dimanche 23 mars 2014

Troisième dimanche de Carême



23/03/2014

Jean 4, 5-42

Saint Jean est le seul parmi les évangélistes à nous rapporter la rencontre entre Jésus et la femme de Samarie. Tout commence d’une manière très ordinaire : Jésus a soif et demande à boire à cette femme. Notons qu’à l’autre bout de l’Evangile le même Jésus, agonisant sur la croix, s’écrie : « J’ai soif ! ». A partir de ce simple besoin vital va se développer entre le Seigneur et la femme une conversation qui nous mènera aux plus hauts sommets de la vie spirituelle. Relevons tout d’abord que c’est parce que Jésus est un homme libre que cette rencontre peut avoir lieu. Il n’est l’esclave ni des convenances ni des traditions. C’est la raison pour laquelle il s’adresse, lui le Rabbi juif, à une femme de Samarie. Ce qui étonne et la femme et les disciples. Au cœur de cet Evangile nous avons un enseignement spirituel essentiel : « Dieu est esprit », j’y reviendrai. Cet enseignement est encadré par deux quiproquos significatifs. Au début la samaritaine ne comprend pas que l’eau dont parle Jésus n’est pas celle du puits, cette eau vive est probablement une image de l’Esprit Saint. A la fin les disciples ne comprennent pas que la nourriture dont parle leur Maître n’est pas celle du corps. Souvent dans les Evangiles nous constatons ce décalage entre notre horizon humain, forcément limité, et celui de Jésus qui nous ouvre sur le monde de Dieu, un monde que nous ne connaissons pas : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas », « c’est une nourriture que vous ne connaissez pas ». Dans les paroles qu’il adresse à la samaritaine le Seigneur nous donne un catéchisme de très haut niveau et nous fait ainsi entrer dans la vraie connaissance du mystère de Dieu :
Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. L’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
Dieu est esprit : voilà la grande révélation de cet Evangile. C’est parce que Dieu est esprit que nous ne pouvons pas nous le représenter. Il échappe à nos catégories ordinaires : celle du temps et de l’espace dans lesquelles nous percevons les réalités de notre monde et nous les connaissons en particulier au moyen de la philosophie et des sciences. Dieu n’est pas dans le temps de l’histoire, il est éternel. Dieu n’habite pas sur une montagne ou dans un temple, son unique lieu n’en est pas un : c’est celui de l’esprit. Bien sûr en Jésus Dieu se rend en quelque sorte visible et présent dans le temps de notre histoire et dans un lieu bien précis. C’est le mystère de l’incarnation. Mais après l’Ascension ce séjour divin sur notre terre s’achève. Il se prolonge d’une certaine manière dans le mystère de l’Eglise, avec le don de l’Esprit et celui des sacrements. Mais Dieu demeure esprit donc transcendant. C’est la raison pour laquelle il apparaît à beaucoup d’hommes comme lointain et absent. C’est ce qui explique aussi l’idolâtrie. Les hommes ont tellement besoin de voir Dieu, de se le représenter, qu’ils ont inventé les dieux : les idoles permettent de mettre la main sur le mystère de Dieu à travers une statue située dans un sanctuaire. Mais l’idolâtrie est une illusion. Jésus nous indique le chemin exigeant de la vérité : si Dieu est esprit c’est en esprit et vérité que nous devons l’adorer, non pas en nous attachant à des lieux sacrés mais en comprenant que c’est nous qui sommes la demeure de Dieu. Pour reprendre une belle expression de Zundel Dieu est « l’au-delà au-dedans ». Sur cette terre nous devons renoncer à nous faire une représentation de Dieu. La seule image que nous ayons de lui c’est Jésus. Seul le Fils au sein de la Trinité s’est rendu visible. Alors où donc est ce Dieu qui est esprit ? Le Père que l’on a voulu représenter comme un vieillard barbu… Nous pouvons rencontrer en vérité Dieu chaque fois que nous mettons en pratique les enseignements de Jésus : Dieu qui est esprit est présent dans tout acte d’amour, dans la réconciliation, le pardon, la paix, la justice, le partage etc. Je pourrais bien sûr prolonger cette énumération. C’est donc en faisant la volonté du Père que nous le connaitrons vraiment : c’est cela l’adorer en esprit et en vérité.

dimanche 16 mars 2014

Deuxième dimanche de Carême / année A

16/03/2014

Matthieu 17, 1-9

Après le désert des tentations nous voici sur la montagne de la transfiguration avec Pierre, Jacques et Jean. En acceptant de vivre l’épreuve du désert Jésus s’est retrouvé seul face au démon. Et il l’a vaincu par la puissance de la Parole de Dieu. Sur la montagne il a rendez-vous avec son Père. Par bien des aspects la scène de la transfiguration est une reprise de celle du baptême. Dans ces deux moments forts du ministère public du Seigneur c’est Dieu qui se révèle dans le mystère de la Trinité. La nuée lumineuse étant le signe de la présence de l’Esprit Saint. A la transfiguration comme au baptême Dieu le Père confirme le lien unique qui l’unit avec cet homme nommé Jésus : cet homme est son Fils bien-aimé, celui en qui il a mis tout son amour.
Pierre, Jacques et Jean ont été choisis pour être les témoins privilégiés de ce mystère lumineux. A l’autre bout de l’Evangile ils seront aussi les témoins de l’agonie de leur maître au jardin des oliviers. Dans la transfiguration tout n’est que vision lumineuse. Les disciples voient à travers le corps humain de Jésus sa gloire divine qui resplendit et illumine. C’est un moment de contemplation, un moment que les disciples voudraient éternel. Ils sont en effet comblés du bonheur que donne la vision de Dieu. Ce qu’ils vivent est une anticipation, un avant-goût de ce que nous sommes appelés à vivre après le passage de notre mort : la communion avec Jésus glorifié au paradis : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! » Cet Evangile vient nous rappeler l’un des piliers de notre carême : la prière personnelle, et particulièrement la prière de contemplation. Une prière dans laquelle nous ne demandons rien à Dieu sinon de demeurer paisiblement en sa présence et de nous laisser pénétrer par son amour. Une prière trinitaire dans laquelle nous n’adorons pas Dieu en général mais nous prenons une vive conscience dans la foi de l’identité de Dieu : communion amoureuse du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Pour nous initier à la prière de contemplation nous avons à notre disposition le chapelet : avec Marie nous regardons dans la foi les mystères de la vie de son Fils. Pour pratiquer la prière de contemplation nous avons besoin de connaître « par le cœur » les textes bibliques qui témoignent de ces mystères joyeux, lumineux, douloureux et glorieux. La prière du chapelet est une prière biblique.

Mais cet instant de joie intense sur la montagne ne dure pas. En entendant retentir la voix du Père les disciples « furent saisis d’une grande frayeur ». Et Jésus, comme souvent dans les Evangiles, se tient auprès d’eux pour les rassurer : « Relevez-vous et n’ayez pas peur ! » Ce récit nous montre que la vision ne peut pas durer ici-bas. Dans notre vie spirituelle nous ne pouvons pas exiger du Seigneur de n’éprouver que des consolations, des moments agréables où il est tellement facile de prier. Nous avons à accepter aussi les désolations, les moments de difficulté et de sécheresse dans lesquels Dieu nous semble tellement absent et lointain. C’est l’épreuve inévitable de la foi. Car croire c’est justement ne pas voir. Le récit de la transfiguration nous fait ainsi passer de la vision fugitive de la gloire de Jésus à l’écoute quotidienne de sa parole. Que nous dit en effet la voix du Père sur la montagne ? « Ecoutez-le ! » Nous ne pouvons pas contempler Jésus à la manière des trois disciples, même si l’adoration du Saint-Sacrement se rapproche, de manière très lointaine, de leur expérience, une expérience unique. Mais nous pouvons à tout instant écouter la Parole de Jésus. Pour y accéder nous n’avons pas d’autre moyen que les quatre évangiles. Le temps de Carême est le temps idéal pour lire un évangile en entier, du début à la fin, jour après jour.

dimanche 23 février 2014

Septième dimanche du temps ordinaire / A

23/02/14

Matthieu 5, 38-48

En ce dimanche la liturgie de la Parole nous fait contempler les sommets : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » ; « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». La vie chrétienne consiste à imiter le Christ et donc à imiter Dieu lui-même. Au baptême nous recevons le don de la sainteté et c’est tout au long de notre vie que nous avons à correspondre au don reçu : c’est cela la sainteté. Mais la sainteté n’est pas un idéal inaccessible, réservé à une élite. Nous en voulons une preuve ? Le Christ a prévu pour ses disciples le sacrement du pardon des péchés, sacrement de la confession et de la réconciliation. La sainteté nous appelle à marcher jour après jour vers les sommets divins. Elle est donc un chemin qui s’accomplit par étapes, demande plus ou moins de temps. Ce chemin n’exclut pas les chutes et même les retours en arrière. Ce chemin nous demande simplement de toujours nous relever et de ne jamais nous décourager en nous disant : « Je ne suis pas fait pour la vie à la suite du Christ ». L’Evangile de ce dimanche nous est donc adressé personnellement. Nous sommes probablement loin des sommets qu’il nous désigne mais nous pouvons avec la grâce du Christ progresser ! Et c’est dans trois directions que le Seigneur nous demande de progresser : le refus de la vengeance, la générosité et enfin l’amour des ennemis. Nous sommes dans le domaine bien souvent difficile et complexe de nos relations avec le prochain.
La loi ancienne demandait la modération et la justice dans la vengeance : « Œil pour œil, dent pour dent ». Ce serait déjà un énorme progrès si tous les hommes parvenaient à cette modération, en particulier dans les guerres et dans les tribunaux. La loi nouvelle nous demande bien plus : il s’agit de ne pas riposter au méchant. Saint Paul explique très bien l’esprit de ce précepte évangélique : « Tu ne te laisseras pas vaincre par le mal, mais tu vaincras le mal par le bien ». Si je réponds au mal en faisant le mal j’entretiens un cercle vicieux et infini. Le refus de la vengeance n’implique pas notre silence face au mal, bien au contraire. Lors de sa Passion Jésus, lui qui est parfaitement innocent et juste, a tenté de réveiller la conscience de celui qui le frappait : « Si j’ai mal parlé, montre où est le mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »
« Si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui ». La logique du bien dans laquelle Jésus veut nous entraîner implique de ne pas calculer. Il s’agit bien d’être généreux. Saint Paul affirme à ce sujet : « A semer trop peu, on récolte trop peu ; à semer largement, on récolte largement ».

« Aimez vos ennemis ». Nous n’avons probablement pas d’ennemis dans le sens fort du terme. Mais tous nous connaissons dans notre famille et dans notre entourage des personnes avec lesquelles les relations ne sont ni faciles ni cordiales. Pour des raisons très diverses : le caractère d’un tel m’est antipathique, je ne supporte pas la manière de faire d’un autre ou encore je ne partage absolument pas les convictions de mon prochain. Jésus nous donne un premier moyen concret d’aimer nos ennemis : prier pour eux. Pas pour que Dieu les anéantisse mais pour qu’ils progressent dans le chemin qui mène à la vraie vie. En priant pour mes ennemis je permets aussi à Dieu de transformer mon cœur, d’y remplacer la colère et la haine par la patience et la douceur. Le plus intéressant dans ce commandement nouveau que Jésus nous laisse se trouve dans sa motivation. Pourquoi devrais-je aimer ceux qui me font du mal ? Afin d’être vraiment fils de Dieu, me répond le Seigneur. Il s’agit donc d’imiter l’attitude de Dieu envers toutes ses créatures : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes ». En tant que Père Dieu nous donne les bienfaits de la nature sans tenir compte de ce que nous sommes. Il donne à tous. Notre amour pour le prochain doit peu à peu devenir lui aussi universel. Il n’est pas limité par les défauts et les manques de mon frère. Si j’aime à la manière de Dieu, j’aime gratuitement. Alors je deviens capable d’aimer aussi celui qui n’est pas aimable. Non pas avec les sentiments du cœur mais avec la volonté qui me vient de ma foi en Dieu. L’amour du cœur exige la réciprocité. L’amour de volonté n’attend de l’autre aucune gratification. Seule une vie réelle de communion avec le Christ peut nous permettre de vouloir aimer ceux qui nous font du mal. Autant dire que ce chemin de sainteté ne peut commencer à prendre chair dans nos vies que si nous sommes des hommes et des femmes de prière.

dimanche 16 février 2014

Sixième dimanche du temps ordinaire / A

16/02/14

Matthieu 5, 17-37


En ce dimanche nous poursuivons notre écoute du sermon sur la montagne. Après avoir donné à ses disciples la belle mission d’être sel de la terre et lumière du monde Jésus leur propose un chemin de sainteté. L’Evangile de ce dimanche aborde un thème difficile : celui du rapport entre la première alliance (la Loi et les prophètes) et la nouvelle alliance en Jésus-Christ. Saint Matthieu insiste fortement sur la continuité entre les deux alliances : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir », dit Jésus. Reste à savoir ce que signifie concrètement cet accomplissement apporté par le Seigneur. La suite de notre Evangile répondra à cette question. Il existe cependant un contraste évident entre l’Evangile de Matthieu et les affirmations de saint Paul. « Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaitra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise ». Or Jésus lui-même dans son attitude a été libre par rapport à la lettre de la Loi, ce qui lui a valu l’inimitié des pharisiens. Saint Paul n’hésite pas à dire que « la lettre tue alors que l’esprit donne la vie ». Aux Galates il écrit : « Vous qui cherchez la justification par la Loi, vous vous êtes séparés du Christ, vous êtes déchus de la grâce ». Et dans sa lettre aux Ephésiens il montre comment le Christ « a supprimé les prescriptions juridiques de la Loi de Moïse ». L’accomplissement apporté par Jésus n’implique pas seulement une continuité par rapport à la Loi juive mais aussi une nouveauté : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ». Par justice nous devons comprendre sainteté, idéal de perfection. Jusqu’à la fin du chapitre 5 nous trouvons des exemples de ce surpassement de la Loi dans la justice nouvelle de l’Evangile. Et ce chapitre se termine ainsi : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Nous voyons maintenant ce que signifie l’accomplissement de la Loi : sa perfection dans la sainteté chrétienne. Les exemples choisis par le Seigneur concernent notre rapport au prochain : le meurtre, le couple, mais aussi notre rapport à la vérité de notre parole avec la question des serments. Chaque fois Jésus utilise la même introduction : « Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien moi, je vous dis ». Ce faisant Jésus situe son autorité au-dessus de celle de Moïse. Il ne se contente pas d’expliquer la Loi de Moïse, il la dépasse et lui donne de nouvelles exigences. Prenons un seul exemple avec la question du meurtre. Jésus se réfère ici à l’un des dix commandements : « Tu ne tueras pas ». Il est étrange que la traduction liturgique, contrairement à d’autres traductions de la Bible, ait restreint ce commandement à « Tu ne commettras pas de meurtre ». Dieu nous demande de respecter toute forme de vie, la vie humaine d’abord mais aussi la vie des autres créatures. Et ce respect doit être absolu. Si déjà l’humanité parvenait à mettre en pratique ce commandement de Moïse cela serait un immense progrès moral. Des penseurs chrétiens comme Théodore Monod et Maurice Zundel ont affirmé que du point de vue moral nous ne sommes pas encore sorti de l’âge des cavernes et que l’homme véritable est encore à venir. Le pape François a montré comment ce commandement fondamental avait des implications jusqu’au niveau de l’organisation économique de nos sociétés : « De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue ». Jésus, quant à lui, approfondit le commandement et le mène à sa perfection en nous montrant où se trouve la racine du mal : « Tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ». Si nous chassons de notre cœur la colère et la haine ainsi que la vengeance nous serons incapables de tuer. Jésus nous demande donc de purifier notre cœur de toutes les pensées mauvaises. Car nos actions mauvaises sont l’expression concrète de nos mauvaises intentions. Nous pouvons faire le même raisonnement en reprenant ce que dit le pape sur l’économie qui tue. Si en effet notre système économique tue, c’est à cause de l’avidité, de la cupidité et de l’égoïsme qui se trouvent dans le cœur de certains responsables politiques, financiers et économiques. Le Seigneur nous demande donc de travailler avec l’aide de sa grâce à la purification de nos pensées et à la réconciliation entre nous. Savoir reconnaître ses torts, demander pardon et pardonner : telles sont les exigences de la justice nouvelle pour que nous ne nous laissions pas guider par la colère mais par l’Esprit du Seigneur qui est amour, joie et paix.

dimanche 9 février 2014

Cinquième dimanche du temps ordinaire / année A

9/02/14

Matthieu 5, 13-16

Saint Matthieu place au commencement du ministère public de Jésus un enseignement nommé dans nos Bibles le sermon sur la montagne. Cet enseignement s’étend sur trois chapitres, du chapitre 5 au chapitre 7, et commence par la proclamation des béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ». En ce dimanche nous avons écouté ce qui suit les béatitudes dans le sermon sur la montagne. Jésus développe le portrait de son disciple et nous permet ainsi de répondre à la question : que signifie être chrétien ? Etre chrétien, c’est donc être sel de la terre et lumière du monde. Ces images sont grandioses et peuvent donner le vertige. Le chrétien reçoit d’emblée une mission universelle, il est envoyé à la terre et au monde. Jésus ne nous dit pas cela pour que nous nous gonflions d’orgueil. Ces paroles décrivent ce que nous sommes et ce que nous sommes appelés à être. Pour le dire autrement : par le baptême et par la foi nous sommes sel de la terre et lumière du monde, c’est le don de Dieu. Mais tout au long de notre vie nous avons à correspondre à ce don librement et à accomplir ainsi notre vocation chrétienne. Encore une fois nous n’avons aucun orgueil à en tirer, encore moins un quelconque sentiment de supériorité, car si nous sommes lumière nous le sommes grâce au Christ, « vraie lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde ».
Il existe entre les deux images employées par Jésus un contraste qu’il ne faut pas ignorer. Le sel qui rehausse le goût de nos aliments est la plupart du temps invisible à nos yeux, ils sont si petits les grains de sel ! La lumière, au contraire, se situe du côté des réalités visibles et qui s’imposent à nous. Le sel de la terre évoque donc une présence discrète alors que la lumière du monde fait penser à un témoignage éclatant. A travers ces images contrastées Jésus nous fait comprendre les différentes manières que nous pouvons avoir de témoigner de lui là où la Providence nous a placés. Ces manières ne s’opposent pas mais sont complémentaires.
Le chrétien est d’abord celui qui donne goût aux choses en les mettant en valeur. Cette attitude suppose une manière d’entrer en relation avec la création issue du cœur de Dieu : reconnaître la valeur de tout ce qui existe sur notre terre, contempler les êtres dans leur magnifique diversité et savoir en rendre grâce. Cela implique le sens de la gratuité et de l’émerveillement dans notre manière de nous situer au sein de la création et entre nous. Dans l’art culinaire le sel n’annule pas le goût propre des aliments, il les met en valeur. Il accompagne les aliments. Trop de sel est non seulement mauvais pour la santé mais tue le goût des aliments. Ni trop, ni trop peu, c’est le difficile équilibre qui rendra le plat savoureux. Notre présence dans le monde ne doit être ni écrasante ni imperceptible. Nous accompagnons nos frères en humanité et la création tout entière pour sans cesse réveiller l’espérance et le sens, pour encourager, réconforter et témoigner de la joie de vivre malgré toutes les difficultés et les épreuves.

« Que votre lumière brille devant les hommes : alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux ». Etre lumière du monde c’est d’abord agir selon le bien. Nos actes priment sur nos discours. Mais attention ! Ce n’est pas pour nous faire remarquer des hommes que nous faisons le bien. Jésus condamne plus loin l’attitude de ceux qui prient, jeûnent et font l’aumône pour obtenir les louanges de ce monde. Le vrai disciple fait le bien parce que c’est le bien ! Il sait que c’est le chemin du bonheur. De toute façon nous ne pouvons pas agir selon le bien si notre cœur n’est pas bon. Les bonnes actions ne sont donc pas la conséquence d’une campagne de communication ou d’une propagande intelligente. Elles sont la conséquence logique de notre foi en Jésus-Christ. Saint Paul résume bien cela en utilisant une très belle formule dans sa lettre aux Galates : « Dans le Christ Jésus, ce qui a de la valeur, c’est la foi qui agit par la charité ».

dimanche 19 janvier 2014

Deuxième dimanche du temps ordinaire / Année A

Deuxième dimanche du temps ordinaire / A

19/01/2014

Jean 1, 29-34

En ce dimanche nous commençons le temps liturgique dit ordinaire. Dans notre année chrétienne le temps ordinaire correspond à deux périodes : celle qui se situe entre le temps de Noël et le carême, et celle qui commence après la Pentecôte et s’achève avec la fête du Christ roi. Le but du temps ordinaire est de nous faire revivre le ministère public du Seigneur Jésus, c’est-à-dire ces trois années se situant entre son baptême dans le Jourdain et son entrée dans Jérusalem le jour des rameaux. Logiquement le début du temps ordinaire fait le lien avec la fête de dimanche dernier, celle du baptême du Seigneur. Nous nous retrouvons donc aux bords du Jourdain au commencement du ministère public de Jésus et c’est Jean qui est le personnage essentiel de notre évangile. Ayant déjà entendu dimanche dernier l’Evangile de Matthieu nous rapportant la scène du baptême, nous entendons en ce dimanche la version qu’en donne saint Jean.
A deux reprises Jean le baptiste affirme à propos de Jésus : « Je ne le connaissais pas ». Cela peut paraître étrange car Jean et Jésus avaient des liens de parenté ; Elisabeth, sa mère, étant la cousine de Marie. Probablement Jean avait déjà rencontré Jésus. Mais ce verbe « connaître » a ici un sens plus profond que celui de « faire connaissance » ou encore de « se connaître ». Connaître Jésus c’est en effet savoir qui il est réellement. Et de fait il n’est pas simplement un membre de la famille de Jean. Ce dernier a eu besoin d’une illumination spéciale de la part de l’Esprit Saint pour découvrir l’identité de Jésus de Nazareth. C’est cette illumination intérieure que nous appelons la foi. La mission de Jean consiste à manifester Jésus au peuple d’Israël, en quelque sorte à le présenter, à le faire connaître. L’Evangile de ce dimanche nous montre de quelle manière Jean a présenté Jésus au peuple : par un témoignage et par deux paroles particulièrement significatives. « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui ». L’invisible, l’Esprit de Dieu, s’est manifesté de manière visible à travers le signe de la colombe. L’image d’un oiseau pour parler de l’Esprit n’est pas nouvelle. Souvenons-nous du premier récit de la création : La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. Ce que Jean a vu et compris au moment du baptême c’est que Jésus était le Messie, cet homme consacré par Dieu en vue d’une mission unique. A ce témoignage viennent s’ajouter deux paroles : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » et « C’est lui le Fils de Dieu ». Dans l’évangile selon saint Jean le lecteur reçoit de la bouche de Jean la révélation de l’identité de Jésus dès le début. Alors que, probablement, c’est au fur et à mesure des trois années de son ministère public que Jésus a peu à peu révélé qui il était. Mais Jean a une illumination particulière qui lui donne de voir loin. Présenter Jésus comme l’Agneau de Dieu c’est en effet nous transporter à l’autre bout de l’Evangile, aux jours de la Passion et de la mort en croix. De la même manière que l’agneau pascal était sacrifié pour faire mémoire de la sortie d’Egypte et de la libération de l’esclavage, Jésus se sacrifiera lui-même pour nous obtenir la liberté des enfants de Dieu. La manifestation de Jésus au peuple marque la fin du sacrifice des animaux dans le culte de l’ancienne Alliance. De fait le Temple, lieu unique des sacrifices, sera détruit par les romains en l’an 70. Nous avons aussi entendu les paroles du psaume 39 : Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : « Voici, je viens. « Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse. Mon Dieu, voilà ce que j'aime : ta loi me tient aux entrailles. Ces paroles du psaume, la tradition chrétienne les a comprises comme s’appliquant au Christ. L’Evangile de cette liturgie nous donne donc dès le départ le sens de la mission de Jésus : nous obtenir le pardon de nos péchés et faire de nous des fils de Dieu. Libération du mal et communion avec Dieu : c’est à la lumière de ces deux réalités que nous pouvons mieux comprendre les paroles et les actes du Seigneur tout au long de son ministère public.


dimanche 5 janvier 2014

ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR

Epiphanie du Seigneur

5/01/2014

Matthieu 2, 1-12

Nous connaissons tous le sens théologique de la fête de l’Epiphanie. Il est parfaitement résumé par saint Paul, l’apôtre des païens, dans la deuxième lecture :

« Ce mystère, c'est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l'annonce de l'Evangile. »

La visite des mages à Bethléem signifie en effet l’universalité du salut offert par Dieu en Jésus-Christ. C’est encore saint Paul qui affirme d’une manière très claire cet amour universel de Dieu pour tous les hommes :

« Dieu, notre Sauveur, veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité. »

Dans sa lettre aux Galates l’apôtre nous montre les conséquences libératrices de la nouvelle Alliance pour notre humanité :

« En Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n'y a plus ni juif ni païen, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, c'est vous qui êtes la descendance d'Abraham ; et l'héritage que Dieu lui a promis, c'est à vous qu'il revient. »

Dans la liturgie de la parole de cette solennité je voudrais relever deux éléments qui nous parlent de cette relation du particulier à l’universel ainsi que de la nouveauté apportée par la naissance de l’enfant Jésus à Bethléem. Dans la première lecture Isaïe voit la marche des nations vers Jérusalem. Or dans le récit de saint Matthieu nous constatons un contraste évident entre Jérusalem, la ville d’Hérode et de l’élite religieuse d’Israël, et Bethléem, le lieu choisi par Dieu pour nous donner son Fils. Certes les mages venus d’Orient font halte à Jérusalem pour se renseigner mais le but de leur voyage c’est bien Bethléem. Jérusalem représente ici les ténèbres de l’aveuglement de ceux qui savent mais n’agissent pas en conséquence. C’est sur Bethléem que brille la lumière de l’étoile. Lumière perceptible non seulement par les Juifs mais par tous les peuples. Jérusalem représente le lieu du pouvoir et du savoir, elle est la capitale du Judaïsme. Et comme toutes les capitales c’est une ville tentée par l’orgueil. Bethléem est quant à elle la ville de l’adoration et du don, la ville dans laquelle il faut se faire petit et humble en présence de la révélation de la gloire de Dieu dans un nouveau-né. L’offrande de l’or, de l’encens et de la myrrhe n’a en effet de valeur que dans la mesure où elle correspond à l’offrande intérieure que les mages font d’eux-mêmes à l’enfant. Si à l’aller les mages passent par Jérusalem, au retour ils évitent cette ville. Ils sont comblés, ils n’ont plus besoin de consulter les savants d’Israël.

Les divers noms donnés à l’enfant qui vient de naître sont eux aussi intéressants : roi des Juifs, Messie, chef et berger d’Israël. Mais si Jésus n’était que le roi des Juifs pourquoi donc des mages, des païens, se seraient déplacés de si loin pour venir lui rendre hommage ? Remarquons le changement lorsque Matthieu nous dépeint l’arrivée des mages auprès du nouveau-né. Le seul titre qui lui est donné est tout simple : l’enfant. Voilà un nom universel qui parle au cœur de tous les peuples. Nous savons que Jésus est bien plus que le roi des Juifs ou encore même le Messie. Nous retrouverons ces titres à l’autre bout de l’Evangile, lors de la Passion du Seigneur. Si au moment de la naissance ce sont des étrangers qui adorent l’enfant, au moment de la Passion c’est encore une étranger, Ponce Pilate, qui, sans le savoir, donne au Christ l’un de ses plus beaux noms, un nom universel comme l’était celui de l’enfant : « Voici l’homme ! » Et c’est dans la bouche d’un officier romain, au pied de la croix, que l’identité véritable de Jésus nous est donnée : « Vraiment, celui-ci était fils de Dieu. » Le parcours des mages nous fait passer du roi des Juifs au Christ roi de l’univers. C’est tout le sens de la fête de l’Epiphanie : révéler au monde un Sauveur issu d’Israël qui est en même temps le Sauveur de tous les hommes. C’est dans le Christ en effet que tout le genre humain peut retrouver son unité profonde.