque de vin. Et voilà que le fils cède à la demande de sa mère. La prière de Marie obtient de lui le premier signe, celui de Cana. De tout cela il ressort que Marie, dans sa discrétion, a un rôle central dans le ministère de son fils, dans la manifestation de sa gloire. Elle est un exemple de persévérance dans la prière et de confiance en Jésus. Ce qui signifie que même lorsque Dieu semble sourd à nos demandes, nous ne devons pas nous décourager. Au contraire, il nous faut persévérer dans la prière avec une foi encore plus grande, dans l’esprit de l’Evangile, en disant toujours : non pas ma volonté, mais la tienne. L’Evangile des noces de Cana nous montre pourquoi dans l’Eglise catholique nous pouvons demander à Jésus des grâces en passant par l’intercession de Marie qui n’est pas seulement la mère de Jésus mais aussi notre mère. C’est ce qu’affirmera le Seigneur en croix à l’autre bout de l’Evangile en s’adressant à Jean : voici ta mère.

Un autre aspect important de cette page évangélique se trouve dans la réflexion que le maître du repas fait au marié : Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. Il semble bien que dans ce contexte le marié représente ici Jésus, celui qui a gardé le bon vin pour la fin. N’oublions pas que c’est dans les jarres pour les purifications rituelles que Jésus transforme l’eau en vin. Symboliquement, on passe ainsi de l’eau de l’alliance avec Moïse, dans le culte Juif, au vin de la nouvelle alliance avec Jésus. Et si le marié c’est en fait Jésus, nous comprenons que cet épisode est une représentation du mystère de l’Incarnation. Dans l’Incarnation, en effet, le Verbe de Dieu épouse, à la fin des temps, notre humanité pour la conduire vers la joie des noces éternelles. Et comment ne pas faire le lien entre ce repas de noces au début de l’Evangile et un autre repas, celui de la dernière Cène à la fin de l’Evangile ? Car le bon vin de Cana annonce ce vin de la dernière Cène qui devient le sang du Christ. Ce n’est pas seulement à Jérusalem mais à l’humanité tout entière et à chacun de nous que s’adresse le magnifique oracle d’Isaïe dans la première lecture : Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu.

dimanche 6 janvier 2019

ÉPIPHANIE 2019



Matthieu 2, 1-12

6/01/19

Contrairement à Luc, l’évangéliste Matthieu ne nous décrit pas les circonstances précises de la naissance de Jésus. Il se contente de donner une indication de lieu, Bethléem, et une situation dans le temps, sous le règne du roi Hérode le Grand. Alors que Luc nous montre les bergers des campagnes venir auprès du nouveau-né, Matthieu nous raconte avec beaucoup de détails le voyage de mystérieux mages venus de l’Orient. L’Epiphanie nous fait faire mémoire du long voyage de ces hommes, des païens, probablement des astrologues, guidés par une étoile jusqu’à Jérusalem. Traditionnellement, la fête de ce dimanche a été interprétée dans un sens universaliste : Dieu, en tant que Père et Créateur de tous les hommes, désire que tous, Juifs et païens, puissent parvenir à la connaissance de la vérité et au salut. Même si le mystère de l’incarnation est l’aboutissement d’une relation particulière entre Dieu et le peuple d’Israël, Dieu n’est la propriété d’aucun peuple et il parle en quelque sorte toutes les langues des hommes. Il se sert aussi de ce qui nous attire pour nous attirer à lui, il se met humblement à notre portée. Ces orientaux étaient astrologues, c’est donc par un signe compréhensible, celui d’une étoile, que Dieu va susciter dans leur cœur une recherche spirituelle. Certains Pères de l’Eglise ont même vu dans la quatrième bucolique de Virgile l’annonce païenne de la naissance du Messie, non pas par la voix d’un prophète mais par l’oracle d’une Sybille :

Voici finir le temps marqué par la Sibylle. Un âge tout nouveau, un grand âge va naître ; La Vierge nous revient, et les lois de Saturne, et le ciel nous envoie une race nouvelle. Bénis, chaste Lucine, un enfant près de naître, qui doit l'âge de fer changer en âge d'or… Et s'il subsiste encore des traces de nos crimes, la terreur jamais plus n'accablera le monde. Vivant pareil aux dieux, cet enfant les verra, ces dieux et ces héros qui le verront lui-même, Lui, souverain d'un monde apaisé par son père.

Cette lecture chrétienne des vers de Virgile laisse donc entendre que l’Esprit Saint peut aussi inspirer des païens. Dieu non seulement s’adresse aux païens mais il va même jusqu’à parler à travers eux… La suite du texte de Virgile est troublante dans la mesure où elle correspond de manière presque littérale à un célèbre oracle messianique du prophète Isaïe, ou comment Virgile et Isaïe se donnent la main à travers les siècles…

Le bétail n'aura plus à craindre les lions : Et ton berceau de fleurs charmantes s'ornera. Le serpent périra; les plantes vénéneuses périront; et partout croîtront les aromates.

Relevons comment les mages ne vont pas directement à Bethléem, mais passent d’abord par Jérusalem. C’est en effet dans la ville sainte qu’ils apprennent, grâce aux Ecritures, le lieu précis de la naissance de l’enfant qu’ils veulent honorer et adorer. Mais en chemin, Matthieu ne nous dit pas quand, le signe de l’étoile réapparaît pour leur indiquer le lieu où se trouve l’enfant Jésus. Dès le début, le Fils de Dieu fait que les premiers soit derniers et les derniers premiers. Alors qu’Hérode, les grands prêtres et les scribes demeurent à Jérusalem, incapables d’aller se prosterner devant le Messie, ce sont des païens qui ont cette joie. Et ils joignent à leur adoration une offrande qui est une profession de foi : l’or pour le roi, l’encens pour Dieu et la myrrhe pour annoncer sa mort et sa sépulture.

Dans le mystère de Noël, nous célébrons le plus grand don que Dieu puisse nous faire : lui-même en la personne de son Fils. Il nous fait le cadeau de sa Parole vivante et éternelle, ce Fils unique qui s’unit pour toujours à notre humanité, prenant par amour notre condition d’hommes en naissant de la Vierge Marie. L’Epiphanie est une fête du don. Elle nous apprend à reconnaître l’immense don de Dieu, c’est Lui qui nous a aimés le premier sans attendre que nous soyons justes et saints, sans aucune condition. A l’exemple des mages, apprenons à répondre à ce don d’amour par l’offrande de nous-mêmes. Dieu désire avant toutes choses notre cœur, notre amour. Et parce que nous l’aimons, Il attend de nous que nous mettions en pratique sa volonté, telle qu’elle nous a été transmise par Jésus, et cela pour notre bonheur véritable.

Méditons l’oracle du prophète Michée :

Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu.

dimanche 30 décembre 2018

LA SAINTE FAMILLE / ANNÉE C



Luc 2, 41-52
30/12/18

Dans la lumière du mystère de Noël, nous célébrons en ce dimanche la sainte famille. Même si Jésus est venu au monde par l’action du Saint Esprit, le fait qu’il soit vraiment homme, l’insère dans une famille humaine avec un père et une mère, sans oublier qu’en Orient la famille était une réalité très importante et vaste, incluant les parents et connaissances dont nous parle l’Evangile.

Le récit que nous venons d’entendre est celui de Jésus adolescent qui décide de prolonger à l’insu de ses parents le pèlerinage de la Pâque à Jérusalem. Il demeure dans la ville sainte au lieu de s’en retourner à Nazareth avec ses parents. Ce récit est encadré par deux versets significatifs nous décrivant la croissance de Jésus enfant. La liturgie ne nous donne que le verset conclusif. Voici donc ces deux versets :

L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.

Saint Luc insiste sur deux aspects de la croissance de l’enfant : sa sagesse et le don de Dieu, la grâce qui lui est accordée. Cela rejoint ce que saint Jean affirme dans son prologue à propos du Verbe de Dieu, Fils unique, plein de grâce et de vérité. Cet enfant de 12 ans est bien le Verbe éternel de Dieu, sa Parole et sa Sagesse. Ceux qui assistent aux échanges qu’il a avec les docteurs de la Loi ne s’y trompent pas : tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. Certes Jésus n’est pas un enfant sage dans le sens ordinaire du terme puisqu’il prend une décision libre, caractéristique d’un adulte, et qui cause peine et tourment à ses parents. Il est sage de la sagesse divine car par cette décision inattendue il indique à ses parents que seul Dieu est son Père : Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? La traduction de Chouraqui donne : Il faut que je sois en ce qui est de mon Père. En restant au temple, le jeune Jésus indique l’orientation de toute sa vie, il révèle à tous sa vocation. Marie savait bien qu’il était le Fils de Dieu. Il s’agit pour elle comme pour Joseph d’accepter maintenant toutes les conséquences de la divinité de son fils. Jésus a fait preuve d’une divine liberté en choisissant de demeurer à Jérusalem pour indiquer clairement que le centre de sa vie, le centre même de son être, c’est sa relation unique avec Dieu qu’il nomme son Père. La sainte famille a beau être composée de saintes personnes, nous constatons que la souffrance et l’incompréhension font tout de même partie des relations : Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que nos familles humaines, marquées par les péchés des uns et des autres, fassent, elles-aussi, l’expérience des difficultés et des incompréhensions, par exemple entre enfants et parents. Cela est lié à la réalité de la croissance, de la prise de conscience chez l’enfant et l’adolescent de sa propre identité et de sa vocation. Ce qui fait la sainteté d’une famille, ce n’est donc pas l’absence de conflits ou de souffrances dans les relations. C’est le fait de chercher ensemble et chacun selon le chemin qui lui est propre la communion avec Dieu Père et Créateur. C’est le fait de favoriser la vocation propre de chacun des membres de la famille. D’ailleurs le récit de saint Luc nous livre une leçon particulièrement intéressante : c’est en voulant demeurer chez son Père que le jeune Jésus force en quelque sorte ses parents à chercher Dieu en le cherchant. Symboliquement, il les oblige à revenir à Jérusalem, lieu de la présence divine, alors que la fête est terminée. La famille est le lieu privilégié où nous pouvons faire l’expérience de la communion des saints. Si l’un des membres cherche Dieu de tout son cœur, s’il se sanctifie, alors il attirera dans son élan spirituel les autres membres de la famille. Et bien des fois ce sont les enfants, en demandant le baptême ou en participant au catéchisme, qui remettent Dieu présent au cœur de la vie de leurs parents. L’expérience de Jésus à douze ans illumine sans aucun doute ce que Jésus, adulte, enseignera comme voie spirituelle :

Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux.

lundi 24 décembre 2018

NOEL 2018 / Messe du jour



Jean 1, 1-18

L’Evangile du jour de Noël ne nous conduit pas à la crèche, dans l’étable de Bethléem, à la suite des bergers, mais nous invite à une contemplation du Verbe incarné. Bien sûr saint Jean ne contredit pas saint Luc dans sa présentation du mystère de l’incarnation. Il choisit simplement de ne pas raconter la nuit de Noël, lors du recensement ordonné par l’empereur Auguste, nuit d’humilité et de pauvreté pour la manifestation du Fils de Dieu. Il nous place au commencement et considère le mystère de plus haut, de plus loin. Il ne nous fait pas voir l’enfant Jésus dans l’étable auprès du bœuf et de l’âne, mais le Verbe éternel auprès de Dieu.

En débutant son Évangile par ces paroles, Au commencement était le Verbe, Jean, le théologien, nous ramène au premier verset de la Bible, dans le livre de la Genèse : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Cette référence implicite, en forme de clin d’œil pour tous ceux qui connaissent les Écritures, place donc le mystère de l’incarnation dans la lumière de celui de la création et encore plus la création dans la lumière de l’incarnation. Le commencement dont parle Jean n’est pas celui de Dieu puisque Dieu n’a pas de commencement. Ce commencement désigne le temps de la création, le moment où la Sainte Trinité décide de créer. Et l’évangéliste souligne fortement que tout a été créé par le Verbe, le Fils bien-aimé du Père. Le Verbe peut se traduire par Parole mais aussi par Raison ou Intelligence. Le Père fait sortir du néant toute la création par sa Parole pleine de Sagesse. Cette vérité est déjà présente au chapitre premier de la Genèse puisque Dieu créé en disant, en parlant… Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. Relevons au passage que la première étape de la création est celle de la lumière qu’il convient de séparer des ténèbres : Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière « jour », il appela les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. Or le soleil, le grand luminaire de la Genèse, n’est créé que plus tard, au quatrième jour. La lumière et les ténèbres du premier jour sont donc des réalités d’un autre ordre. Et ce n’est probablement pas par hasard que nous retrouvons ce couple lumière/ténèbres dans le prologue de saint Jean… La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. Si la lumière du premier jour est créée, le Verbe lumière, lui, est créateur. Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Jésus lui-même se présentera à ses auditeurs comme la lumière du monde. C’est cette métaphore de Jésus-Lumière qui a incité les chrétiens du 4ème siècle à choisir la date du 25 décembre pour célébrer la naissance du Sauveur en substitution à la fête romaine du Soleil invincible et immortel qui commémorait aussi la naissance du dieu solaire Mithra. Ce qui se traduit également dans le cycle de la création puisque la lumière du jour commence à vaincre les ténèbres de la nuit. Le message de Jean est donc le suivant : De même qu’au commencement Dieu a tout créé avec Sagesse par son Verbe, de même par le mystère de l’incarnation du Verbe, il commence une création nouvelle. Sans oublier que l’accomplissement et le but du mystère de Noël, c’est celui de la Pentecôte et du don de l’Esprit Saint. L’homme et la femme de la Genèse sont créés à l’image de Dieu, selon sa ressemblance. Même si saint Jean n’utilise pas la notion d’image pour le Verbe, la réalité, elle, est bien présente : Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. C’est saint Paul qui, dans sa lettre aux Colossiens, présentera Jésus comme l’image du Dieu qu’on ne peut voir, le premier-né pour toute créature. Pour Paul Jésus est en effet le Nouvel Adam qui nous permet de passer de la première création blessée par le péché à la nouvelle création. Pourquoi donc le Verbe s’est-il fait chair en naissant de la Vierge Marie ? Pour que, par notre foi en Lui comme notre unique Sauveur, nous devenions des enfants de Dieu, nés de Dieu. Même si ce grand mystère de l’incarnation s’accomplit dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes, Dieu étant éternel, c’est depuis toujours qu’il projetait de faire de nous ses fils et filles bien-aimés par le Fils unique, son Verbe. Saint Paul l’affirme sous la forme d’une prière de bénédiction dans sa lettre aux Éphésiens :

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ ! Il nous a bénis et comblés des bénédictions de l’Esprit, au ciel, dans le Christ. Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ. Ainsi l’a voulu sa bonté, à la louange de gloire de sa grâce, la grâce qu’il nous donne dans le Fils bien-aimé.

C’est bien ce cadeau inestimable, cette grâce de Dieu qui nous vient par Jésus-Christ, que Jean célèbre lui aussi, dans son prologue :
Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ; car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.

Tout ce que nous venons de méditer à partir du prologue de saint Jean dans la lumière des Ecritures est traduit d’une manière merveilleusement concise par la prière d’ouverture de cette messe. Le grand mystère de Noël est en effet celui de l’admirable échange :

Père, toi qui as merveilleusement créé l’homme et plus merveilleusement encore rétabli sa dignité, fais-nous participer à la divinité de ton Fils, puisqu’il a voulu prendre notre humanité.


samedi 22 décembre 2018

Quatrième dimanche de l'Avent / Année C



Luc 1, 39-45

23/12/18

Cette année le 4ème dimanche de l’Avent, très proche de la célébration de Noël, prolonge l’atmosphère de joie qui était celle de dimanche dernier. Nous venons d’écouter le beau récit de la Visitation de Marie à Elisabeth. Saint Luc nous dit que c’est avec empressement que Marie se met en route pour la Judée. Elle ne va pas rendre visite à Elisabeth par devoir ou par politesse, mais bien dans la joie de célébrer ce que Dieu a fait pour elle en lui donnant un fils dans sa vieillesse.

La Visitation, c’est la rencontre de deux mères qui portent en leur sein des enfants par la grâce de Dieu, l’une étant une jeune vierge, l’autre une femme âgée et stérile. La Visitation, ce n’est pas seulement la joyeuse rencontre de ces deux mères, mais c’est aussi, mystérieusement, la rencontre de Jésus et de Jean avant même le jour de leur naissance. Par sa salutation à Elisabeth, Marie provoque la joie de Jean dans le sein de sa mère : lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Marie est comblée de grâce, c’est par la puissance de l’Esprit Saint qu’elle porte en elle un fils, et voici qu’elle communique en quelque sorte à Elisabeth cette grâce spirituelle : Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint. D’où l’atmosphère de joie dans laquelle baigne tout ce récit, la joie étant l’un des fruits de l’Esprit Saint, le signe de sa présence et de son action en nous. Si Marie est capable de communiquer cette joie de l’Esprit Saint à Elisabeth et à son enfant, c’est bien parce qu’elle porte en elle celui que l’on appellera Jésus, c’est-à-dire « Dieu sauve ». Avant même sa naissance, Jésus répand par Marie, sa mère, la joie de l’Evangile.

On pourrait aussi lire cette belle rencontre comme la rencontre entre la Nouvelle Alliance, représentée par la jeune femme qu’est Marie, et l’Ancienne Alliance, incarnée par la vielle femme qu’est Elisabeth. C’est Jésus qui, en portant à son accomplissement la première alliance, apporte au peuple Juif, dans l’attente du Messie, la joie d’une alliance nouvelle et définitive. Si nous lisons ce récit de la Visitation en ayant à l’esprit celui des Noces de Cana dans l’Evangile de Jean, alors tout semble s’illuminer encore davantage. En effet c’est Marie qui insiste pour que Jésus réalise son premier signe : transformer l’eau en vin des noces. C’est par Marie que l’eau de l’ancienne alliance, conservée dans les jarres destinées aux purifications rituelles des Juifs, devient le vin de la joie, le vin de la nouvelle alliance en Jésus. Le commentaire du maître du repas de noces peut être interprété dans cette perspective du rapport entre les deux alliances : Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant.

Dans la rencontre de la Visitation, à l’aube du mystère de l’Incarnation, Marie nous apparaît avec deux des titres que nous lui donnons en priant les litanies de Lorette : elle est l’arche de la nouvelle alliance, portant en son sein le Fils de Dieu, et, pour cette raison, elle est aussi la cause de notre joie.

A la veille de la célébration de Noël, il est nous est bon de reprendre les paroles d’Elisabeth à Marie et surtout de les méditer dans notre cœur :
Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.