mercredi 25 décembre 2024

NOEL 2024

 


Noël 2024

Pour nous introduire au grand et beau mystère de la naissance de Jésus, Fils de Dieu et de Marie, je vous invite à écouter ce que le pape François nous dit dans une lettre qui fait l’éloge de la littérature et de la lecture :

Le poète T.S. Eliot a décrit à juste titre la crise religieuse moderne comme celle d’une « incapacité émotionnelle » généralisée. À la lumière de cette lecture de la réalité, le problème de la foi aujourd’hui n’est pas avant tout de croire plus ou moins aux propositions doctrinales. Il s’agit plutôt de l’incapacité de nombre de personnes de s’émouvoir devant Dieu, devant sa création, devant les autres êtres humains. La tâche est donc de guérir et d’enrichir notre sensibilité.

Depuis le premier Noël le cœur de l’homme a-t-il changé ? Est-il devenu capable de s’émouvoir en présence du mystère du Verbe fait chair ? La Parole de Dieu, éternelle et puissante, s’est unie pour toujours à notre humanité en la personne de Jésus, ce nouveau-né que nous sommes appelés à contempler dans la crèche. Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. Si nous avons la grâce de ne pas avoir un cœur endurci, un cœur de pierre, peut-être avons-nous un cœur blasé, un cœur habitué, un cœur que plus rien n’émerveille ? Peut-être nous sommes-nous habitués au mystère et l’avons-nous banalisé ? Pour les plus âgés d’entre nous combien de fois avons-nous déjà célébré Noël ? Pourtant cette nuit sainte (ce jour saint) porte toujours en elle (en lui) la nouveauté inouïe de la Bonne Nouvelle qui vient nous réveiller. L’enfant-Dieu s’adresse directement à notre cœur, au plus intime de notre être, pour que nous puissions à nouveau nous émerveiller et dire merci à Dieu pour le plus grand don qu’il puisse nous faire, sa présence au milieu de nous, avec nous, en nous : Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.

Noël, c’est le point de rencontre lumineux entre l’éternité de Dieu et notre histoire humaine, l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. En contemplant le mystère de l’incarnation nous apprenons à vivre avec Dieu, l’Emmanuel, et nous comprenons la valeur infinie du temps de notre existence humaine habité et sanctifié par la présence du Verbe de Dieu. Dans sa lettre que j’ai citée pour introduire cette méditation, le pape François relève avec justesse que notre rapport au temps est celui de la précipitation et de l’efficacité. Plus personne n’a plus le temps et tout le monde court… mais vers où et dans quel but ? Le temps de notre vie n’est plus, bien souvent, le lieu de notre maturation humaine et spirituelle, le lieu de notre sanctification, mais un impératif qui nous écrase et nous domine. Difficile d’y échapper me direz-vous… Ecoutons à nouveau la réflexion du pape :

Il est donc nécessaire et urgent de contrebalancer cette accélération et cette simplification inévitables de notre vie quotidienne en apprenant à prendre de la distance par rapport à l’immédiat, à ralentir, à contempler et à écouter… Il est nécessaire de retrouver des manières de se comporter face aux réalités accueillantes, non stratégiques, non directement finalisées à un résultat, où il est possible de laisser émerger l’infinie démesure de l’être. Distance, lenteur, liberté…

L’enfant de la crèche nous invite non seulement à nous émerveiller mais aussi à ralentir, à contempler, à écouter comme les bergers ont su le faire… Et il le fait par sa seule présence, sans aucune parole. La sanctification du temps de notre vie ne se vit pas seulement dans les moments de prière et notre participation aux sacrements, en particulier la messe de chaque dimanche qui rythme notre vie de chrétiens et nous nourrit du pain de la Parole et du pain de vie. Depuis Noël Jésus a sanctifié toute notre vie, y compris les temps de travail, de repos, de détente. Même s’il est important de prendre le temps de s’arrêter pour prier et méditer, nous avons aussi à notre disposition de petits moyens, très simples, de sanctifier chaque journée que Dieu nous donne pour la vivre en sa présence. Je pense en particulier à deux moments de notre journée : le lever et le coucher. Ce sont des moments en fait très importants où par une brève pensée nous pouvons nous unir à Dieu et lui permettre ainsi de sanctifier la journée ou la nuit qui commence. Au lever que notre première pensée soit pour Dieu en lui disant par exemple : « Merci mon Dieu pour le don de cette nouvelle et unique journée de ma vie. Accorde-moi de la vivre avec toi et en ta présence ». Au coucher qu’il en soit de même, avant de recevoir le repos de la nuit, que notre dernière pensée consciente soit dirigée vers Dieu en lui disant par exemple : « Merci mon Dieu pour cette journée que tu m’as donnée et pour le repos que tu m’accordes maintenant » ou avec Jésus « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit » ou encore avec Syméon « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut ».

Marie, la sainte mère du Sauveur, Eve nouvelle, nous enseigne par son exemple à ralentir afin de contempler, à vraiment habiter le temps de notre vie pour en faire le lieu de la communion avec Dieu :

Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.


dimanche 22 décembre 2024

Quatrième dimanche de l'Avent 2024 / année C

 


4ème dimanche de l’Avent / C

22 /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (4)

En ce 4ème dimanche de l’Avent nous terminons notre lecture de la bulle du pape François L’espérance ne déçoit pas afin de nous préparer au Jubilé de l’année à venir. La dernière partie de ce document s’intitule Ancrés dans l’espérance. L’image de l’ancre est empruntée à la lettre aux Hébreux : « Cela nous encourage fortement, nous qui avons cherché refuge dans l’espérance qui nous était proposée et que nous avons saisie. Cette espérance, nous la tenons comme une ancre sûre et solide pour l’âme ; elle entre au-delà du rideau, dans le Sanctuaire où Jésus est entré pour nous en précurseur » (He 6, 18-20). Au n°25 qui conclue la méditation du pape sur la vertu d’espérance, celui-ci commente ainsi ce passage de la lettre aux Hébreux :

C’est une invitation forte à ne jamais perdre l’espérance qui nous a été donnée, à nous y agripper en trouvant refuge en Dieu. L’image de l’ancre évoque bien la stabilité et la sécurité que nous possédons au milieu des eaux agitées de la vie si nous nous en remettons au Seigneur Jésus. Les tempêtes ne pourront jamais l’emporter parce que nous sommes ancrés dans l’espérance de la grâce qui est capable de nous faire vivre dans le Christ en triomphant du péché, de la peur et de la mort. Cette espérance, bien plus grande que les satisfactions quotidiennes et l’amélioration des conditions de vie, nous porte au-delà des épreuves et nous pousse à marcher sans perdre de vue la grandeur du but auquel nous sommes appelés, le Ciel.

Dans la dernière partie de sa réflexion le pape François nous invite donc à tourner notre regard vers la vie éternelle. Il nous rappelle quel est le fondement de notre espérance, quelles sont les raisons de cette espérance chrétienne (n°18). Il affirme que notre foi en la vie éternelle est un pilier fondamental sur lequel s’appuie notre espérance. Tout simplement parce que le mystère de Jésus mort et ressuscité est le cœur de notre foi (n°20). Il ne s’agit pas pour autant de nier la dure réalité de la mort et du deuil qu’elle entraîne pour ceux qui ont perdu un être cher : Et si devant la mort, séparation douloureuse qui nous oblige à quitter nos affections les plus chères, aucune rhétorique n’est permise, le Jubilé nous offrira l’occasion de redécouvrir, avec une immense gratitude, le don de cette vie nouvelle reçue dans le Baptême, capable de transfigurer le drame. Au n°21 et 22, le pape développe sa méditation sur les fins dernières en nous parlant de la vie après la mort et du jugement. C’est pour lui l’occasion de définir ce qu’est le bonheur d’un point de vue chrétien. François nous redit d’abord avec des mots simples la réalité de la vie éternelle :

Avec Jésus, au-delà du seuil, il y a la vie éternelle qui consiste dans la pleine communion avec Dieu, dans la contemplation et la participation à son amour infini. Ce que nous vivons aujourd’hui dans l’espérance, nous le verrons alors dans la réalité… Qu’est-ce qui caractérisera alors cette plénitude de communion ? Le fait d’être heureux. Le bonheur est la vocation de l’être humain, un objectif qui concerne chacun.

Mais qu’est-ce que donc que le bonheur ? Depuis l’antiquité grecque les philosophes n’ont cessé de se poser cette question. Chacun apportant sa propre réponse. Voici celle du pape et avec lui celle de la spiritualité chrétienne :

Non pas une joie passagère, une satisfaction éphémère qui, une fois atteinte, demande toujours plus dans une spirale de convoitises où l’âme humaine n’est jamais rassasiée mais toujours plus vide. Nous avons besoin d’un bonheur qui s’accomplisse définitivement dans ce qui nous épanouit, c’est-à-dire dans l’amour, afin que nous puissions dire, dès maintenant : Je suis aimé, donc j’existe ; et j’existerai toujours dans l’Amour qui ne déçoit pas et dont rien ni personne ne pourra jamais me séparer.

Enfin au n°22 le pape aborde la délicate question du jugement : Une autre réalité liée à la vie éternelle est le jugement de Dieu, tant à la fin de notre existence qu’à la fin des temps. Ecoutons la présentation qui est donnée du jugement particulier et du jugement dernier dans la bulle : S’il est juste de se préparer avec pleine conscience et sérieux au moment qui récapitule l’existence, il faut en même temps toujours le faire dans la dimension de l’espérance, une vertu théologale qui soutient la vie et permet de ne pas céder à la peur. Le jugement de Dieu, qui est amour (cf. 1 Jean 4, 8.16), ne pourra se fonder que sur l’amour, en particulier sur la manière dont nous l’aurons ou non pratiqué envers les plus nécessiteux en qui le Christ, le Juge en personne, est présent (cf. Matthieu 25, 31-46). Il s’agit donc d’un jugement différent de celui des hommes et des tribunaux terrestres. Il doit être compris comme un rapport de vérité avec Dieu-amour et avec soi-même dans le mystère insondable de la miséricorde divine… Comme l’écrivait Benoît XVI : « Au moment du Jugement, nous expérimentons et nous accueillons cette domination de son amour sur tout le mal dans le monde et en nous. La souffrance de l’amour devient notre salut et notre joie ».

A quelques jours de la célébration de Noël avec le pape François contemplons Marie, Mère de Dieu, la femme qui a témoigné au plus point de l’espérance :

En elle, nous voyons que l’espérance n’est pas un optimisme vain, mais un don de la grâce dans le réalisme de la vie… Ce n’est pas un hasard si la piété populaire continue à invoquer la Sainte Vierge comme Stella Maris, un titre qui exprime l’espérance sûre que, dans les vicissitudes orageuses de la vie, la Mère de Dieu vient à notre aide, nous soutient et nous invite à avoir confiance et à continuer d’espérer. À ce propos, j’aime à rappeler que le Sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, à Mexico, s’apprête à célébrer, en 2031, le 500ème anniversaire de la première apparition de la Vierge. Par l’intermédiaire du jeune Juan Diego, la Mère de Dieu faisait parvenir un message d’espérance révolutionnaire qu’elle répète encore aujourd’hui à tous les pèlerins et aux fidèles : « Ne suis-je pas ici, moi qui suis ta mère ? » 


dimanche 15 décembre 2024

Troisième dimanche de l'Avent / année C

 


15/12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (3)

En ce troisième dimanche de l’Avent nous continuons notre lecture de la bulle d’indiction du jubilé de 2025. Dimanche dernier le pape François nous invitait à être des signes d’espérance en particulier pour de nombreux frères et sœurs qui vivent dans des conditions de détresse. En ce dimanche écoutons les appels à l’espérance que le pape fait résonner dans sa lettre. Ce sont les numéros 16 et 17. Cette partie de la bulle Spes non confundit rappelle dans un premier temps des principes de la doctrine sociale de l’Eglise pour ensuite faire mémoire de l’anniversaire du concile de Nicée. Elle incarne ainsi l’espérance chrétienne dans l’aspiration à la justice sociale et à l’unité de l’Eglise. Ces appels à l’espérance du pape François doivent réveiller en nous le désir de cette justice selon l’Evangile et le désir de la pleine communion dans la foi.

Ecoutons le pape au n°16 :

Faisant écho à la parole antique des prophètes, le Jubilé nous rappelle que les biens de la Terre ne sont pas destinés à quelques privilégiés, mais à tous. Ceux qui possèdent des richesses doivent être généreux en reconnaissant le visage de leurs frères dans le besoin. Je pense en particulier à ceux qui manquent d’eau et de nourriture : la faim est une plaie scandaleuse dans le corps de notre humanité et elle invite chacun à un sursaut de conscience. Je renouvelle mon appel pour qu’ « avec les ressources financières consacrées aux armes et à d’autres dépenses militaires, un Fonds mondial soit créé en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim, et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses et n’aient pas besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne ».

Cet appel pressant du pape concerne en priorité ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir économique, financier et politique. En 2011 Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, publiait un livre au titre significatif : Destruction massive – Géopolitique de la faim[1], dans lequel il démontrait que la faim n’est pas une fatalité mais la conséquence de choix économiques précis comme par exemple la production des agrocarburants et la spéculation financière sur les biens agricoles. Jean Ziegler termine son livre par un chapitre intitulé « L’Espérance ». Nous n’avons pas le pouvoir des puissants de ce monde, mais, chacun pour sa part, est capable de vivre le partage et d’avoir le souci des plus pauvres. Nous sommes aidés en cela par bien des associations comme le Secours catholique et la fondation Terre solidaire. Ensuite le pape aborde la question de la dette :

Je voudrais adresser une autre invitation pressante en vue de l’Année Jubilaire : elle est destinée aux nations les plus riches pour qu’elles reconnaissent la gravité de nombreuses décisions prises et qu’elles se décident à remettre les dettes des pays qui ne pourront jamais les rembourser. C’est plus une question de justice que de magnanimité, aggravée aujourd’hui par une nouvelle forme d’iniquité dont nous avons pris conscience : « Il y a, en effet, une vraie “dette écologique”, particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays ». Comme l’enseigne l’Écriture Sainte, la terre appartient à Dieu et nous y vivons tous comme des hôtes et des étrangers (cf. Lv 25, 23). Si nous voulons vraiment préparer la voie à la paix dans le monde, engageons-nous à remédier aux causes profondes des injustices, apurons les dettes injustes et insolvables et rassasions les affamés.

Notons que le fardeau écrasant de la dette ne concerne pas seulement les nations les plus pauvres mais aussi des pays riches comme le nôtre. C’est en effet au nom du remboursement de la dette que les gouvernements pratiquent l’austérité budgétaire au détriment des français qui vivent dans des situations de précarité (étudiants, chômeurs etc.). Cela a pour conséquence l’augmentation de la pauvreté dans notre pays. Sans le réseau des associations caritatives avec leurs bénévoles et donateurs cette situation deviendrait rapidement intenable…

Au n°17 de sa bulle le pape François rappelle un anniversaire important : Cela fera 1700 ans que le premier grand Concile œcuménique, le Concile de Nicée, a été célébré… Le Concile de Nicée avait pour mission de préserver l’unité gravement menacée par la négation de la divinité de Jésus-Christ et de son égalité avec le Père. Environ trois cents évêques étaient présents, réunis dans le palais impérial, convoqués par l’empereur Constantin, le 20 mai 325.

Le pape note que c’est la première fois que le « nous croyons » est utilisé dans une profession de foi de l’Eglise. Ce concile qui s’est tenu dans le nord de l’actuelle Turquie (Iznik) a aussi discuté de la date de Pâques. Je cite le pape :

À ce sujet, il y a encore aujourd’hui des positions divergentes qui empêchent de célébrer le même jour l’événement fondateur de la foi. Par un concours de circonstances providentiel, cela aura précisément lieu en 2025. Cela doit être un appel à tous les chrétiens d’Orient et d’Occident pour qu’ils fassent un pas décisif vers l’unité autour d’une date commune de Pâques. Beaucoup, il est bon de le rappeler, n’ont plus connaissance des polémiques du passé et ne comprennent pas comment des divisions peuvent subsister sur ce sujet.

Désir de justice, de partage et d’unité : tel est l’appel à l’espérance que le pape fait résonner dans nos cœurs de croyants en vue de la célébration joyeuse de l’année sainte désormais toute proche.



[1] Editions du Seuil.

dimanche 8 décembre 2024

Deuxième dimanche de l'Avent / année C

 



8 /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (2)

En ce temps de l’Avent nous continuons notre lecture de la bulle d’indiction du Jubilé L’espérance ne déçoit pas. Les numéros 7 à 15 du document pontifical nous parlent des signes d’espérance. Le pape François reprend à son compte et pour l’Eglise de notre temps les mots par lesquels s’ouvrait en 1965 la constitution pastorale Gaudium et Spes du concile Vatican II :

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.

Après avoir mis en avant l’exigence de la paix, le pape souligne l’importance de pouvoir transmettre, en particulier aux jeunes, une vision de la vie pleine d’enthousiasme. Les diverses crises (politiques, économiques, écologiques) ainsi que les conflits armés entre nations ou blocs idéologiques rendent l’espérance difficile et exigent donc de tous et de chacun une alliance sociale pour l’espérance. En 2013 l’anthropologue américain David Graeber publiait un manifeste qui fera date sur les « jobs à la con » (Bullshit jobs), article repris et développé dans le livre homonyme de 2018. Cette théorie désigne le fait d’avoir à réaliser au travail des tâches totalement inutiles et vides de sens, voire même néfastes pour la société. David Graeber met aussi en lumière l’équation suivante : Plus un travail est utile à la société et répond à de vrais nécessités, moins il est rémunéré. Plus il est inutile, voire néfaste, plus il est rémunéré. Ou pour le dire avec les mots mêmes de Graeber : Plus votre boulot rend service et bénéficie aux autres – donc plus vous créez de valeur sociale , moins vous serez payé pour le faire. La crise des agriculteurs en France en est malheureusement la preuve évidente. L’anthropologue montre aussi comment le management contemporain parvient à vider de leur sens des métiers comme professeurs d’université ou chercheurs qui passent plus de temps à remplir des papiers et des formulaires administratifs qu’à faire ce pour quoi ils sont faits, c’est-à-dire enseigner, rencontrer les étudiants et faire de la recherche. C’est aussi le cas dans les hôpitaux où infirmières et médecins sont en priorité accaparés par des tâches administratives aux dépens de la relation avec les malades et des soins à leur apporter. C’est donc toute une organisation du travail qu’il faudrait remettre radicalement en question pour redonner le goût de l’espérance qui est toujours lié à la question du sens. Les bullshit jobs sont souvent des emplois tout simplement absurdes. Le pape aborde justement au n°9 la question d’une vie purement perçue comme matérielle, sans horizon de sens :

L’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, ne peut se contenter de survivre ou de vivoter, de se conformer au présent en se laissant satisfaire de réalités uniquement matérielles. Celles-ci enferment dans l’individualisme et érodent l’espérance, en générant une tristesse qui se niche dans le cœur et le rend aigre et intolérant.

Ensuite le pape souhaite que l’année jubilaire soit un encouragement pour tous les chrétiens à être des signes tangibles d’espérance pour de nombreux frères et sœurs qui vivent dans des conditions de détresse. Il invite donc chacun à s’engager concrètement envers des catégories de personnes qui peuvent souffrir du manque d’espérance. Je les cite : les détenus ou prisonniers, les malades, les jeunes, les migrants, les personnes âgées et les pauvres. Là où nous vivons, quels gestes et initiatives pouvons-nous avoir envers ces personnes ? Il s’agit à travers la manifestation de notre charité fraternelle de leur partager un peu de la joie du Jubilé, joie qui nous vient du Christ ressuscité. Dans cette partie de sa bulle, le pape donne aussi quelques principes généraux qui peuvent nourrir notre réflexion et guider notre action.

J’en retiens trois. Le premier revient à condamner la peine de mort comme contraire à la vertu d’espérance : Partout sur la terre, les croyants, en particulier les pasteurs, doivent se faire les interprètes de ces demandes, parlant d’une seule voix pour réclamer avec courage des conditions dignes pour ceux qui sont emprisonnés, le respect des droits humains et surtout l’abolition de la peine de mort, une mesure contraire à la foi chrétienne qui anéantit toute espérance de pardon et de renouveau. Le second n’est que le rappel de l’attitude de Jésus lui-même qui doit s’incarner toujours davantage dans la vie de l’Eglise : La communauté chrétienne doit toujours être prête à défendre le droit des plus faibles. Enfin le troisième principe concerne le regard que nous portons sur les pauvres : Ne l’oublions pas : les pauvres, presque toujours, sont des victimes, non des coupables. Le discours ambiant et très répandu de nos jours, surtout parmi ceux qui se considèrent comme « les élites », consiste à affirmer le contraire de ce que le pape déclare dans ce troisième principe : si les pauvres sont pauvres, si les chômeurs sont chômeurs, et les SDF SDF, c’est entièrement de leur faute. Les gouvernants et les politiciens, pourtant responsables du bien commun et des choix économiques, se déchargent ainsi de leur responsabilité et de leur incapacité à résoudre les crises en culpabilisant les pauvres et les chômeurs qui sont accusés tout simplement de fainéantise et dénoncés comme des assistés. Le pape dit le contraire : les pauvres sont les victimes d’un système économique pervers mis en place et maintenu par des choix politiques bien concrets qui ne sont pas au service de l’intérêt général.

Pour conclure écoutons à nouveau le pape :

Les œuvres de miséricorde sont aussi des œuvres d’espérance qui réveillent dans les cœurs des sentiments de gratitude

dimanche 1 décembre 2024

Premier dimanche de l'Avent / année C

 


1er /12/ 2024

L’espérance ne déçoit pas (1)

Pendant ce temps de l’Avent je prêcherai à partir de la bulle d’indiction du Jubilé ordinaire de l’année 2025 dont le titre est emprunté à un verset de l’épitre de Paul aux Romains L’espérance ne déçoit pas. Cela nous permettra de nous préparer avec le pape François à la célébration de l’année sainte qui commencera le 24 décembre par l’ouverture de la porte sainte de la basilique saint Pierre de Rome. Pour notre diocèse l’année sainte commencera le dimanche 29 décembre à la basilique saint Pierre d’Avignon puis à Notre-Dame des Doms. C’est le pape Boniface VIII qui institua en 1300 le premier Jubilé de l’histoire de l’Eglise. En choisissant comme thème la vertu théologale d’espérance le pape nous invite à devenir des pèlerins d’espérance tout au long de l’année jubilaire. Ecoutons ce que le pape nous dit de cette vertu au n°18 de sa bulle :

L’espérance forme, avec la foi et la charité, le triptyque des “vertus théologales” qui expriment l’essence de la vie chrétienne (cf. 1 Co 13, 13 ; 1 Th 1, 3)… L’espérance est celle qui oriente, indique la direction et le but de l’existence croyante… Oui, nous devons “déborder d’espérance” (cf. Rm 15, 13) pour témoigner de manière crédible et attrayante de la foi et de l’amour que nous portons dans notre cœur ; pour que la foi soit joyeuse, la charité enthousiaste ; pour que chacun puisse donner ne serait-ce qu’un sourire, un geste d’amitié, un regard fraternel, une écoute sincère, un service gratuit, en sachant que, dans l’Esprit de Jésus, cela peut devenir une semence féconde d’espérance pour ceux qui la reçoivent. 

Dans la première partie de sa méditation le pape établit un lien entre l’espérance et la patience en rappelant en introduction que tout le monde espère. L’espérance est contenue dans le cœur de chaque personne comme un désir et une attente du bien, bien qu’en ne sachant pas de quoi demain sera fait. L’imprévisibilité de l’avenir suscite des sentiments parfois contradictoires : de la confiance à la peur, de la sérénité au découragement, de la certitude au doute.

C’est à partir d’une citation de Romains 5, 3.4 que le pape noue ce lien entre espérance et patience : « Nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance »

Le pape François constate la nécessité, dans notre monde marqué par la précipitation, de redécouvrir l’importance de la vertu de patience. Je le cite au n°4 : Dans un monde où la précipitation est devenue une constante, nous nous sommes habitués à vouloir tout et tout de suite. On n’a plus le temps de se rencontrer… La patience est mise à mal par la précipitation, causant de graves préjudices aux personnes. En effet, l’intolérance, la nervosité, parfois la violence gratuite surgissent, provoquant l’insatisfaction et la fermeture.

Il s’agit donc de mettre à profit la grâce de ce Jubilé pour redécouvrir la valeur du temps long, l’importance de la lenteur et de savoir ralentir et s’arrêter, de prendre tout simplement le temps que Dieu nous donne, de le recevoir dans la gratitude pour vivre le présent si possible dans la paix du cœur. Cultiver la patience, c’est apprendre l’attente, donc accepter la distance entre notre désir et sa réalisation. Sur ce chemin les moines et les moniales sont nos grands maîtres. Si nous éprouvons presque physiquement dans les monastères et les abbayes une grande paix intérieure ce n’est pas par hasard. Cette paix est le fruit d’une vie qui prend le temps, d’une vie dans laquelle la prière ouvre régulièrement au cours de la journée le cœur sur l’éternité de Dieu relativisant ainsi l’importance exagérée que nous donnons à nos activités humaines. Sans renoncer aux progrès technologiques, moines et moniales travaillent comme on le faisait autrefois, dans la paix du travail bien fait, en évitant de « vouloir tout tout de suite », donc dans la patience de l’attente. Pour ne pas nous laisser submerger par l’intolérance, la nervosité et la violence provoquées par les rythmes de vie trop rapides, gardons en mémoire la sagesse du Seigneur : à chaque jour suffit sa peine.

Ecoutons enfin ce que le pape nous dit, toujours au n°4 :

De plus, à l’ère d’Internet où l’espace et le temps sont dominés par le “ici et maintenant”, la patience n’est pas la bienvenue. Si nous étions encore capables de regarder la création avec émerveillement, nous pourrions comprendre à quel point la patience est décisive… Redécouvrir la patience fait beaucoup de bien à soi-même et aux autres. Saint Paul recourt souvent à la patience pour souligner l’importance de la persévérance et de la confiance en ce que Dieu nous a promis, mais il témoigne avant tout que Dieu est patient avec nous, Lui qui est « le Dieu de la persévérance et du réconfort » (Rm 15, 5). La patience, qui est aussi le fruit de l’Esprit Saint, maintient vivante l’espérance et la consolide en tant que vertu et style de vie. Apprenons donc à souvent demander la grâce de la patience qui est fille de l’espérance et en même temps la soutient.

Le Jubilé a toujours une dimension de libération. Le Seigneur est capable de nous libérer des exigences démesurées du « tout tout de suite » et de « l’ici et maintenant » qui provoquent en nous la maladie bien contemporaine de l’insatisfaction et de la nervosité. Cela fait partie de la sagesse chrétienne de redécouvrir ainsi la patience qui fait beaucoup de bien à soi-même et aux autres et guérit ainsi bien des blessures de l’âme. Cela a aussi des conséquences sur notre manière de percevoir la pastorale de l’Eglise et l’action de l’Esprit Saint. La tentation est grande de ne prêter attention qu’aux chiffres et aux statistiques, en négligeant ainsi les humbles réalités de la vie chrétienne et le long processus de l’évangélisation et de la conversion. Si Dieu qui est dans l’éternité bienheureuse agit mystérieusement dans l’histoire humaine et dans l’Eglise, on comprend que quelque part le temps est comme un 8ème sacrement. Le rythme de Dieu n’est pas celui des hommes qui s’agitent et qui croient d’autant plus être importants et nécessaires qu’ils s’agitent davantage… Ancrés dans l’espérance et la patience, laissons Dieu agir à sa manière, dans le temps long. Dieu en effet ressemble bien à l’agriculteur dont nous parle Jacques dans sa lettre :

Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. (5, 7)

Et dans une fable antique nous trouvons cette sentence qui donne à penser : Aucun bien n’arrive vite mais chaque jour chacun d’entre nous est atteint par les maux[1].

 



[1] Fables grecques et latines de l’antiquité, Les belles lettres, Les biens et les maux, p.25.