dimanche 1 novembre 2026

TOUSSAINT 2026

 La solennité de la Toussaint, située vers la fin de notre année liturgique, nous invite à contempler ce pour quoi nous avons été créés, le but de notre pèlerinage terrestre : le paradis, le Ciel ou encore le royaume de Dieu.

Dans son troisième sermon pour la fête de tous les saints Bossuet part d’un verset de saint Paul, dans la première lettre aux Corinthiens : Dieu sera tout en tous. Voilà une belle définition du Ciel et de la sainteté. Tout est à vous, et vous êtes à Jésus-Christ : c’est encore un verset de saint Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, que choisit Bossuet comme exorde de son deuxième sermon pour la Toussaint. Il en tire une belle réflexion sur la communication de la nature divine à notre humanité dans l’histoire du salut :

« La première se fait dans la création, la seconde par la grâce, la troisième communication est celle de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour le plus excellent, donc la création regardait la justification, et la justification était pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle ».

Autrement dit le don de Dieu suit une gradation et atteint son sommet dans l’incarnation de son Fils et dans la sainteté des élus. La communion eucharistique par laquelle Dieu se donne lui-même, et pas seulement sa grâce, annonce le don parfait et définitif dont sont comblés les saints du Paradis. En partant d’une citation de saint Augustin Bossuet tente de décrire ce qu’est la vie bienheureuse des saints parvenus au terme de leur pèlerinage terrestre :

« De sorte qu’ils seront véritablement heureux, parce qu’ils auront dans cette vision le plus noble exercice de leur esprit, dans cette jouissance la joie parfaite de leur cœur, dans cette paix l’affermissement immuable de leur repos ».

Dans le même sermon Bossuet n’hésite pourtant pas à parler de l’angoisse de l’âme à l’idée du paradis. Le paradis ne nous menacerait-il pas d’un éternel ennui ? Fabrice Hadjadj dans sa magnifique méditation sur le paradis intitulée Le paradis à la porte – Essai sur une joie qui dérange (2011) se pose exactement la même question des siècles plus tard : « Mais un paradis sans fin, est-ce que ce ne sera pas une chose ennuyeuse ? L’éternité paraît bien longue ». Et Hadjadj de relever ce qu’il nomme le paradoxe du paradis : « D’un côté, son absence me dévaste ; de l’autre, sa présence me terrifie ». Bossuet, en fin psychologue, situe bien l’origine de la difficulté que nous avons lorsque nous pensons au paradis : « Quand on dit que tout le reste nous sera désormais soustrait, et que Dieu fera le sujet continuel de notre délectation, l’âme, accoutumée à se délecter dans la multiplicité des objets, se trouve comme angoissée ». Le grand prédicateur répond à cette objection en utilisant une formule saisissante : l’Amen, l’Alléluia du paradis seront chantés avec une satiété insatiable : « avec satiété, parce que nous serons dans une parfaite abondance ; mais avec une satiété toujours insatiable… parce que ce bien, toujours satisfaisant, produira en nous un plaisir toujours nouveau ». Et ayant toujours l’art de la formule percutante et qui donne à réfléchir, l’évêque nous fait voir dans la vie des saints l’action de leur paisible inaction. Le grand et continuel sabbat du paradis ne nous privera pas en effet de l’action, ce ne sera pas une sieste éternelle. D’où la communion des saints. C’est ainsi que sainte Thérèse de l’enfant Jésus comprenait la vie des bienheureux : « Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre ». Hadjadj, comme en écho à Bossuet, expose dans son essai lumineux ce en quoi le paradis ne sera pas un éternel ennui sans action : « Aux bienheureux, l’éternité ne peut pas être longue, elle n’a pas le temps d’ennuyer, puisqu’ils en sont toujours au début : ils ne cessent pas d’en être à la fois à la plénitude de l’achèvement et à la fraîcheur du commencement, non seulement parce que l’Eternel est une pure présence débordante, mais parce qu’ils ne cessent pas d’entrer dans sa joie plus avant ». Si Dieu est tout en tous au paradis, alors les saints ne sont pas des paresseux qui ne feraient que se reposer et qui jouiraient égoïstement de leur bonheur… Ils sont actifs, infiniment plus que nous ne pouvons l’être, et prient pour nous. Hadjadj relève bien la différence entre notre pauvre prière à nous et la leur : « L’âme étant tout entière dans la Parole créatrice, son intercession devient l’acte de tout son être et coïncide avec une intervention plus que musclée … Prier n’y est plus cette discrète activité des lèvres et du cœur, aux résultats aussi incertains que spirituels, mais quelque chose d’aussi physique qu’un combat de boxe ou qu’une étreinte d’amour ».

En guise d’ouverture pour une plus ample méditation écoutons ces paroles de Bossuet dans son sermon sur la résurrection de la chair :

« Si c’est un si grand malheur que le corps ait perdu son âme, combien plus que l’âme ait perdu son Dieu. […] Par la nature le corps était à l’âme, par la corruption il servait au vice, par la grâce et la religion il est à Dieu. […] Nous passons dans le corps pour aller à Dieu dans l’espérance de retourner à nos corps ».

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