dimanche 4 décembre 2022

Deuxième dimanche de l'Avent / année A

 

Desiderio desideravi, lettre apostolique du pape François (2)

4/12/2022

En ce deuxième dimanche de l’Avent je poursuis la présentation de la lettre du pape François sur la formation liturgique du peuple de Dieu à partir des chapitres 6, 7 et 8 :

6. Redécouvrir à chaque jour la beauté de la vérité de la célébration chrétienne. 7. L’émerveillement devant le mystère pascal : élément essentiel de l’acte liturgique. 8. La nécessité d’une formation liturgique sérieuse et vitale.

Tout d’abord je citerai la définition que le pape donne de la liturgie au n°21 : La liturgie est le sacerdoce du Christ révélé et donné dans son mystère pascal, rendu présent et actif aujourd’hui par des signes sensibles (eau, huile, pain, vin, gestes, paroles) afin que l’Esprit, en nous plongeant dans le mystère pascal, transforme toute notre vie, nous conformant toujours plus au Christ. La célébration liturgique n’est pas un moment séparé du reste de notre vie. En nous faisant participer au mystère pascal du Christ elle a la capacité de transformer notre vie et notre personne. Ce que nous vivons le dimanche ne s’arrête donc pas à la sortie de la messe. Ou pour le dire autrement nous ne sommes pas chrétiens une heure par semaine et athées, indifférents ou païens le reste du temps. En insistant sur l’émerveillement du chrétien devant le mystère pascal, le pape le distingue du « sens du mystère ». Il fait allusion à l’accusation faite à la réforme liturgique d’avoir supprimé de la célébration ce sens du mystère. Voici comment il répond à cette accusation au n°25 : L’émerveillement dont je parle n’est pas une sorte de désarroi devant une réalité obscure ou un rite énigmatique, mais c’est, au contraire, l’émerveillement devant le fait que le dessein salvifique de Dieu nous a été révélé dans la Pâque de Jésus (cf. Ep 1, 3-14) dont l’efficacité continue à nous atteindre dans la célébration des « mystères », c’est-à-dire des sacrements. Il n’en reste pas moins vrai que la plénitude de la révélation a, par rapport à notre finitude humaine, une abondance qui nous transcende et qui aura son accomplissement à la fin des temps, lorsque le Seigneur reviendra. Si l’émerveillement est vrai, il n’y a aucun risque que nous ne percevions pas, même dans la proximité voulue par l’Incarnation, l’altérité de la présence de Dieu. Si la réforme avait éliminé ce vague « sens du mystère », ce serait une note de mérite plutôt qu’un acte d’accusation. La beauté, tout comme la vérité, suscite toujours l’admiration et lorsqu’elle est rapportée au mystère de Dieu, elle conduit à l’adoration.

Au chapitre 8 de sa lettre le pape traite de la formation liturgique du peuple de Dieu en distinguant la formation pour la liturgie de la formation par la liturgie : La première est fonctionnelle par rapport à la seconde qui est essentielle (n°34). Cela signifie que la formation liturgique n’est pas d’abord une affaire de connaissance, une étude sur la liturgie, mais surtout une affaire d’expérience spirituelle. Il est bon de se former pour mieux comprendre la signification théologique de la liturgie, mais il est encore meilleur de se laisser former par la liturgie elle-même en la vivant avec intensité. Concernant le premier aspect le pape écrit : Il est nécessaire de trouver les canaux d’une formation à l’étude de la liturgie. Dans cette formation les prêtres ont une responsabilité particulière au sein même de la célébration dominicale de l’eucharistie : Les ministres ordonnés accomplissent une action pastorale de première importance lorsqu’ils prennent les fidèles baptisés par la main pour les conduire dans l’expérience répétée de la Pâque. Rappelons-nous toujours que c’est l’Église, le Corps du Christ, qui est le sujet célébrant et non pas seulement le prêtre.

 

Le plus important réside dans le second aspect de la formation liturgique résumé de la manière suivante par le pape : Nous sommes formés, chacun selon sa vocation, à partir de la participation à la célébration liturgique (40)… La connaissance du mystère du Christ, question décisive pour notre vie, ne consiste pas en une assimilation mentale d’une idée quelconque, mais en un engagement existentiel réel avec sa personne (41). C’est à ce moment de sa réflexion que le pape revient sur le lien essentiel entre la liturgie et le mystère de l’incarnation : Cet engagement existentiel se produit – en continuité et en cohérence avec la méthode de l’Incarnation – de manière sacramentelle. La liturgie se fait avec des choses qui sont l’exact opposé des abstractions spirituelles : le pain, le vin, l’huile, l’eau, les parfums, le feu, les cendres, la pierre, les tissus, les couleurs, le corps, les mots, les sons, les silences, les gestes, l’espace, le mouvement, l’action, l’ordre, le temps, la lumière. Toute la création est une manifestation de l’amour de Dieu, et à partir du moment où ce même amour s’est manifesté dans sa plénitude dans la croix de Jésus, toute la création a été attirée vers lui. C’est toute la création qui est assumée pour être mise au service de la rencontre avec le Verbe : incarné, crucifié, mort, ressuscité, monté vers le Père…Dès le début, les choses créées contiennent le germe de la grâce sanctifiante des sacrements.

 

En développant sa réflexion, le pape insiste sur l’importance d’une lecture symbolique de la liturgie qui n’est pas une connaissance mentale, ni l’acquisition de concepts, mais plutôt une expérience vitale (45). Il cite Guardini selon lequel l’homme doit retrouver sa puissance symbolique. Ensuite le pape fait un constat : La tâche n’est pas facile car l’homme moderne est devenu analphabète, il ne sait plus lire les symboles, il en soupçonne à peine l’existence. Cela se produit également avec le symbole de notre corps. Il est un symbole parce qu’il est une union intime de l’âme et du corps ; il est la visibilité de l’âme spirituelle dans l’ordre corporel ; et en cela consiste l’unicité humaine, la spécificité de la personne irréductible à toute autre forme d’être vivant. Notre ouverture au transcendant, à Dieu, est constitutive : ne pas la reconnaître nous conduit inévitablement non seulement à une méconnaissance de Dieu mais aussi à une méconnaissance de nous-mêmes (44). A partir de ce constat à propos de notre difficulté à percevoir l’univers symbolique, et en particulier au sujet de notre propre corps, le pape tire les conséquences que cela peut avoir pour notre perception de la liturgie chrétienne : Le fait d’avoir perdu la capacité de saisir la valeur symbolique du corps et de toute créature rend le langage symbolique de la liturgie presque inaccessible à la mentalité moderne. Et pourtant, il ne peut être question de renoncer à ce langage. On ne peut y renoncer parce que c’est ainsi que la Sainte Trinité a choisi de nous atteindre à travers la chair du Verbe. Il s’agit plutôt de retrouver la capacité d’utiliser et de comprendre les symboles de la liturgie. Nous ne devons pas perdre espoir car cette dimension en nous, comme je viens de le dire, est constitutive ; et malgré les méfaits du matérialisme et du spiritualisme – tous deux négateurs de l’unité de l’âme et du corps – elle est toujours prête à resurgir, comme toute vérité.

dimanche 27 novembre 2022

Premier dimanche de l'Avent / année A

 

Desiderio desideravi, lettre apostolique du pape François (1)

27/11/2022

C’est avec le temps de l’Avent que, chaque année, nous commençons une nouvelle année liturgique. C’est l’occasion idéale pour moi de vous présenter la lettre apostolique du pape François, Desiderio desideravi, sur la formation liturgique du peuple de Dieu. Ce document divisé en 9 parties a été publié le 29 juin 2022. Je ferai donc trois enseignements pour vous faire connaître le contenu de cette lettre et ce jusqu’au troisième dimanche de l’Avent, en citant le plus possible le pape. Je vous invite à lire personnellement pendant l’Avent cette brève lettre qui est un véritable trésor sur notre vie liturgique. En ce dimanche je commencerai avec les 5 premières parties intitulées :

1. La Liturgie : « l’aujourd’hui » de l’histoire du salut

2. La Liturgie : lieu de la rencontre avec le Christ

3. L’Eglise : sacrement du Corps du Christ

4. Le sens théologique de la Liturgie

5. La Liturgie : un antidote contre le venin de la mondanité spirituelle.

Le titre de la lettre du pape, J’ai désiré d’un grand désir, est une citation de Luc 22, 15 : J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Nous sommes dans le contexte de la dernière Cène. Le repas pascal du jeudi soir est l’aboutissement de toute l’histoire du salut comme le note le pape : Toute la création, toute l’histoire – qui allait finalement se révéler comme l’histoire du salut – est une grande préparation à ce repas (3). Personne n’avait gagné sa place à ce repas. Tout le monde a été invité. Ou plutôt, tous ont été attirés par le désir ardent que Jésus avait de manger cette Pâque avec eux (4). Le fondement de la liturgie chrétienne est donc établi par le Seigneur lors de ce dernier repas qui est non seulement l’aboutissement du projet de Dieu pour notre humanité mais aussi un événement unique et nouveau : Jésus sait qu’il est l’Agneau de ce repas de Pâque, il sait qu’il est la Pâque. C’est la nouveauté absolue de ce repas, la seule vraie nouveauté de l’histoire, qui rend ce repas unique et, pour cette raison, ultime, non reproductible : « la Dernière Cène ». Cependant, son désir infini de rétablir cette communion avec nous, qui était et reste son projet initial, ne sera pas satisfait tant que tout homme, de toute tribu, langue, peuple et nation (Ap 5,9) n’aura pas mangé son Corps et bu son Sang. C’est pourquoi ce même repas sera rendu présent, jusqu’à son retour, dans la célébration de l’Eucharistie (4). Ce que le Seigneur réalise à l’occasion de ce repas éclaire la signification profonde de sa mort en croix le lendemain : Si nous n’avions pas eu la dernière Cène, c’est-à-dire si nous n’avions pas eu l’anticipation rituelle de sa mort, nous n’aurions jamais pu saisir comment l’exécution de sa condamnation à mort a pu être l’acte de culte parfait, agréable au Père, le seul véritable acte de culte (7). Le pape souligne de nombreuses fois le lien indissoluble et vital entre le mystère de l’incarnation et la liturgie. La liturgie et les sacrements sont comme le prolongement de la réalité de l’incarnation dans le mystère de l’Eglise. L’Incarnation, en plus d’être le seul événement nouveau que l’histoire connaisse, est aussi la méthode même que la Sainte Trinité a choisie pour nous ouvrir le chemin de la communion. La foi chrétienne est soit une rencontre avec Lui vivant, soit elle n’existe pas (10). La Liturgie ne nous laisse pas seuls à la recherche d’une connaissance individuelle présumée du mystère de Dieu, mais nous prend par la main, ensemble, en assemblée, pour nous conduire dans le mystère que la Parole et les signes sacramentels nous révèlent. Et elle le fait en cohérence avec l’action de Dieu, en suivant le chemin de l’incarnation, à travers le langage symbolique du corps qui se prolonge dans les choses, l’espace et le temps (19). Le pape souligne le caractère fortement ecclésial de toute célébration chrétienne : L’action célébrative n’appartient pas à l’individu mais au Christ-Eglise, à la totalité des fidèles unis dans le Christ. La liturgie ne dit pas « je » mais « nous » et toute limitation de l’étendue de ce « nous » est toujours démoniaque (19). La liturgie est toujours le signe du désir de Dieu pour nous, bien avant notre réponse à son invitation (6). Elle est donc une grâce : La célébration liturgique nous purifie en proclamant la gratuité du don du salut reçu dans la foi. Participer au sacrifice eucharistique n’est pas un exploit personnel, comme si nous pouvions nous en vanter devant Dieu ou devant nos frères et sœurs… Nous ne sommes certainement pas dignes d’entrer dans sa maison, nous avons besoin de sa parole pour être sauvés (cf. Mt 8,8). Nous n’avons pas d’autre fierté que celle de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ (cf. Ga 6,14). La Liturgie n’a rien à voir avec un moralisme ascétique : c’est le don de la Pâque du Seigneur qui, accueilli avec docilité, rend notre vie nouvelle. On n’entre dans le cénacle que par la force d’attraction de son désir de manger la Pâque avec nous (20).

dimanche 13 novembre 2022

33ème dimanche du temps ordinaire / année C

 

13/11/2022

Luc 21, 5-19

A la fin de notre année liturgique, Jésus nous parle de la fin, sans préciser s’il s’agit de la fin de Jérusalem ou de l’univers tel que nous le connaissons. Rien sur cette terre n’est éternel, pas même le Temple de Jérusalem :

Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit.

Les disciples admirent la beauté du Temple. Le génie technique et artistique de l’homme est capable en effet de créer des chefs-d’œuvre, des monuments qui nous semblent immortels. Toutes les civilisations ont édifié de tels monuments à la gloire de leurs dieux, de leurs rois ou pour l’ornement et l’utilité de la vie en société. Israël n’échappe pas à cette règle. De ces monuments de l’antiquité il ne reste souvent que quelques ruines, capables pourtant de nous impressionner et de nous toucher, parfois il ne reste que quelques pierres ou encore rien du tout. C’est en 70 que les paroles de Jésus s’accompliront avec la destruction du temple par Titus. On a parlé avec raison de la poésie des ruines. Les ruines des monuments antiques nous émeuvent profondément, pas seulement à cause de leur beauté, mais parce qu’elles nous font percevoir le caractère éphémère et fragile des civilisations humaines et nous rappellent ainsi notre condition humaine de mortels. Ce n’est pas par hasard que Paul applique à notre corps une image empruntée au domaine de la construction en utilisant le vocabulaire de la ruine :

C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour… Nous le savons, en effet, même si notre corps, cette tente qui est notre demeure sur la terre, est détruit, nous avons un édifice construit par Dieu, une demeure éternelle dans les cieux qui n’est pas l’œuvre des hommes. (2 Corinthiens)

Notre corps, notre être de créature, de la même manière que le Temple, se ruine avec les maladies et la vieillesse, et cette évolution nous conduit vers notre fin terrestre. Au cœur de notre finitude et de notre condition mortelle, Paul fait briller une espérance, se faisant l’écho de Malachie dans la première lecture : Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. Nous avons donc, selon Paul, un édifice construit par Dieu, une demeure éternelle dans les cieux qui n’est pas l’œuvre des hommes. Ce qui permet en nous le renouvellement de l’homme intérieur, c’est bien notre enracinement dans le Christ Sauveur, notre attachement par la foi à celui qui est vainqueur de tout mal et de toute mort. Jésus en parlant à ses disciples de la fin, donc du caractère éphémère des créatures et des créations du génie de l’homme, associe à cette fin une vertu qui est la persévérance : C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. Ou dans la traduction de Chouraqui : Maîtrisez vos êtres par votre endurance.

La fin des temps peut être associée à l’apostasie générale. Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? Il s’agit donc pour chacun d’entre nous, au cœur de notre finitude et de celles de nos œuvres, de demander la grâce de la persévérance et de l’endurance, particulièrement dans les épreuves de notre monde, dans les souffrances du corps et de l’âme. Jésus nous demande de ne jamais nous décourager et de maintenir le cap de la foi en lui. Cet Evangile est un appel pressant à renouveler notre confiance dans le Christ Sauveur pour que sa puissance se déploie dans notre faiblesse.


samedi 12 novembre 2022

Messe de Requiem du 11 novembre 2022

 



Nous sommes rassemblés en ce jour dans la prière pour faire mémoire de toutes les victimes civiles et militaires des guerres. Nous offrons le sacrifice du Christ pour le repos de leur âme, le sacrifice de celui qui a proclamé heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu. Cette commémoration de l’armistice est pour nous l’occasion de réfléchir à la guerre et à la paix. Ce thème est important dans la doctrine sociale de l’Eglise puisqu’elle y consacre un chapitre entier de son Compendium, chapitre intitulé La promotion de la paix.

Tout d’abord la guerre est toujours un péché grave car elle implique une désobéissance préméditée et planifiée au commandement de Dieu : Tu ne tueras pas. Dans le sillage de la guerre on trouve souvent la famine, le vol, le viol et des destructions de villes et d’infrastructures qui sont, on l’oublie trop souvent, des catastrophes du point de vue écologique. Si la reconstruction qui suit les guerres est « bonne » pour l’économie, elle est en premier lieu un énorme gaspillage écologique. Sans parler des résidus polluants d’armes et de munitions répandus dans l’environnement… Sans parler de la perversion absolue que constitue la guerre chimique et biologique qui consiste à polluer volontairement l’environnement et à répandre des virus dans le camp des ennemis. L’un des premiers exemples de guerre biologique remonte en 1763 : Jeffrey Amherst, commandant en chef des troupes britanniques, et Henri Bouquet[1] eurent recours à la transmission volontaire de la variole à l’aide de couvertures distribuées aux Amérindiens. Plus récemment entre 1961 et 1971, dans le contexte de la guerre du Vietnam, 80 millions de litres de produits chimiques ont été déversés par l'armée des États-Unis dont 61 % d'agent orange.

Si la guerre est toujours un péché, il est important d’en connaître les causes. La cause principale des guerres est précisément le péché qui habite le cœur de l’homme et le pousse à faire le mal en désobéissant aux commandements de Dieu. Ce péché se repère dans des attitudes et des idéologies opposées au message de l’Evangile. Tout d’abord l’orgueil du cœur humain, péché capital par excellence. On fait la guerre à des frères humains parce que l’on se croit supérieurs à eux, meilleurs ou encore plus civilisés. Ce fut le cas, par exemple, des espagnols et des américains par rapport aux populations indiennes qui furent réduites en esclavage puis exterminées. On fait aussi la guerre parce que l’on se croit investi d’une mission supérieure à l’égard des autres peuples : c’est l’impérialisme. On envahit et on exploite sous le prétexte de civiliser ou d’apporter la démocratie. Mais bien souvent les guerres s’enracinent dans le péché de cupidité, c’est-à-dire dans la volonté de s’approprier par la force les ressources et les richesses d’autres nations. Dans ce cas la guerre est un vol à grande échelle. Comme l’affirme Saint Jacques dans sa lettre :

D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.

Paul Valéry affirmait avec clairvoyance : La guerre, c'est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. En effet ceux qui déclarent les guerres, les gouvernants, portent une très lourde responsabilité devant Dieu. Il est tellement facile de faire faire la guerre aux autres alors que l’on demeure en sécurité ainsi que sa famille. L’histoire du 20ème siècle et de ses nombreuses guerres nous montre que si les gouvernants ont pu entraîner leur peuple dans des guerres, c’était à cause de la complicité active de la plupart des journalistes qui relayaient la propagande en faveur de la guerre et grâce au silence ou à l’approbation des intellectuels de leurs nations… Les exceptions furent rarissimes : un Romain Rolland en France, un Hermann Hesse en Allemagne. La propagande en faveur de la guerre repose toujours sur le même principe : nous sommes le camp du bien et en face se trouve le camp du mal. Ce qui ne correspond pas, la plupart du temps, à la réalité car la réalité est toujours bien plus complexe que ce type de raisonnement simpliste.

Dans sa lettre encyclique Tous frères de 2020, le pape François aborde la question de la guerre et de la paix. Je lui laisse la parole en guise de conclusion à cette réflexion :

On fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”… On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». Le problème, c’est que depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes… Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. (n°258)

Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. N’en restons pas aux discussions théoriques, touchons les blessures, palpons la chair des personnes affectées. Retournons contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des “dommages collatéraux”. Interrogeons les victimes. Prêtons attention aux réfugiés, à ceux qui souffrent des radiations atomiques ou des attaques chimiques, aux femmes qui ont perdu leurs enfants, à ces enfants mutilés ou privés de leur jeunesse. Prêtons attention à la vérité de ces victimes de la violence, regardons la réalité avec leurs yeux et écoutons leurs récits le cœur ouvert. Nous pourrons ainsi reconnaître l’abîme de mal qui se trouve au cœur de la guerre, et nous ne serons pas perturbés d’être traités de naïfs pour avoir fait le choix de la paix. (n°261)

 



[1] Un mercenaire suisse, entré au service de l’armée britannique en 1756 avec le grade de lieutenant-colonel. 


dimanche 6 novembre 2022

32ème dimanche du temps ordinaire / année C

 

6/11/2022

Luc 20, 27-38

L’Evangile de ce dimanche nous fait entendre l’une de ces nombreuses discussions par lesquelles les pharisiens, les docteurs de la Loi ou les sadducéens voulaient tendre un piège à Jésus et le mettre à l’épreuve. Nous sommes à Jérusalem dans les derniers jours de la vie de Jésus et les autorités du Temple cherchent à mettre la main sur lui. L’objet de la discussion porte sur la vie après la mort et sur la résurrection. Pour prouver la stupidité de la foi en la résurrection les sadducéens inventent une histoire invraisemblable à partir d’une loi de la Torah, un cas d’école comme certains théologiens en raffolent. La réponse que leur donne Jésus en saint Luc est en partie différente de celle que nous trouvons chez Matthieu et Marc : Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.

Cette réponse met en avant l’une des significations du mariage et de la procréation : l’homme et la femme dans leur désir d’immortalité font des enfants, enfants qu’ils perçoivent comme le prolongement de leur personnalité et de leur vie bornée par la mort. Inconsciemment en faisant des enfants le couple recherche une certaine forme de résurrection. Jésus précise aussi la signification du célibat : il est un témoignage de la foi en la vie éternelle. Enfin nous comprenons que le mariage est une réalité terrestre et que dans le Royaume de Dieu il perd son utilité et sa raison d’être car nous serons semblables aux anges, créatures spirituelles qui n’ont pas de sexe et ne se reproduisent pas.

Regardons maintenant la réponse de Jésus en saint Matthieu et en saint Marc : Vous vous égarez, en méconnaissant les Écritures et la puissance de Dieu. À la résurrection, en effet, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans le ciel.

N’êtes-vous pas en train de vous égarer, en méconnaissant les Écritures et la puissance de Dieu ? Lorsqu’on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans les cieux.

Les deux autres évangélistes soulignent l’erreur des sadducéens parce qu’ils méconnaissent les Ecritures et la puissance de Dieu. Notre foi en la résurrection s’appuie en effet sur l’affirmation de la puissance de Dieu. Si Dieu a donné la vie, s’il est le créateur de tout ce qui est, alors pourquoi n’aurait-il pas la puissance de redonner la vie par la résurrection ? Refuser l’espérance de la résurrection, c’est donc manquer de foi en Dieu. Ce qui peut nous interroger dans la réponse de Jésus c’est sa mention des anges, créatures spirituelles qui n’ont pas de corps. Pour prouver la résurrection qui nous est promise à nous les humains, résurrection de la chair, Jésus nous dit que nous serons semblables aux anges dans les cieux qui n’ont pas de corps ! Est-ce pour Jésus une manière de nous faire comprendre que notre corps de ressuscité sera bien différent de celui que nous sommes sur cette terre ? Car nous sommes bien corps et âme dans l’unité de notre personne. Peut-être Jésus à travers la référence aux anges veut-il nous faire comprendre ce que saint Paul plus tard tentera de faire comprendre aux Corinthiens ? Il y a des corps célestes et des corps terrestres, mais autre est l’éclat des célestes, autre celui des terrestres… ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel ; car s’il existe un corps physique, il existe aussi un corps spirituel.

dimanche 23 octobre 2022

30ème dimanche du temps ordinaire / année C

 

23/10/2022

Luc 18, 9-14

Saint Luc en ce dimanche nous présente un enseignement de Jésus en parabole, il nous peint un petit tableau très vivant en donnant l’intention de cet enseignement : À l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres… La scène prend place dans le Temple et nous montre deux hommes en prière. Leur attitude physique et mentale est présentée en contraste. L’un debout, l’autre à distance et se frappant la poitrine. La prière du pharisien est une prière d’action de grâce et elle commence très bien : Mon Dieu, je te rends grâce… Malheureusement ce croyant ne remercie pas Dieu pour ses dons ou pour sa bonté mais parce qu’il s’estime supérieur aux autres, meilleur qu’eux : parce que je ne suis pas comme les autres hommes. Lui est saint, les autres sont pécheurs. Il se vante aussi devant Dieu de ses œuvres : Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne. Oubliant la mise en garde de Jésus dans le sermon sur la montagne : Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer. Sinon, il n’y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux. La prière de cet homme témoigne du sentiment de supériorité qui l’habite et de l’orgueil qui a pris possession de son cœur. Il n’est pas rendu juste par l’amour de Dieu mais il conquiert sa justice par ce qu’il fait de bon. Et c’est bien cet orgueil qui l’amène pernicieusement à mépriser ceux qu’il nomme les autres hommes… oubliant par-là la fraternité dans laquelle Dieu nous place en nous créant et en nous sauvant dans le Christ. Sa prière a donc l’effet inverse d’une prière authentique : au lieu de créer de la communion, elle sépare cet homme et de Dieu et de ses frères. A l’opposé de l’orgueil du pharisien Jésus nous montre l’humilité du publicain : Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! La conclusion de l’enseignement est claire : Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé.

Jésus lui-même a choisi cette voie de l’abaissement pour se faire le frère de tous les hommes qui sont tous pécheurs, qui ont tous besoin du pardon et de la réconciliation. Et il l’a fait dès le commencement de son ministère en se soumettant au baptême de pénitence donné par Jean : Avec tout le peuple qui recevait le baptême, Jésus aussi se fit baptiser. D’un côté le pharisien se sépare des autres, de l’autre le Seigneur se tient au milieu d’eux.

En cette journée mondiale des missions, nous comprenons que l’évangélisation exige cette fraternité. Il est impossible d’être témoin du Christ en méprisant les autres ou en se croyant supérieur ou meilleur. Le catholique qui évangélise et témoigne de sa foi ne considère pas les incroyants ou les fidèles des autres religions avec dédain et de haut. Il sait qu’il n’est pas meilleur qu’eux et que parfois ce sont ces frères en humanité, en dehors de l’Eglise visible, qui peuvent nous édifier. Le bien, fort heureusement, n’est pas notre propriété. Etre missionnaire implique donc de cultiver la vertu du publicain, celle de l’humilité. On ne propose pas la vérité de l’Evangile en dominant mais bien en s’abaissant, en se faisant petit et en désirant être frère et sœur de tous nos semblables.

En guise d’ouverture, pour prolonger notre méditation, écoutons ce passage du message du pape François à l’occasion de la journée missionnaire mondiale : L’exemple de la vie chrétienne et l’annonce du Christ vont ensemble dans l’évangélisation. L’un sert l’autre. Ce sont les deux poumons avec lesquels toute communauté doit respirer pour être missionnaire.

dimanche 9 octobre 2022

28ème dimanche du temps ordinaire / année C

 

9/10/2022

Luc 17, 11-19

L’épisode de la guérison des dix lépreux nous enseigne que la gratitude est une vertu rare chez les hommes :

Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu !

1 sur 10, cela ne fait pas beaucoup en effet ! Regardons comment l’évangéliste décrit la vertu de gratitude chez ce lépreux samaritain :

L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce.

Cet homme sait dire merci à Dieu et à Jésus pour le don de sa guérison et il joint à son action de grâce une attitude d’adoration en se prosternant aux pieds de Jésus. Gratitude, humilité et adoration caractérisent son attitude.

La capacité que nous avons à reconnaître un bienfait et à dire merci se cultive et se développe dans deux directions : envers nos frères les hommes et envers notre Père et Créateur. Le chemin pour apprendre à dire merci à Dieu passe par notre capacité à dire merci aux hommes. Cela va bien au-delà de la simple politesse que l’on apprend normalement dans notre enfance. Quand nous observons nos relations sociales, nous ne pouvons que constater avec tristesse un ensauvagement, une dureté qui nous rendent la vie difficile. Parfois même la politesse a disparu. Reconnaître que nous dépendons des autres demande de l’humilité. Et surtout la prise de conscience que nous ne sommes pas le centre du monde. L’exercice de la gratitude, bien plus grande et profonde que la politesse, change notre cœur et l’ouvre à la joie. Un cœur qui sait dire merci est un cœur joyeux. Ne considérons pas que tout nous est du et sachons apprécier ce que nos frères nous donnent, tous les services qu’ils nous rendent et sans lesquels nous ne pourrions tout simplement pas vivre. C’est dans la mesure où nous cultiverons cette capacité merveilleuse que nous serons capables de reconnaître les bienfaits de Dieu. Pour paraphraser saint Jean comment dire merci à Dieu que nous ne voyons pas si nous sommes incapables de dire merci à nos frères que nous voyons ? La gratitude est d’ailleurs l’une des nombreuses manifestations de l’amour de charité. Cet Evangile est l’occasion de nous redire la signification du sacrement de la messe, l’eucharistie, c’est-à-dire l’action de grâce, le merci de la foi et de la charité, que nous faisons monter vers Dieu notre Père par son Fils dans l’Esprit. C’est ainsi que commencent toutes les préfaces qui introduisent la grande prière eucharistique :

Vraiment, Père très saint, il est juste et bon, pour ta gloire et notre salut, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, par ton Fils bien-aimé, Jésus le Christ… (P.E II)

Si nous vivons l’eucharistie de l’intérieur, avec l’adhésion de notre cœur, nous apprenons l’attitude du samaritain, celle de l’action de grâce, de l’humilité et de l’adoration.

En guise de conclusion, écoutons ce qu’écrivait Cicéron à propos de cette merveilleuse capacité donnée à l’homme mais dont sont aussi capables les animaux, pensons en particulier aux chiens :

La gratitude est non seulement la plus grande des vertus mais aussi la mère de toutes les autres.